ma medecine

Publié le 16 Avril 2013

 

Lundi matin. Habituellement, quand j'arrive, à 7h30, le planning est plein. Alors j'ouvre les créneaux réservés pour la prise de rendez-vous le jour-même. Et je croise les doigts pour ne pas devoir ouvrir des créneaux supplémentaires, pour de prétendues urgences, ou de vraies urgences, enfin je croise surtout pour que ça ne soit pas le bordel en fait. 

Oui habituellement c'est comme ça, mais pas ce matin. Ce matin, il reste plein de places. Et fourbement, l'angoisse s'insinue. Je la chasse en enchainant les automatismes : mettre l'eau dans la bouilloire, appuyer sur le bouton, aller ouvrir mon cabinet, lancer l'ordinateur, revenir verser l'eau sur le thé, retourner à mon bureau, allumer les lampes, cliquer sur Firefox, souffler sur le thé.

Le logiciel me dit qu'il faut renouveler l'ALD* de Mme Bidule. C'est bizarre, je ne me rappelle plus Mme Bidule. Alors je vais sur le site de l'assurance maladie et je m'aperçois que non seulement Mme Bidule n'est effectivement plus suivie par moi mais que la liste des patients m'ayant déclaré comme médecin traitant est un peu moins longue que la dernière fois que je l'ai regardée. Vraiment juste un peu, mais quand même.

Certains jours où il a moins de boulot, je parviens à me détendre et à rentrer plus tôt à la maison. Oui, d'autres jours, je m'en tamponnerais bien fort. Mais aujourd'hui, l'angoisse monte.

Je respire lentement. Je bois mon thé. Et je commence ma matinée. Ca se remplit doucement. Mais pas très vite, c'est étrange. Pour une fois, je mange à une heure décente. Et après j'ai le temps de lire les courriers. 

Déjà, la fin de semaine dernière n'était pas particulièrement active, vingt patients par jour. J'avais mis ça sur le dos de la fin des épidémies. Mais si ça se poursuit...

Si ça se poursuit, je ne pourrai plus rembourser ce cabinet, je vois déjà les huissiers arriver et saisir le cabinet, notre maison etc. Si ça se poursuit, c'est peut-être parce que je suis trop rigide, que je refuse trop de choses, que je ne cire pas assez les pompes des gens... J'imagine un article dans le canard local sur ce médecin pas assez sympathique, qui refusait tant de choses et qui a fait faillite. Et d'ailleurs le journal de 13h de TF1 viendrait faire un reportage dans notre montagne pour montrer que si les médecins se plantent c'est parce qu'ils ne travaillent pas assez etc...

Ca y est, le point dans la poitrine est là.

Il y a des jours comme ça où quand je ferme les yeux, je me demande s'il ne serait pas plus simple de mettre mes principes dans un sac et de le jeter loin, de faire des consultations de 5 minutes dans le couloir, de reconvoquer à tour de bras, de m'excuser tout le temps parce que je suis en retard de 2 minutes avec un ton mielleux, d'acquiescer à tout ce qu'on me demande, de me plaindre auprès de la secrétaire de la somme faramineuse que je paie comme impôts pendant que je téléphonerai à l'agent immobilier qui s'occuperait de mon dernier achat d'appartement, je pourrais acheter cette voiture qui me plait tant. Je rentrerais plus tôt, je gagnerais bien mieux ma vie, et peut-être serais-je moins fatiguée...

Je délire là, j'ai besoin d'air, j'attrape ma malette, ça me change les idées de parcourir les routes. Chez Martine, j'appelle un spécialiste pour un avis sur son épaule. Avec Hortense, nous prenons le temps d'observer les oiseaux qui nidifient par la fenêtre du salon. Je vadrouille, chez Georges je fais un pansement, chez Fernand je compte des boites de médicaments restant dans un placard de salle de bains, etc. Puis, j'arrive chez Germaine. Et quand on a presque fini et que je vais partir, elle attrape ma main et me dit "j'aime bien comme vous faites, que vous preniez votre temps et j'aime bien que vous ne veniez pas sans que je vous le demande, pas comme certains". Elle me regarde de ces yeux qui ne voient plus en souriant, et ajoute "mais si, vous voyez très bien de qui je parle, et vous n'êtes pas comme ça". Je pars avec un peu moins de poids sur ma poitrine.

Comme il serait facile de basculer en fait, d'abandonner cette envie de bien faire, d'arrêter de lire Prescrire et Médecine, de faire du chiffre... si mes foutus principes ne se rappelaient pas à moi en permanence. Comme j'aime qu'ils m'empêchent d'avoir envie de defiscaliser à tout-va et de m'entrainer dans une spirale infernale. Comme j'ai de la chance d'avoir des Germaine qui me rappellent où se situe le bon chemin, celui qui me correspond en fait.**

Le soir, avant de fermer l'ordinateur, finalement je m'aperçois qu'aujourd'hui j'ai vu 30 patients. Trente en prenant mon temps, et en ayant l'impression de ne rien faire. C'est fou, pour une fois.

 

Je me demande si un jour, j'arriverai à me séparer de cette ambivalence entre le désir de bien faire mon travail et le besoin de gagner ma croute, entre les charges qui montent et le C qui reste à 23. Entre l'envie de garder mes principes et la peur que les patients partent à cause de ça. Entre ce souhait d'en voir 20 à 25 par jour mais bien, en prenant son temps, et ce fait d'en voir 37, trop vite, parce que la secrétaire n'a pas réussi à les caser autrement. Entre cette impression de faire son maximum et les reproches de patients qui pensent que je ne suis pas assez disponible, pas assez présente. Entre ce souhait de satisfaire leurs demandes en bossant plus et mon besoin de me protéger et de passer du temps avec MrPoilu. Entre cette envie de prendre un collaborateur et cette peur qu'après avoir majoré l'activité du fait de sa présence, il me plante. Entre ce plaisir de faire ce métier et la déception face à un avenir plus qu'incertain à cause de politiques de santé dénigrant les médecins généralistes et les patients.

Pour le moment, je suis à l'équilibre mais je marche sur un fil fragile. Un fil duquel je pourrais facilement tomber. Un fil que d'autres liment, doucement, depuis leurs tours d'ivoire.


 


 

* ALD : affection de longue durée, autrement appelé "cent pour cent", car maladies au long cours, graves, prises en charge à 100% par l'assurance maladie.

** J'insiste là-dessus, c'est ce qui me correspond, à moi. D'autres travaillent différemment, plus vite, moins vite, chacun trouve sa façon de travailler. Il faut juste être en accord avec soi-même.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 27 Février 2013

Un jour, avec mes copains du net, nous sommes allés manger des croissants, des tout petits croissants, des pratiques pour pas en foutre partout, et j'en ai quand même foutu partout et c'était pas de chance parce que j'étais juste en face de la Ministre*Nous lui avons raconté nos histoires, de remplacement, d'installation, nos projets. Nous lui avons expliqué que la gestion d'un cabinet c'était franchement pénible, que plusieurs d'entre nous, pour des raisons personnelles et familiales, ne pouvaient pas s'engager des années dans un lieu et que des salariats seraient une solution. Nous lui avons expliqué que la charge de paperasses : de la sécu, des salaires des employés, des formulaires à remplir, des certificats à tire-larigot etc était vraiment un frein. Faut croire que j'ai vraiment mangé trop salement et que le spectacle l'a tellement choquée qu'elle n'a pas pu nous écouter en même temps et qu'elle a tout oublié. 

Je savais que ce n'était pas notre petite réunion qui changerait quoi que ce soit. Mais elle a fait d'autres rencontres, avec d'autres professionnels, plein même, ces rencontres sont médiatisées. Naivement, je me suis dit qu'il en sortirait quelquechose.

Bon, ben depuis, que s'est-il passé? Rien de concret concernant les stages d'internes, pas grand chose concernant des salariats, pas de piste pour l'installation, pas d'excuse publique non plus sur la difficulté de notre boulot, sur ses risques, sur la nécessité de respecter les médecins si on veut en avoir (le fait de taper du bois sur certains permet de ne pas s'apercevoir qu'il y a des vrais riches).

Mais depuis, on a plus de paperasseries! Des lignes à faire à la main, comme à l'école quand on n'était pas sages.

Maintenant il faut écrire "non substituable" à la main. Au début, j'avoue, je me suis un peu battue avec mes patients, et pis maintenant je laisse. S'ils veulent le non substituable, ils l'ont. De temps en temps, je retente d'en négocier. Mais ils "ont droit à", "ils ont cotisé", "c'est sur que c'est pas pareil". Pourquoi ce serait à moi de batailler et de perdre des minutes précieuses pour ça? Aucune étude ne vient prouver la réelle bioéquivalence. J'ai aucune base pour leur prouver et à la télé, ils disent que les génériques c'est dangereux. Mon manque d'argument ne fait pas le poids. Ah, et cerise sur le gateau, il faudrait écrire "non substituable" DEVANT le nom du médicament. Clairement, sur les ordonnances informatisées, c'est chaud...(Précision suite à commentaire : je prescris souvent en DCI. Le problème est que les gens viennent pour des renouvellements de médocs prescrits depuis longtemps, ou par d'autres et donc c'est à moi de me dépatouiller de cette histoire de génériques. Et puis, pour certains, la dci c'est le générique, parce que c'est le même nom, et malgré les explications, ils ne comprennent pas la différence.)

Et maintenant, il va falloir écrire, à la main encore, sur les prescriptions de pilule 3 et 4G, que je leur ai bien expliqué que c'est dangereux? C'est pas pour le nombre que j'en prescris que c'est grave, c'est pour le principe. Je dois en prescrire 2 par an, chez des nanas chez qui les autres pilules ont vraiment été une catastrophe et qui ont refusé d'autres méthodes. Quand quelqu'un d'autre leur en a prescrit, j'en rediscute et je change. M'enfin, écrire à la main sur mes ordonnances sécurisées que je leur ai bien dit que c'était dangereux... J'ai déjà passé du temps à comprendre pourquoi les autres pilules n'allaient pas, du temps à expliquer que la pilule ne protège pas des MST, à expliquer ce qu'il faut faire quand on l'oublie, et est-ce qu'elle ne voudrait pas un implant ou un stérilet? Et maintenant faudrait que je fasse une rédaction?  (allez signer là, merci) Puisque ces médicaments sont dangereux, qu'on les vire.

J'ai investi dans un ordinateur et dans une imprimante. Maintenant on veut me faire gribouiller. Le Ministère a-t-il été touché par le lobby stylo-Bic?

La vraie question est : où vont-ils s'arrêter? 

Le ministère peut remercier la CSMF pour cette involontaire suggestion "l'absurdité d'une telle mesure qui rend aujourd'hui plus facile de prescrire des opiacés qu'un contraceptif"... 

Il faudrait peut-être compliquer un peu la prescription d'opiacés. Et puis tant qu'on y est pourquoi ne pas justifier chaque prescription d'inhibiteur de pompes à protons, vu que c'est pas toujours nécessaire, qu'on peut délivrer des anti-inflammatoires sans protecteur gastrique? Pourquoi ne pas justifier chaque antidiabétique oral, vu que certains sont plus dangereux qu'efficaces? Pourquoi s'arrêter là?

Il semble que le futur formulaire arrêt de travail sera plus compliqué à remplir que l'actuel, plus de lignes à écrire (le lobby stylo-Pilot?). Alors oui, on peut les faire en ligne aussi. D'une part : quand ça marche. D'autre part : ici ça marche vraiment très mal. La preuve : 30 secondes maximum à la main, 2min30sec au minimum avec l'ordi. Mon choix est fait. En fait, c'est peut-être pour cela qu'ils veulent le compliquer, pour qu'à la main je mettre 3 min à le remplir et là, je devrais me rechronométrer pour comparer...**

A quel moment un médecin a-t-il dit qu'il voulait retourner à l'école primaire faire des punitions? A quel moment l'un d'entre nous a-t-il dit ne pas avoir assez de paperasses à faire? A quel moment s'est-il plaint d'avoir du temps à perdre?***

Je dois manger trop de croissants, ça a bouché mes oreilles, j'ai dû rater ces épisodes...


 

 

* Ou alors c'est la faute de docteursachs à côté de moi, qui derrière ses airs sérieux voulait me raconter son dernier week-end à la plage, et sa dernière soirée déguisé en LadyGaga, et elle nous a fait les gros yeux, comment ça j'invente?

** Oui, parfois j'ai quelques minutes à perdre et je fais des test, pour gagner du temps après

*** Ah, moi, juste au dessus, enfin, c'est quelques secondes hein, sinon je cours après le temps... Et je me fais engueuler par les gens parce que je ne peux pas voir tout le monde. 

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 18 Novembre 2012

Samedi soir, nous sommes debout, serrés l'un contre l'autre, ma main droite dans la gauche de MrPoilu, son bras autour de ma taille, ma main sur son épaule, nous dansons. 

Je pense à ce patient, vu par Sylvie, à cette imagerie prescrite et sur laquelle il y a quelquechose. J'ai relu le dossier, je ne vois pas comment j'aurais pu m'orienter là dessus. Le patient n'a jamais mentionné aucun symptôme qui aurait pu l'évoquer. J'ai relu le dossier, mais comme Sylvie ne met pas de mot, jamais, c'est difficile de savoir sur quels arguments elle a prescrit cet examen. Comme elle ne m'adresse plus la parole, c'est délicat de lui demander.

Mon corps est ici et ma tête ne l'est pas. 

Je retourne tout ça dans ma tête depuis hier. J'ai eu du mal à dormir cette nuit. J'aimerais savoir si je suis passée à côté de quelquechose. J'aimerais comprendre. Je voudrais savoir si je dois prescrire plus d'examens complémentaires. Je voudrais savoir s'il était possible cliniquement de détecter quelquechose et si j'ai fait une erreur. Je voudrais savoir si Sylvie a juste eu "de la chance", elle qui prescrit tant. Tous ces doutes, ces questionnements. L'absence de réponse...

MrPoilu m'embrasse dans le cou. Je frissonne.

J'aimerais voir ce patient et avoir son avis. Mais je pense que je ne le reverrai pas. Il ira se faire suivre par Sylvie. Je sais qu'il est toujours plus facile de passer en deuxième dans une histoire médicale. Le deuxième avis est orienté par le premier échec. Il n'empêche...

La musique change, MrPoilu ne me lâche pas. Il me regarde et me sourit. Tout à l'heure il a dit que je n'avais qu'à détendre mon esprit. 

Il y avait surement des situations comme ça quand je remplaçais, mais j'avais peu de retours. Là ce sont mes patients et ça me ronge quand ça se passe comme ça. Je ne dis pas que j'aime quand c'est moi qui leur trouve des maladies, juste que si c'est moi qui les suis, je préfère les suivre vraiment, pas avoir la sensation d'être passé à côté de quelquechose. Je fais mon maximum, tous les jours, et je m'aperçois que ça ne suffit pas.

Il est temps d'aller se rasseoir pour manger. La boule au ventre est toujours là. 

Soigner des vivants, c'est accepter qu'ils meurent. Soigner des humains, c'est comprendre que rien n'est jamais certain, ni leurs réponses, ni ce qu'on a appris, ni les effets attendus d'un traitement, ni les effets inattendus, rien. Au delà de la crainte du procès, c'est parfois avoir l'impression de tenir la vie des gens dans ses mains. Et c'est donc devoir supporter ses propres erreurs et ses manquements. Malgré tous les efforts pour ne pas en faire.

Détendre mon esprit, oui bien sur. Ca tourne et retourne dans ma tête.

Comment vivre avec ça? Comment vivre avec ses erreurs? 

Le vin est vraiment dégueulasse ce soir...

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 6 Novembre 2012

Il est 20h10.

Le dernier est parti. Il est tôt, ça fait du bien. Enfin tôt, c'est relatif. La journée a été longue. Heureusement que le téléphone n'a pas sonné la nuit dernière. La femme de ménage a fermé les portes en sortant. Je me cale dans le fauteuil, je m'étire. Je clique pour vérifier qu'il n'y a pas de résultats biologiques arrivés tardivement. Je lance la musique. Je me demande où a disparu mon cd de serge reggiani. Pff, mystère. Pourtant j'aimerais tellement l'écouter dans la voiture : "Et si c'était une nuit comme on n'en connut pas depuis 100000 nuits, une nuit de fer, une nuit de sang, une nuit. Un chien hurle, regardez bien gens de Denfert regardez-le, sous son manteau de bronze vert, le lion, il tremble." 

Tant pis. Je réécouterai pour la millième fois le contenu de la clé USB. A cette heure-ci à la radio, c'est plutôt rap allemand, je ne suis pas très fan. Je clique pour afficher mon twitter. Je lis 2-3 tweets, je ris bêtement. Je regarde le plafond, il est de la même couleur que les autres soirs. Je fais le tour des onglets de Firefox ouverts pendant la journée sans avoir le temps de les lire. Je passe à côté de plein d'écrits en ce moment. Un post me touche. J'écris un commentaire, je trouve ce que j'ai écrit assez nul. J'efface mon commentaire. Comme souvent. J'aimerais commenter plus. Je trouve rarement les mots...

Le téléphone sonne, le répondeur prend le relais. Je regarde mes boites mails. Sur la perso, quelques spams, j'en reçois beaucoup ces derniers temps, des DcnfXrlfiTkc envoyés par des Adam, Rosa, et autres irréels personnages. Sur la pro, une réponse à une question pour avancer un peu dans le mystère de la location des ordis, j'imprime, je fixe au dossier mais je n'ai plus la force de jouer à Cluedo ce soir. Une confirmation d'envoi de commande, ce n'est pas celle qui me semble la plus urgente mais je croise les doigts pour que les cadeaux arrivent à temps pour l'anniversaire du MrPoilu.

Tiens j'ai un DM, je réponds. Je reprends une discussion twitterale, certains répondent plus vite que ça ne s'affiche ici, on est en bout de ligne... Il reste les mails de ma boite fluorette. J'ai mal au dos. J'ouvre la boite. Un mail agréable de quelqu'un qui ne me connait pas, qui me lit et qui me donne les larmes aux yeux. Ca arrive de temps en temps, c'est tellement gentil. Même si j'ai toujours du mal à savoir quoi répondre...

Il est 20h55.

Ca y est, je suis apaisée, je peux enfin rentrer. 


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 26 Octobre 2012

L'installation c'était dur. Et ça l'est encore. Parce qu'en fait je n'étais pas préparée. Aucun de nous ne l'est, nos études ne nous préparent pas à ça. Parce que je me suis un peu fait entuber. Parce que c'était un engagement difficile que je n'étais pas prête à prendre. Et surtout pas ici en fait, pas si loin de l'Eau. Mais ça a ses bons côtés.

 

J'aime ne plus angoisser de chercher des remplas et de ne pas en trouver parce que "ici, c'est mieux si vous êtes du village". Tout le monde ne peut pas être du village. Incroyable ça. Maintenant j'angoisse que l'argent ne rentre pas. Et que la banque me harcèle... Autres insomnies...

 

J'aime ouvrir le cabinet le jour où Sylvie n'est pas là, infuser mon thé, ouvrir les volets, juste mettre un peu de lumière, allumer mon mac, twitter en soufflant sur mon thé. Profiter du silence.

 

J'aime barrer des lignes sur ma to-do list, mes "tél à Dr Truc à propos de Mme Machin". Rappeler Mme Machin. Ou mieux, la faire convoquer par SuperSecrétaire. Problème résolu.

 

J'aime recevoir des courriers de spécialistes et avoir la réponse à mes énigmes. Ca me fait progresser. D'autres fois, le mystère reste entier. On continue de chercher.

 

J'aime savoir où se trouvent les choses. Même quand la femme de ménage les a déplacées, je sais que c'est forcément quelquepart. J'aime pouvoir acheter le matériel qui me plait, quand j'en ai besoin. J'aime réfléchir à comment je vais installer mon ECG, ou comment je pourrais améliorer l'ergonomie de ma salle d'examen. Me dire qu'il faut vraiment que je fixe mon porte manteau, pour accrocher mes écharpes et pulls et ne pas les jeter en boules dans un coin.

 

J'aime téléphoner le matin, avant les consults, pour réveiller quelqu'un, qui se reconnaitra. Poser mes pieds sur le bureau, incliner le fauteuil. Écouter sa voix qui me berce. Fermer les yeux. Penser qu'il me faut vraiment un autre fauteuil pour soutenir ma tête. Et puis me réveiller et ouvrir la porte.

 

J'aime ne plus me perdre en visite et laisser le gps dans la boite. J'aime m'arrêter sur le bord de la route parce que je sais que d'habitude c'est là que sont les biches. Même si aujourd'hui, elles ne sont pas là. Une autre fois, peut-être.

 

J'aime quand des patients m'expliquent où aller acheter de la bière parce que là-bas, elle est bonne, la preuve, les gars qui la vendent ont tous le nez rouge. Argument de poids.

 

J'aime ne plus devoir effacer mes historiques dans mon navigateur. Ni mes pseudos, mes mots de passe. Voir mes liens préférés qui s'affichent à l'ouverture de Firefox.

 

J'aime SuperSecrétaire, ses sourires plus fréquents qu'avant, sa voix froide et blasée. J'aime quand les gens me disent "vous êtes gentille alors que votre secrétaire ouhlala" et que je leur répond que c'est pour ça que je la paie. Leurs têtes... J'aime comme elle me libère de certaines tâches qui me gonflent. J'aime qu'elle me rappelle ce que j'ai oublié. J'aime le temps qu'elle me fait gagner. J'aime quand elle sourit dans la moustache qu'elle n'a pas quand Sylvie me passe devant sans me dire bonjour. Et son regard souriant vers moi après. Comme une petite complicité. Elle fait partie des briques de mes murs de soutien, même si elle ne le sait pas.

 

J'aime appeler le comptable, j'adore sa voix qui me rassure et qui me dit toujours que ça va bien.

 

J'aime Jacques qui, voyant ma tête le matin, me dit "donne ton mug, je te verse un peu de café de la maison". La force de ce café. Par son goût et par le symbole. Sa tête de déterré certains matins, quand il a été réveillé pour des conneries pendant son astreinte. Et ce "merci d'être venue" en me serrant fort un jour où je pleurais. 

 

J'aime quand on me dit "au moins avec vous c'est carré". Même si ça confirme ma psychorigidité. Je travaille à être un peu plus psychosouple. Pas trop. Le milieu est difficile à trouver.

 

J'aime parler voyages avec certains patients. Leurs questions sur où je suis allée, leurs projets à eux, leurs conseils pour la prochaine fois. Leurs rêves.

 

J'aime aller manger avec les autres. De l'autre côté du couloir. J'aime leurs histoires, j'aime quand LeBarbu me fait la bise. Il me rappelle mon papa.

 

J'aime quand je dis à un patient que non je ne suis pas vraiment d'accord avec son cardiologue et que je lui explique pourquoi. J'aime prescrire ce que moi je pense être bien, et en fait surtout ce que mes lectures et Prescrire pensent être bien. J'aime tenter d'arrêter des catastrophes médicamenteuses ancestrales. Même si parfois c'est se battre contre les moulins.

 

J'aime mon jour de repos, qui est plus savoureux que si tous les jours étaient des jours de repos.

 

J'aime aller en visites, écouter les plaintes, tenir les mains, sourire. J'aime glisser ma main derrière les portails pour tourner une clé, savoir par où entrer, savoir qu'en fait il n'y a pas de chien. J'aime refermer la porte en sortant en entendant "au revoir docteur à la prochaine". J'aime pousser des gueulantes à la maison de retraite parce que merde, si vraiment Louise va mal et qu'il faut l'hospitaliser, c'est pas un peu con de la foutre dans un fauteuil et de la descendre à la salle télé? Et pis comment que ça se fait que personne ne sache si elle le prend encore ce foutu previscan? Bordel!

 

J'aime parler comme j'ai envie de parler. Dire bordel si c'est constructif. Ceux que ça choquait sont partis. J'aime expliquer, faire des dessins, négocier un traitement. Parler tabac comme si de rien n'était, et la fois suivante apprendre que le patient a arrêté. Bon, même si c'est peut-être pas la dernière fois qu'il tente, ça fait plaisir de savoir que ça sert peut-être à quelquechose de papoter.

 

J'aime quand Bernadette me déballe sa vie, et que je comprend enfin pourquoi son anxiété est si grande. J'aime réussir, après de longues consultations à enfin la convaincre qu'elle a besoin d'aide. Même si elle me raconte tout ça avec un air de défi en me disant qu'elle ne l'a jamais raconté à personne. C'est un premier pas, à 76 ans.

 

J'aime tilter que, ah mais oui, je suis MrBidule, mais c'est le frère de MrBidule et d'ailleurs ya leur mère qui est passée aussi, et petit à petit, je me rends compte que je les suis tous, les Bidule... Et je mets les petites pièces du puzzle de leurs vies en place les unes à côté des autre dans ma petite tête, ça prend forme.

 

J'aime, après une consultation difficile, regarder mes décorations, mes photos, écouter un peu de musique. Me rassurer dans mon cocon. J'allume l'encens, c'est bon, ça va mieux.

 

J'aime, quand je sors d'une visite, que Marguerite et Rosie me fassent un coucou alors qu'elles papotent dans la rue.

 

J'aime faire des consultations gynécologiques, entre deux renouvellements. J'aime faire guiziguizi à une crevette, tester sa vue, le relevage sur les avants-bras, compter les dents etc. J'aime rassurer les parents, surtout les mamans allaitantes à qui "tout le monde" dit tout et n'importe quoi et surtout n'importe quoi pour qu'elles arrêtent d'allaiter.

 

J'aime qu'on m'apporte des fruits tout juste cueillis "parce qu'on en a trop". Parce que ça fait vraiment "parce qu'il y en avait trop" et pas tentative d'obtention de passe-droit.

 

 

Malgré tous les problèmes auxquels je fais face à cause de cette installation, j'aime toujours mon travail. Peut-être aujourd'hui encore plus qu'avant.

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 24 Octobre 2012

 

M comme Médecin, M comme Ministre ou M comme Marisol ou plutôt M comme Mépris. J'hésite.

Choisis le titre, Marisol... Il est pour toi, ce post.


Tu permets que je t'appelle Marisol? On va dire que oui, hein, vu comme tu parles de nous et comme tu nous parles, à nous. Nous, les médecins, les nantis, les feignants, les trop-payés etc. 

Je râle pas souvent sur mes conditions de travail. Je rentre épuisée du boulot mais je sais que je fais un boulot sympa et intéressant et que bosser à la chaine c'est dur. J'ai fait des petits boulots avant de faire celui-là, j'ai lavé la merde, j'ai rangé des archives lourdes, entre autres, je me souviens. Et pis on m'a bien conditionnée à croire que j'avais une chance folle. Mais je crois que c'est pas parce qu'il y a pire qu'on ne peut pas améliorer les choses. 

 

Je vais essayer de faire court, t'as du boulot peut-être, moi en tous cas c'est sur. Mon planning est plein et ça continue de sonner. Mais j'en ai des choses sur le coeur, tu sais. Enfin non, tu ne sais pas, t'es trop loin de nous, trop sure de tout savoir sur nous et sur nos façons de travailler, sur combien on gagne, sur ce qu'on pense, alors pourquoi tu t'approcherais? Pourquoi tu viendrais nous regarder de près? T'es ministre toi. Tu prends les décisions et nous, on fait ce qu'on peut après. On s'adapte aux décisions qui viennent du dessus.

 

 

Bon bref, ce matin c'était lundi matin, j'étais déjà fatiguée. Je bénissais le ciel de ne pas être d'astreinte ce soir. Je n'aurais pas pu. Enfin j'aurais bien été obligée hein, pas le choix, mais ça aurait été sacrément difficile. Et j'aurais eu peur de me planter en caisse en allant voir un patient comme ça a déjà failli m'arriver, peur de mal bosser si on m'appelait à 3h, peur de ne pas être au top. Tu t'en tapes, je me doute bien, tu dois penser que si je suis fatiguée, c'est que j'ai profité tout le week-end de l'argent que je gagne aux dépens de la sécurité sociale en buvant des cocktails au bord de la piscine d'un rotary club. Et je vais te surprendre mais non, je suis fatiguée car j'ai de gros problèmes pour dormir. L'angoisse d'avoir repris un cabinet me hante, je t'expliquerai ça tout à l'heure. J'ai picolé aussi un peu ce week-end, pour oublier, beaucoup picolé en fait, trop de choses à oublier. Oublier cette erreur d'installation, cette erreur d'avoir cru qu'on pouvait changer les choses, cette erreur de penser que nos dirigeants étaient aussi des humains... Et pour me détendre, j'ai jardiné, je suis allée randonner, des activités à cause desquelles je suis courbaturée aujourd'hui, je marche comme un canard de mon bureau à la salle d'attente et je m'extrais difficilement de l'auto pour les visites. J'ai l'air ridicule mais finalement ce sont ces douleurs-là qui me font le moins mal. 


Parce qu'aujourdhui, ce qui me blesse c'est ce que je t'ai entendu dire hier soir sur BFM. Bon c'est pas la première fois que tu dis des conneries avec cet aplomb dont seuls les menteurs sont capables quand ils savent que ce qu'ils racontent est faux mais qu'ils veulent convaincre. Et t'es pas la seule à en dire, mais là, la marmitte est pleine. 


Je suis vraiment déçue de ne pas avoir eu la force de me lever du canapé pour attraper un bloc et un stylo pour noter tes phrases-choc, mais j'avais mal après mes vingt kilomètres de rando. Mon genou, mon grand âge, ou presque. Là, j'essaie de revoir cette interview et ça rame. Ben oui, tu vois, quand tu t'installes à la campagne, t'as une connexion pourrie et tu peux pas revoir les docus intéressants. Mais surtout quand tu fais des recherches pendant tes consults ou quand t'envoies des feuilles de soins, ça prend des plombes. C'est pas important pour toi, tu veux des médecins dans les déserts, c'est juste moche qu'ils travaillent dans de moins bonnes conditions que les autres. C'est que quelques minutes perdues, chaque jour... S'il n'y avait que cette histoire de connexion... A la campagne, le boulot est aussi plus difficile je trouve. Les gens viennent pour des motifs plus graves, tu fais vraiment du premier recours. Niveau paperasses, j'ai une poste, c'est déjà pas mal, mais à chaque fois que j'ai un problème d'urssaf, et c'est très souvent, faut que j'aille à la GrandeVille, ils font aucun effort pour m'aider eux, c'était plus facile quand je vivais à la Ville. Ca aurait été plus simple de ne pas s'installer en campagne. Et encore j'ai pas les journées de @GendesAlp...


J'ai été choquée que pour toi la question des tarifs du secteur 1 ça soit secondaire et que de toute façon "on n'allait pas régler ça comme ça, dans une période de crise". Elle a bon dos la crise. J'ai l'impression d'entendre le patron-enflure de mes patients qui leur dit "si t'es pas content, prends la porte, c'est la crise yen a plein qui attendent ta place". Justement, personne l'attend ma place, mes patients, quand ils consultent tard, ils me demandent à quelle heure je rentre chez moi. Et avec l'inflation, l'essence et le matériel qui coutent plus chers, ce serait bien que les honoraires soient proportionnels à l'envolée des dépenses. Mais t'es pas ministre de l'économie toi, tu peux pas comprendre. Recettes-dépenses, tout ça, trop compliqué.

 

Tu vois, je suis en secteur 1 parce que j'ai pas eu le choix. De ma vision un peu égoïste, les tarifs du secteur 1 c'est ce qui me permet de payer ma secrétaire, l'électricité, la voiture pour les visites, ma bouffe, mes vacances aussi c'est vrai, mon prêt pour le cabinet...  je suis pleinement concernée. Alors je vais t'expliquer ma journée parce que tu pouvais pas m'accompagner et c'est bien dommage. Ce matin, j'ai eu de la chance, mes patients allaient tous bien, et il n'y a pas de grosse épidémie en cours. Ils venaient pour des renouvellements ou des ablations de fils ou des trucs tout simples. Il y a bien eu trois consultations un peu longues mais ce matin ça s'est compensé. Par contre en visite cet après-midi, je suis allée chez Renée qu'il a fallu hospitaliser en urgence, puis chez Rose, fallait déballer et remballer ses plaies dégoulinantes et aussi faire le point sur son diabète et négocier pour qu'elle veuille bien retourner pour soigner son cancer pis renouveler ses médicaments, parler de son fils, et après écouter les pleurs chez Mathilde en tenant sa main, pis d'autres encore. C'était long, très long. Et c'était loin, jamais dans le même village. Alors là ma moyenne a chuté. Et évidemment, ça devient bien moins "rentable". Après une journée comme ça, je me dis que le paiement à l'acte c'est vraiment que de la connerie. Quand je t'entends me dire qu'"on ne va pas régler ça", je me dis que t'es sacrément culottée, pour ne pas dire autre chose. C'est justement de ça dont il faudrait parler. Le coût de la santé. Le coût d'une vie. Reviens me lire un jour, j'ai un post en attente là-dessus.

Je ne comprends pas que le truc qui t'excite autant soit les dépassements. Si t'étais honnête, tu expliquerais aux gens que ne pas rembourser la consultation dans son intégralité c'est du dépassement contrôlé. Si t'étais honnête, tu leur dirais que les tarifs sont si bas que ça oblige aux dépassements. Si t'étais honnête, t'arrêterais de nous pointer du doigt, à nous rendre responsables du trou de la sécu, des difficultés d'accès aux soins, comme si c'était pas les politiques il y a 20 ans qui s'étaient plantés à ne pas augmenter ce numerus clausus, comme si c'était pas les politiques de santé d'avant qui ont donné l'habitude aux patients du "j'ai droit à" (droit de consulter n'importe quand, pour n'importe quoi, sans contrôle et toujours remboursé). Ca changerait un peu si t'avouais que c'était votre faute, à vous les gens des hautes sphères.

 

Je vous mets tous dans le même pack, tu fais pareil, tu parles de nous comme "les médecins". Tous pareils, tous voleurs, tous roulant en Porsche Cayenne. Caricatural. Je ne peux te parler que de ce que je connais, la médecine générale, et encore telle que moi je la pratique, moi qui n'aime pas les Cayenne. Il y a autant de façon de pratiquer que de médecins. Nous mettre tous dans le même sac, c'est déjà nous mépriser sacrément. Peut-être que certains exploitent le système du paiement à l'acte au maximum, c'est normal, c'est tentant. Mais tu peux pas tous nous considérer comme des arnaqueurs! Nous sommes nombreux à aimer ce qu'on fait et à vouloir le faire bien. Et mieux on veut le faire, plus on est écoeuré du système actuel.

Ce matin, un patient, Roger, m'a dit "ça n'a pas encore augmenté?". Ca marche bien la désinformation, les gens entendent qu'on va encore augmenter les médecins (encore? sérieusement, depuis combien d'années on augmente par petites marches en sachant que ce n'est pas suffisant pour faire tourner un cabinet : lire ici, donc ça incite à faire plus d'actes mais plus vite) et en fait ça n'augmente pas... Réponse de Roger : "pourtant j'ai entendu parler des dépassements, et docteur vous gagnez pas beaucoup". Amalgames sur informations pas claires données au journal télé. Hop, on mélange tout, on secoue.


Tu dis aussi que les déserts médicaux c'est un scandale etc. Je me permets de reprendre cette phrase de Lawrence d'Arabie* "Il n'y pas de déserts médicaux, il n'y a que des déserts tout courts". Tout est dit je pense.

A propos d'installation, je vais t'en raconter une. La semaine dernière, pour son anniversaire, j'ai appelé l'Erudit. Il est mon pote d'internat, celui qui m'a permis de tenir. Nous avons été exploités ensemble pendant les 3 ans de notre internat, nous avons débuté nos remplacements en même temps. Nous avons débriefé autour de thés, gateaux, sushis et autres bricoles grignottables. Et nous avons failli nous installer au même moment. Il avait trouvé un endroit où il voulait s'installer, pas tout à fait la ville, pas la rase campagne non plus, une zone sous-dotée. Il devait reprendre un cabinet, ça a été compliqué, il s'est battu, longtemps. Ca a foiré, mais vraiment foiré. Ca l'a déprimé. Il arrête la médecine générale. Je ne peux m'empêcher de penser que si vraiment on manquait de médecins, ce genre de choses n'arriverait pas. 

Moi, finalement, je me suis installée. Bizarrement c'était facile avant le jour J. Pis après, ça n'a fait que merdouiller. Je ne vais pas le re-raconter, t'as qu'à lire. Je suis un peu pieds et poing liés maintenant, avec mon prêt pour les murs. Ca va que mes patients me ramènent des figues, ça me remonte le moral, pendant que je tente de rattraper le coup de ces finances qui s'effondrent, à mailer au notaire, à mon prédécesseur, à téléphoner, encore maintenant. Puisque je continue de payer des trucs que je devrais pas puisque mon prédécesseur a "omis" quelques points chez le notaire, j'en fais des cauchemars, je dors pas très bien. C'est pas facile de se dire qu'on a fait une erreur, qu'on est vraiment trop naïve... J'ai cru que s'installer c'était facile. Hahaha.

C'est pas pour moi que je suis embêtée, c'est pour mes patients. Le jour où j'en aurai ras-la-casquette, j'arrêterai. Mais si on arrête tous, à force d'entendre qu'on n'est rien que des branleurs, à force de pression administrative, à force de mépris, qui soignera qui?


Ce qui me bouffe le plus, c'est cette façon de nous pointer du doigt : les médecins nantis, dont on a payé les études, qui ont un boulot garanti, etc. C'est pas vrai, pour faire simple, les études ne sont pas gratuites et on "rembourse" en faisant petite main à l'hôpital en évitant d'embaucher des vrais gens qu'on pairait vraiment pour ça. Pour le boulot garanti, soi-disant, ya d'autres branches où c'est plus intéressant. Quant au salaire, là, justement je ne suis pas salariée... Je ne peux pas être malade, et si je suis enceinte, faut que me débrouille pour payer mes frais de cabinets qui eux tombent tous les mois. Mais le médecin est un "nanti" visible, c'est plus facile de taper dessus. Diviser pour mieux régner. Parfois j'aimerais aussi qu'on parle des salaires des ministres et de leurs retraites, mais ça on n'en parle pas. C'est quoi le but à la fin de nous rendre responsables de tous les problèmes de la sécu?

 

Tu vois, le soir parfois, je rêve, je pense qu'un jour j'aurais peut-être un gamin, et vu comme ça tourne en ce moment, faudra peut-être l'adopter. Tu l'appuiras mon dossier d'adoption quand il sera refusé parce qu'une bonne âme pensera qu'une maman qui rentre à 21 heures le soir 4 jours par semaine ne peut pas correctement s'occuper d'un enfant? Tu seras là? Dis moi un peu. Moi j'y pense, figure toi. Ca semble un peu bête d'avoir des enfants, je devrais me suffire d'un boulot si épanouissant. Mais certains jours heureusement que j'ai un mari, il m'aide bien à tenir. Pour nous, j'essaie de réduire mes horaires, j'y arrive pas, trop de demandes. SuperSecrétaire fait des efforts mais les gens pensent que c'est à moi de m'adapter à leur emploi du temps à eux. Pourquoi? Pourquoi sommes-nous devenus un bien consommable comme les autres alors que tu martèles que tu veux "maintenir l'égalité au soin" et "la qualité des soins"? Ca me parait bien compromis. Si c'est si important, valorisons ces soins, faisons en sorte qu'ils soient de qualité, qu'on puisse prendre le temps de s'occuper des gens. Et pas de la médecine à la va-vite par des médecins fatigués et dénigrés. J'ai quelques patients anglais, eux ne consultent pas pour n'importe quoi. Autre éducation.

Faudrait que tu viennes voir pourquoi les gens consultent parfois. Tu pourrais prendre conscience que ça serait bien que l'un de vous ait un jour les couilles de dire à la télé : "patients, arrêtez de consulter pour des conneries, on fera des économies" **. D'ailleurs ça rime, c'est un beau slogan pour une nouvelle campagne genre "les antibiotiques c'est pas automatique". Je le vois bien en jolies lettres bleues sur fond jaune. Non? Tu veux pas? Tu peux choisir la couleur des lettres si t'aimes pas le bleu.


Non, vraiment tu veux pas? Bon, continue dans cette voie, reste bien droite. Surtout ne pose pas les vraies questions, n'expose pas les vrais problèmes, continue la désinformation et l'intoxication. Ca marche bien apparemment.

 

M comme Minable, M comme Maltraitance, M comme Mascarade...

 

 

 

 

* Ou pas... Merci à @Dr_Tiben

** : Certains commentaires ont été choqués par mon slogan. Pourtant, je crois sincrèrement que nous n'avons plus le temps d'expliquer 15 fois (parmi nos consultations) que 4 jours de fièvre et de rhino c'est normal, que consulter dès que la fièvre apparait c'est non seulement inutile mais abusif, ... Là où on répète 4 fois pareil, de l'éducation collective à la santé serait plus utile et moins chronophage. 

 

Edit : Je sais en écrivant ça que ça m'expose aux habituels "les médecins ces nantis" "vous gagnez déjà trop" et autres fadaises venant de gens qui ne savent pas de quoi ils parlent, les commentaires insultants et non contructifs seront effacés. Merci

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Publié le 3 Septembre 2012

 ... pour faire renaître la médecine générale.

 

Je sors de ma léthargie pour publier avec mes collègues blogueurs nos propositions pour lutter contre les déserts médicaux sans passer par la coercition, qui aura l'effet inverse de celui attendu, comme déjà constaté dans d'autres pays. Nous médecins souhaitons exercer notre métier dans de bonnes conditions, en ayant une vie personnelle équilibrée, qui nous permettre d'être de meilleurs praticiens. Ce n'est pas de l'égoïsme, c'est un souhait de bien travailler, d'apporter aux patients l'écoute et la concentration qui leur sont dues.

Nous sommes pointés du doigt car nous ne voulons pas aller là où il n'y a plus rien, là où nos enfants n'ont pas d'école, là où nous devrions bosser 24/24, seuls, où il n'y a pas de boulangerie, là où nos conjoints n'ont pas de travail, à moins d'être en déplacement plusieurs jours, et dans ce cas, qui s'occupe des enfants etc...

Malheureusement nous sommes tous responsables de la désertification de nos campagnes et de certaines zones urbaines. Nous avons laissé les commerces fermer, les lignes de train cesser de rouler, les maisons se vider... Nos gouvernements successifs ont fait comme d'habitude, ils ont attendu d'être au pied du mur pour avoir des idées qui ne sont pas réalisables. J'assiste à beaucoup de réunions desquelles aucune idée ne sort. Les jeunes reprochent aux vieux de vouloir garder leurs "avantages", les vieux reprochent aux jeunes leur idéalisme et leurs désirs de changement.

Nous sommes médecins généralistes, installés, remplaçants, jeunes et vieux. Nous pratiquons tous les jours ce métier que nous aimons. Nous souhaitons que l'accès aux soins continue d'être garanti en France. Nous souhaitons continuer d'exercer ce métier comme nous pensons qu'il est bon pour nous et nos patients. Pour cela, nous avons réfléchi et nous avons des idées à proposer.

Nous sommes désolés si certains auraient voulu participer aux réfléxions. Il n'était pas évident de réfléchir et d'échanger en étant si nombreux. Vos propositions sont les bienvenues.

Et si vous souhaitez soutenir les propositions suivantes, n'hésitez pas sur : Atoute 

 

Je m'excuse pour la mise en page, j'ai de gros problèmes d'yeux en ce moment et c'est assez difficile de se concentrer sur un écran.

 

 

Médecine générale 2.0

Les propositions des médecins généralistes blogueurs

pour faire renaître la médecine générale

 

 

Comment sauver la médecine générale en France et assurer des soins primaires de qualité répartis sur le territoire ? Chacun semble avoir un avis sur ce sujet, d’autant plus tranché qu’il est éloigné des réalités du terrain.

Nous, médecins généralistes blogueurs, acteurs d’un « monde de la santé 2.0 », nous nous reconnaissons mal dans les positions émanant des diverses structures officielles qui, bien souvent, se contentent de défendre leur pré carré et s’arc-boutent sur les ordres établis.

À l’heure où les discussions concernant l’avenir de la médecine générale font la une des médias, nous avons souhaité prendre position et constituer une force de proposition.

Conscients des enjeux et des impératifs qui sont devant nous, héritages d’erreurs passées, nous ne souhaitons pas nous dérober à nos responsabilités. Pas plus que nous ne souhaitons laisser le monopole de la parole à d’autres.

Notre ambition est de délivrer à nos patients des soins primaires de qualité, dans le respect de l’éthique qui doit guider notre exercice, et au meilleur coût pour les budgets sociaux. Nous souhaitons faire du bon travail, continuer à aimer notre métier, et surtout le faire aimer aux générations futures de médecins pour lui permettre de perdurer.

Nous pensons que c’est possible.

 

 

Sortir du modèle centré sur l’hôpital

 

La réforme de 1958 a lancé l’hôpital universitaire moderne. C’était une bonne chose qui a permis à la médecine française d’atteindre l’excellence, reconnue internationalement.

 

Pour autant, l’exercice libéral s’est trouvé marginalisé, privé d’enseignants, coupé des étudiants en médecine. En 50 ans, l’idée que l’hôpital doit être le lieu quasi unique de l’enseignement médical s’est ancrée dans les esprits. Les universitaires en poste actuellement n’ont pas connu d’autre environnement.

 

L’exercice hospitalier et salarié est ainsi devenu une norme, un modèle unique pour les étudiants en médecine, conduisant les nouvelles promotions de diplômés à délaisser de plus en plus un exercice libéral qu’ils n’ont jamais rencontré pendant leurs études.

 

C’est une profonde anomalie qui explique en grande partie nos difficultés actuelles.

 

Cet hospitalo-centrisme a eu d’autres conséquences dramatiques :

  • Les médecins généralistes (MG) n’étant pas présents à l’hôpital n’ont eu accès que tout récemment et très partiellement à la formation des étudiants destinés à leur succéder.

  • Les budgets universitaires dédiés à la MG sont ridicules en regard des effectifs à former.

  • Lors des négociations conventionnelles successives depuis 1989, les spécialistes formés à l’hôpital ont obtenu l’accès exclusif aux dépassements d’honoraires créés en 1980, au détriment des généralistes contraints de se contenter d’honoraires conventionnels bloqués.

 

Pour casser cette dynamique mortifère pour la médecine générale, il nous semble nécessaire de réformer profondément la formation initiale des étudiants en médecine.

 

Cette réforme aura un double effet :

  • Rendre ses lettres de noblesse à la médecine « de ville » et attirer les étudiants vers ce mode d’exercice.

  • Apporter des effectifs importants de médecins immédiatement opérationnels dans les zones sous-médicalisées.

 

Il n’est pas question dans ces propositions de mesures coercitives aussi injustes qu’inapplicables contraignant de jeunes médecins à s’installer dans des secteurs déterminés par une tutelle sanitaire.

Nous faisons l’analyse que toute mesure visant à obliger les jeunes MG à s’installer en zone déficitaire aurait un effet majeur de repoussoir. Elle ne ferait qu’accentuer la désaffection pour la médecine générale, poussant les jeunes générations vers des offres salariées (nombreuses), voire vers un exercice à l’étranger.

 

 

C’est au contraire une véritable réflexion sur l’avenir de notre système de santé solidaire que nous souhaitons mener. Il s’agit d’un rattrapage accéléré d’erreurs considérables commises avec la complicité passive de confrères plus âgés, dont certains voudraient désormais en faire payer le prix aux jeunes générations.

 

 

Idées-forces

 

Les idées qui sous-tendent notre proposition sont résumées ci-dessous, elles seront détaillées ensuite.

 

Elles sont applicables rapidement.

 

1) Construction par les collectivités locales ou les ARS de 1000 maisons de santé pluridisciplinaires qui deviennent aussi des maisons médicales de garde pour la permanence des soins, en étroite collaboration avec les professionnels de santé locaux.

 

2) Décentralisation universitaire qui rééquilibre la ville par rapport à l’hôpital : les MSP se voient attribuer un statut universitaire et hébergent des externes, des internes et des chefs de clinique. Elles deviennent des MUSt : Maisons Universitaires de Santé qui constituent l’équivalent du CHU pour la médecine de ville.

 

3) Attractivité de ces MUSt pour les médecins seniors qui acceptent de s’y installer et d’y enseigner : statut d’enseignant universitaire avec rémunération spécifique fondée sur une part salariée majoritaire et une part proportionnelle à l’activité.

 

4) Création d’un nouveau métier de la santé : « Agent de gestion et d’interfaçage de MUSt » (AGI). Ces agents polyvalents assurent la gestion de la MUSt, les rapports avec les ARS et l’Université, la facturation des actes et les tiers payants. De façon générale, les AGI gèrent toute l’activité administrative liée à la MUSt et à son activité de soin. Ce métier est distinct de celui de la secrétaire médicale de la MUSt.

 

1) 1000 Maisons Universitaires de Santé

 

Le chiffre paraît énorme, et pourtant... Dans le cadre d’un appel d’offres national, le coût unitaire d’une MUSt ne dépassera pas le million d’euros (1000  m2. Coût 900 €/m2).

 

Le foncier sera fourni gratuitement par les communes ou les intercommunalités mises en compétition pour recevoir la MUSt. Il leur sera d’ailleurs demandé en sus de fournir des logements à prix très réduit pour les étudiants en stage dans la MUSt. Certains centres de santé municipaux déficitaires pourront être convertis en MUSt.

 

Au final, la construction de ces 1000 MUSt ne devrait pas coûter plus cher que la vaccination antigrippale de 2009 ou 5 ans de prescriptions de médicaments (inutiles) contre la maladie d’Alzheimer. C’est donc possible, pour ne pas dire facile.

 

Une MUSt est appelée à recevoir des médecins généralistes et des paramédicaux. La surface non utilisée par l’activité de soin universitaire peut être louée à d’autres professions de santé qui ne font pas partie administrativement de la MUSt (autres médecins spécialistes, dentiste, laboratoire d’analyse, cabinet de radiologie...). Ces MUSt deviennent de véritables pôles de santé urbains et ruraux.

 

Le concept de MUSt fait déjà l’objet d’expérimentations, dans le 94 notamment, il n’a donc rien d’utopique.

 

2) L’université dans la ville

 

Le personnel médical qui fera fonctionner ces MUSt sera constitué en grande partie d’internes et de médecins en post-internat :

 

  • Des internes en médecine générale pour deux de leurs semestres qu’ils passaient jusqu’ici à l’hôpital. Leur cursus comportera donc en tout 2 semestres en MUSt, 1 semestre chez le praticien et 3 semestres hospitaliers. Ils seront rémunérés par l’ARS, subrogée dans le paiement des honoraires facturés aux patients qui permettront de couvrir une partie de leur rémunération. Le coût global de ces internes pour les ARS sera donc très inférieur à leur coût hospitalier du fait des honoraires perçus.

 

  • De chefs de clinique universitaire de médecine générale (CCUMG), postes à créer en nombre pour rattraper le retard pris sur les autres spécialités. Le plus simple est d’attribuer proportionnellement à la médecine générale autant de postes de CCU ou assimilés qu’aux autres spécialités (un poste pour deux internes), soit un minimum de 3000 postes (1500 postes renouvelés chaque année). La durée de ce clinicat est de deux ans, ce qui garantira la présence d’au moins deux CCUMG par MUSt. Comme les autres chefs de clinique, ces CCUMG sont rémunérés à la fois par l’éducation nationale (part enseignante) et par l’ARS, qui reçoit en retour les honoraires liés aux soins délivrés. Ils bénéficient des mêmes rémunérations moyennes, prérogatives et avantages que les CCU hospitaliers.

Il pourrait être souhaitable que leur revenu comprenne une base salariée majoritaire, mais aussi une part variable dépendant de l’activité (par exemple, 20 % du montant des actes pratiqués) comme cela se pratique dans de nombreux dispensaires avec un impact significatif sur la productivité des consultants.

 

  • Des externes pour leur premier stage de DCEM3, tel que prévu par les textes et non appliqué faute de structure d’accueil. Leur modeste rémunération sera versée par l’ARS. Ils ne peuvent pas facturer d’actes, mais participent à l’activité et à la productivité des internes et des CCUMG.

 

  • De médecins seniors au statut mixte : les MG libéro-universitaires. Ils ont le choix d’être rémunérés par l’ARS, subrogée dans la perception de leurs honoraires (avec une part variable liée à l’activité) ou de fonctionner comme des libéraux exclusifs pour leur activité de soin. Une deuxième rémunération universitaire s’ajoute à la précédente, liée à leur fonction d’encadrement et d’enseignement. Du fait de l’importance de la présence de ces CCUMG pour lutter contre les déserts médicaux, leur rémunération universitaire pourra être financée par des budgets extérieurs à l’éducation nationale ou par des compensations entre ministères.

 

Au-delà de la nouveauté que représentent les MUSt, il nous paraît nécessaire, sur le long terme, de repenser l’organisation du cursus des études médicales sur un plan géographique en favorisant au maximum la décentralisation hors CHU, aussi bien des stages que des enseignements.

 

En effet, comment ne pas comprendre qu’un jeune médecin qui a passé une dizaine d’années dans sa ville de faculté et y a construit une vie familiale et amicale ne souhaite pas bien souvent y rester ?

 

Une telle organisation existe déjà, par exemple, pour les écoles infirmières, garantissant une couverture assez harmonieuse de tout le territoire par cette profession, et les nouvelles technologies permettent d’ores et déjà, de manière simple et peu onéreuse, cette décentralisation pour tous les enseignements théoriques.

 

3) Incitation plutôt que coercition : des salaires aux enchères

 

Le choix de la MUSt pour le bref stage de ville obligatoire des DCEM3 se fait par ordre alphabétique avec tirage au sort du premier à choisir, c’est la seule affectation qui présente une composante coercitive.

 

Le choix de la MUSt pour les chefs de clinique et les internes se pratique sur le principe de l’enchère : au salaire de base égal au SMIC est ajouté une prime annuelle qui sert de régulateur de choix : la prime augmente à partir de zéro jusqu’à ce qu’un(e) candidat(e) se manifeste. Pour les MUSt « difficiles », la prime peut atteindre un montant important, car elle n’est pas limitée. Par rapport à la rémunération actuelle d’un CCU (45 000 €/an), nous faisons le pari que la rémunération globale moyenne n’excédera pas ce montant.

 

En cas de candidats multiples pour une prime à zéro (et donc une rémunération de base au SMIC pour les MUSt les plus attractives) un tirage au sort départage les candidats.

 

Ce système un peu complexe présente l’énorme avantage de ne créer aucune frustration puisque chacun choisit son poste en mettant en balance la pénibilité et la rémunération.

De plus, il permet d’avoir la garantie que tous les postes seront pourvus.

 

Ce n’est jamais que la reproduction du fonctionnement habituel du marché du travail : l’employeur augmente le salaire pour un poste donné jusqu’à trouver un candidat ayant le profil requis et acceptant la rémunération. La différence est qu’il s’agit là de fonctions temporaires (6 mois pour les internes, 2 ans pour les chefs de clinique) justifiant d’intégrer cette rémunération variable sous forme de prime.

 

 

 

Avec un tel dispositif, ce sont 6 000 médecins généralistes qui seront disponibles en permanence dans les zones sous-médicalisées : 3000 CCUMG et 3000 internes de médecine générale.

 

4) Un nouveau métier de la santé : AGI de MUSt

 

Les MUSt fonctionnent bien sûr avec une ou deux secrétaires médicales suivant leur effectif médical et paramédical.

 

Mais la nouveauté que nous proposons est la création d’un nouveau métier : Agent de Gestion et d’Interfaçage (AGI) de MUSt. Il s’agit d’un condensé des fonctions remplies à l’hôpital par les agents administratifs et les cadres de santé hospitaliers.

 

C’est une véritable fonction de cadre supérieur de santé qui comporte les missions suivantes au sein de la MUSt :

Gestion administrative et technique (achats, coordination des dépenses…).

Gestion des ressources humaines.

Interfaçage avec les tutelles universitaires

Interfaçage avec l’ARS, la mairie et le Conseil Régional

Gestion des locaux loués à d’autres professionnels.

 

Si cette nouvelle fonction se développe initialement au sein des MUSt, il sera possible ensuite de la généraliser aux cabinets de groupes ou maisons de santé non universitaires, et de proposer des solutions mutualisées pour tous les médecins qui le souhaiteront.

 

Cette délégation de tâches administratives est en effet indispensable afin de permettre aux MG de se concentrer sur leurs tâches réellement médicales : là où un généraliste anglais embauche en moyenne 2,5 équivalents temps plein, le généraliste français en est à une ½ secrétaire ; et encore, ce gain qualitatif représente-t-il parfois un réel sacrifice financier.

 

Directement ou indirectement, il s’agit donc de nous donner les moyens de travailler correctement sans nous disperser dans des tâches administratives ou de secrétariat.

Une formule innovante : les « chèques-emploi médecin »

 

Une solution complémentaire à l’AGI pourrait résider dans la création de « chèques-emploi » financés à parts égales par les médecins volontaires et par les caisses.1

 

Il s’agit d’un moyen de paiement simplifié de prestataires de services (AGI, secrétaires, personnel d’entretien) employés par les cabinets de médecins libéraux, équivalent du chèque-emploi pour les familles.

 

Il libérerait des tâches administratives les médecins isolés qui y passent un temps considérable, sans les contraindre à se transformer en employeur, statut qui repousse beaucoup de jeunes médecins.

 

Cette solution stimulerait l’emploi dans les déserts médicaux et pourrait donc bénéficier de subventions spécifiques. Le chèque-emploi servirait ainsi directement à une amélioration qualitative des soins et à dégager du temps médical pour mieux servir la population.

 

Il est beaucoup question de « délégation de tâche » actuellement. Or ce ne sont pas les soins aux patients que les médecins souhaitent déléguer pour améliorer leur disponibilité : ce sont les contraintes administratives !

Former des agents administratifs est bien plus simple et rapide que de former des infirmières, professionnelles de santé qualifiées qui sont tout aussi nécessaires et débordées que les médecins dans les déserts médicaux.

 

 

Aspects financiers : un budget très raisonnable

 

Nous avons vu que la construction de 1000 MUSt coûtera moins cher que 5 ans de médicaments anti-Alzheimer ou qu’une vaccination antigrippale comme celle engagée contre la pandémie de 2009.

 

Les internes étaient rémunérés par l’hôpital, ils le seront par l’ARS. Les honoraires générés par leur activité de soin devraient compenser les frais que l’hôpital devra engager pour les remplacer par des FFI, permettant une opération neutre sur le plan financier, comme ce sera le cas pour les externes.

 

La rémunération des chefs de clinique constitue un coût supplémentaire, à la mesure de l’enjeu de cette réforme. Il s’agit d’un simple rattrapage du retard pris dans les nominations de CCUMG chez les MG par rapport aux autres spécialités. De plus, la production d’honoraires par les CCUMG compensera en partie leurs coûts salariaux. La dépense universitaire pour ces 3000 postes est de l’ordre de 100 millions d’euros par an, soit 0,06 % des dépenses de santé françaises. À titre de comparaison, le plan Alzheimer 2008-2012 a été doté d’un budget de 1,6 milliard d’euros. Il nous semble que le retour des médecins dans les campagnes est un objectif sanitaire, qui justifie lui aussi un « Plan » et non des mesures hâtives dépourvues de vison à long terme.

 

N’oublions pas non plus qu’une médecine de qualité dans un environnement universitaire est réputée moins coûteuse, notamment en prescriptions médicamenteuses. Or, un médecin « coûte » à l’assurance-maladie le double de ses honoraires en médicaments. Si ces CCUMG prescrivent ne serait-ce que 20 % moins que la moyenne des  autres prescripteurs, c’est 40 % de leur salaire qui est économisé par l’assurance-maladie.

 

Les secrétaires médicales seront rémunérées en partie par la masse d’honoraires générée, y compris par les « libéro-universitaires », en partie par la commune ou l’intercommunalité candidate à l’implantation d’une MUSt.

 

 

Le reclassement des visiteurs médicaux

 

Le poste d’Agent de Gestion et d’Interfaçage (AGI) de MUSt constitue le seul budget significatif créé par cette réforme. Nous avons une proposition originale à ce sujet. Il existe actuellement en France plusieurs milliers de visiteurs médicaux assurant la promotion des médicaments auprès des prescripteurs. Nous savons que cette promotion est responsable de surcoûts importants pour l’assurance-maladie. Une solution originale consisterait à interdire cette activité promotionnelle et à utiliser ce vivier de ressources humaines libérées pour créer les AGI.

En effet, le devenir de ces personnels constitue l’un des freins majeurs opposés à la suppression de la visite médicale. Objection recevable ne serait-ce que sur le plan humain. Ces personnels sont déjà répartis sur le territoire, connaissent bien l’exercice médical et les médecins. Une formation supplémentaire de un an leur permettrait d’exercer cette nouvelle fonction plus prestigieuse que leur ancienne activité commerciale.

Dans la mesure où leurs salaires (industriels) étaient forcément inférieurs aux prescriptions induites par leurs passages répétés chez les médecins, il n’est pas absurde de penser que l’économie induite pour l’assurance-maladie et les mutuelles sera supérieure au coût global de ces nouveaux agents administratifs de ville.

Il s’agirait donc d’une solution réaliste, humainement responsable et économiquement neutre pour l’assurance maladie.

 

 

Globalement, cette réforme est donc peu coûteuse. Nous pensons qu’elle pourrait même générer une économie globale, tout en apportant plusieurs milliers de soignants immédiatement opérationnels là où le besoin en est le plus criant.

 

De toute façon, les autres mesures envisagées sont soit plus coûteuses (fonctionnarisation des médecins libéraux) soit irréalisables (implanter durablement des jeunes médecins là où il n’y a plus d’école, de poste, ni de commerces). Ce n’est certainement pas en maltraitant davantage une profession déjà extraordinairement fragilisée qu’il sera possible d’inverser les tendances actuelles.

 

 

Calendrier

 

La réforme doit être mise en place avec « agilité ». Le principe sera testé dans des MUSt expérimentales et modifié en fonction des difficultés rencontrées. L’objectif est une généralisation en 3 ans.

Ce délai permettra aux étudiants de savoir où ils s’engagent lors de leur choix de spécialité. Il permettra également de recruter et former les maîtres de stage libéro-universitaires ; il permettra enfin aux ex-visiteurs médicaux de se former à leurs nouvelles fonctions.

 

 

Et quoi d’autre ?

 

Dans ce document, déjà bien long, nous avons souhaité cibler des propositions simples et originales. Nous n’avons pas voulu l’alourdir en reprenant de nombreuses autres propositions déjà exprimées ailleurs ou qui nous paraissent dorénavant des évidences, par exemple :

 

  • L’indépendance de notre formation initiale et continue vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique ou de tout autre intérêt particulier.

  • La nécessité d’assurer une protection sociale satisfaisante des médecins (maternité, accidents du travail…).

  • La nécessaire diversification des modes de rémunération.

Si nous ne rejetons pas forcément le principe du paiement à l’acte – qui a ses propres avantages –, il ne nous semble plus pouvoir constituer le seul socle de notre rémunération. Il s’agit donc de :

Augmenter la part de revenus forfaitaires, actuellement marginale.

Ouvrir la possibilité de systèmes de rémunération mixtes associant capitation et paiement à l’acte ou salariat et paiement à l’acte.

Surtout, inventer un cadre flexible, car nous pensons qu’il devrait être possible d’exercer la « médecine de famille » ambulatoire en choisissant son mode de rémunération.

  • La fin de la logique mortifère de la rémunération à la performance fondée sur d’hypothétiques critères « objectifs », constat déjà fait par d’autres pays qui ont tenté ces expériences. En revanche, il est possible d’inventer une évaluation qualitative intelligente à condition de faire preuve de courage et d’imagination.

  • La nécessité de viser globalement une revalorisation des revenus des généralistes français qui sont aujourd’hui au bas de l’échelle des revenus parmi les médecins français, mais aussi en comparaison des autres médecins généralistes européens.

D’autres pays l’ont compris : lorsque les généralistes sont mieux rémunérés et ont les moyens de travailler convenablement, les dépenses globales de santé baissent !

 

 

 

Riche de notre diversité d’âges, d’origines géographiques ou de mode d’exercice, et partageant pourtant la même vision des fondamentaux de notre métier, notre communauté informelle est prête à prendre part aux débats à venir.

 

Dotés de nos propres outils de communication (blogs, forums, listes de diffusion et d’échanges, réseaux sociaux), nous ambitionnons de contribuer à la fondation d’une médecine générale 2.0.

 


1 À titre d’exemple, pour 100 patients enregistrés, la caisse abonderait l'équivalent de 2 ou 2,5 heures d'emploi hebdomadaires et le médecin aurait la possibilité de prendre ces "tickets" en payant une somme équivalente (pour arriver à un temps plein sur une patientèle type de 800 patients).

 


      Signataires :

 

http://www.anthologia.fr AliceRedSparrow @AliceRedsparrow
http://boree.eu Borée @Dr_Boree
http://lebruitdessabots.blogspot.fr Bruit des sabots @bruitdessabots
http://docmaman.canalblog.com Doc Maman @docmamz
http://souristine.blogspot.fr Doc Souristine @Souristine
http://www.docteurmilie.fr/wordpress Docteur Milie @docteurmilie
http://docteurv.com Docteur V @Docteur_V
http://www.atoute.org Dominique Dupagne @DDupagne
http://drfoulard.fr Dr Foulard @Dr_Foulard
http://docteursachs.unblog.fr Dr Sachs Jr @docteursachs
http://drstephane.fr Dr Stéphane @Dr_Stephane
http://dzb17.com Dzb17 @Dzb17
http://tekhnemakpe.blogspot.fr Euphraise @euphraise
http://farfadoc.wordpress.com Farfadoc @farfadoc
http://fluorette.over-blog.com Fluorette @Fluorette
http://sous-la-blouse.blogspot.fr Gélule @Sous_la_blouse
http://genoudesalpages.blogspot.fr Genou des Alpages @gendesalp
http://granadille.wordpress.com Granadille @granadille
http://www.jaddo.fr Jaddo @Jaddo_fr
http://sommatinoroots.blogspot.fr Matthieu Calafiore @Matt_Calafiore http://1bouffeematinetsoir.wordpress.com Yem @euphorite

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Publié le 6 Août 2012

 

Tu entres dans la salle de bains, tu enlèves tes vêtements. Tu te regardes dans la glace, tu as l'air si fatiguée.  

Tu cherches à te rappeler. Combien tu en as vu ce matin? Vingt-quatre. Déjà, comment t'as réussi à en voir vingt-quatre? Mystère... D'accord, t'as commencé tôt et mangé très tard. Mais quand même vingt-quatre. D'accord, il y a eu quelques certificats de sport et quelques prises de sang. C'est sûr que ça prend pas des heures. Mais t'en as hospitalisé deux. Et t'as appelé un spécialiste. Vingt-quatre, sérieusement? Dans ces cas-là, tu ne fais pas du bon travail. Tu classes vite dans ta tête : grave et urgent / pas grave et pas urgent. Et si pas grave on reverra. Sinon comment faire? Ils racontent tous à la secrétaire qu'ils vont mal et que ça ne peut pas attendre. Et finalement, c'est rarement vrai.

Tu ouvres la porte de la douche puis le robinet. L'eau commence à couler, tu mets ta main sous le jet, elle est froide, ça fait du bien, il fait si chaud. Quand elle est suffisamment tiède, tu entres. Tu sens l'eau ruisseler dans tes cheveux, le long de ton cou, de ton dos, sur tes fesses. C'est si agréable. 

Tu ne sais même plus ce que tu as mangé. Ah si, Jacques t'a apporté une salade. C'était tellement gentil. Justement ce matin, t'étais partie sans pique-nique de la maison. Première fois que tu te trompes dans l'heure du réveil matinal. Associé a un sixième sens. Et il sait que t'es un peu goinfre.

Tu verses un peu de shampooing dans le creux de ta main et tu l'étales dans tes cheveux. De semaine en semaine, c'est de plus en plus difficile, ils sont de plus en plus longs. Tu masses doucement. Tu fermes les yeux, ça sent la papaye. 

Cette pile de paperasses à remplir. Ces courriers à lire. Toutes ces mauvaises nouvelles, tous ces gens à convoquer. Toutes ces explications à donner. Sur des maladies à la con. Graves. Ces deux cancers à annoncer demain. Pas envie, non, vraiment pas envie mais c'est à toi de le faire. Ces demandes d'ALD à remplir pour eux.

Tu penches la tête en avant pour étirer le cou, tu as tellement mal. Tu masses tes trapèzes avec tes mains. C'est raide, et sensible. Tes jambes sont lourdes. Tes larmes coulent.

Tu es montée dans la voiture. En pilote automatique. Tu t'es assise chez Bernadette, tu l'as écoutée, les mêmes histoires que d'habitude, la même angoisse. T'es allé voir Georges qui ne se sentait pas bien, mais mieux finalement. T'es passée à l'EHPAD, t'as appelé le DrBiologiste parce que quand même ils sont bizarres tous ces résultats. T'as hâte d'avoir les nouveaux prélèvements réalisés sur ses conseils. T'es allée en urgence voir Georgette pour une douleur apparue brutalement. T'as plus de recul maintenant, tu la connais. Tu penses avoir mieux géré que d'autres fois. T'as vu Marthe, rentrée de l'hôpital, t'avais hésité à l'y envoyer, tu ne regrettes pas aujourd'hui.

Quand tu rouvres les yeux, la mousse qui s'écoule le long de ton corps est rosée. Tu rinces tes cheveux. Tu prends un peu de pâte rouge et tu l'étales rapidement, pour vite laver tes mains au savon. Elles restent toujours un peu rouges après. Tu laisses poser. Tu attrapes le savon, ou plutôt ce qu'il en reste et tu frottes partout, comme si ça pouvait enlever ce qu'il y a dans ta tête. Tes larmes se mélangent avec l'eau et s'en vont. Tu penches la tête en arrière, l'eau qui s'accumule dans le bac est rouge, un peu comme du sang. 

En repassant au cabinet, tu as appelé ceux dont les résultat d'anticoagulation étaient mauvais. T'as regardé la pile de feuilles confirmant les tiers payants réalisés par la sécu. Et tu l'as délicatement replacée sous le bureau. A vérifier un autre jour... Tu étais déjà en retard pour ce soir.

Tu coupes l'eau, tu attrapes la serviette, rouge elle aussi, décidément.

Tu te regardes à nouveau dans le miroir. Tu sembles toujours aussi lasse. Les doutes du jour et l'appréhension de la journée de demain ne sont pas partis dans les canalisations, eux.

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Publié le 24 Juillet 2012

Quand je suis sortie de mon bureau, vous êtiez accoudée au comptoir de la secrétaire. J'ai dit au revoir au patient sortant et appelé le suivant. Je vous ai dit bonjour, je ne vous ai pas laissé le temps de répondre et j'ai suivi mon patient dans mon bureau. Timing parfait.

Quand je suis ressortie de mon bureau, vous êtiez encore là. Pas de chance d'avoir oublié le nom du patient d'après mais ça m'arrive tout le temps, mémoire de poisson rouge. Vous en avez profité pour me dire "puisque vous avez un instant". J'ai dit non, je ne reçois pas les laboratoires. Une première fois. Puis "oui je sais mais..." De nouveau un non de ma part. Vous avez insisté avec "J'organise une soirée avec le Pr Bidule sur...". Je vous ai coupé la parole : "non". Ca ne vous a pas empêchée de suivre avec "Mais j'ai invité aussi les infirmières et...". De nouveau un "non" suivi d'un au revoir. Je suis rentrée dans mon bureau et j'ai fermé la porte. 

A ma sortie suivante, vous n'êtiez plus là, enfin! Supersecrétaire m'a expliqué qu'elle vous avait déjà prévenu que je ne recevais pas les laboratoires. Puis elle m'a décrit cet air choqué-indigné accompagné du "mais il faut bien qu'elle rencontre les autres!" avant votre départ. Il faut croire que vous ne comprenez pas bien quand on vous parle, je vous conseille de consulter afin de vérifier que vos conduits auditifs ne sont pas obstrués. Vous avez trop insisté madame.

Je rencontre mes confrères médecins, infirmières, kinés, dentistes... à d'autres occasions, au diner de la banque, autour d'un repas, au téléphone. Mais jamais dans une réunion organisée par vous.

Je ne reçois plus vos collègues depuis longtemps. L'article de Prescrire sur les méfaits des petits cadeaux des laboratoires m'a confirmé que c'était un piège. J'estime ne pas avoir besoin de justifier le fait que je ne vous reçoive pas. Je suis désolée que votre métier soit ingrat et difficile mais ça ne m'oblige pas à perdre mon temps avec vous. J'ai toujours été aimable. Vous, vous ne respectez pas le non et vous auriez mérité un pied aux fesses.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 15 Juin 2012

Il fait un temps magnifique. Je monte dans la voiture. Il fait encore froid à cause du vent. Je vais chez Ernestine, j'aime beaucoup la voir. Ce n'est pas une visite « rentable », c'est un moment humain. Le feu est rouge. Tous ces feux dans ce trou perdu m'impressionnent. Je regarde le ciel et je la vois. Elle vole très haut. Elle n'est pas seule en fait. Comme elles sont immenses, on les voit de très loin. Elles sont revenues. Je dirais presque enfin. De plus en plus nombreuses chaque jour. Toujours aussi majestueuses. Bientôt il y en aura dans tous les champs et sur tous les toits. Les cigognes reviennent amenant le printemps. Aucune d'entre elles ne porte de baluchons. Contrairement à la croyance populaire, ce n'est pas comme ça qu'arrivent les bébés.


___________

 


Internat, troisième semestre. Je prends le train tous les matins pour rejoindre mon stage. Celui que j'appréhendais le plus : la gynécologie. Je voulais y aller pour apprendre mais ça ne me correspond tellement pas. Des histoires de femmes, de bébés, du bloc opératoire. Du bonheur dégoulinant partout ou presque.

C'est une toute petite maternité, tous sont agréables, c'est presque incroyable après les urgences du grand CHU où chacun mettait des bâtons dans les roues du voisin. C'est quand même l'hiver. Attendre le train dans le froid tous les matins et tous les soirs, c'est dur. Je suis fatiguée. Il n'y avait pas de possibilité d'avoir une chambre sur place puisqu'il n'y en a pas. Encore un semestre séparée de l'Erudit. C'est une période difficile moralement. J'ai de plus en plus de mal à me lever le matin. C'est le seul stage où j'ai raté une journée en invoquant une excuse bidon car je n'ai pas réussi à me lever.

Après quelques jours en salle de naissance, je n'ai fait qu'attendre. A mon arrivée le matin, « l'accouchement est imminent » et je repars le soir sans avoir vu de bébé. Je ne fais pas de zèle, le train n'attend pas et après, comment rentrer? Pour ne plus porter malheur à ces femmes et parce qu'attendre en papotant et mangeant des gâteaux n'est pas mon style, j'ai rapidement laissé la salle de naissance à ma collègue qui sourit de bonheur tant ce stage la comble. Le jour où elle participe à un accouchement gémellaire, elle atteint le nirvana. Alors je fais la visite du service, je tiens les mains de celles qui pleurent, j'écoute l'angoisse des jeunes mamans. Je constate le bonheur d'autres qui semblent ne se poser aucune question. Je parle contraception. Je regarde des seins tendus et des montées de lait. Je rassure. Je dis « quel beau bébé » et rarement je me mords la lèvre parce que non celui-là vraiment ne l'est pas. Je prescris un peu.

Quand j'ai fini, je passe par la nurserie. Si le pédiatre caractériel y est, je ne m'attarde pas. S'il n'y est pas, j'écoute les auxiliaires me raconter leurs vies entre deux conseils allaitement. Après je m'arrête au secrétariat où Denise me parlera du mariage de sa fille, des robes... Où elle me fera écouter le répondeur d'une patiente qu'elle appelle pour un rendez-vous et qui nous fera rire parce que la musique et le message seront surprenants. Parfois je dois aller voir les post-op éparpillées un peu partout dans l'hôpital, petit service oblige. Je fais part à la surveillante de l'aberration d'avoir installé celle qui sort du bloc pour IVG en face de la nurserie. Je vais aux réunions organisées sur l'allaitement pour les mamans déjà sorties de la maternité. Quand on me le demande, je vais au bloc. Même si c'est rarement palpitant de tenir les écarteurs. Les gynécos pensent de toute façon que nous expliquer ça ne sert pas à grand chose puisqu'on sera généralistes. Pourtant ça m'intéresse. Alors je tiens quand même et je pense aux chaussettes de contention que j'aurais mieux fait d'emporter le matin. Et au petit-déjeuner qu'il aurait été judicieux de prendre si je m'étais levée assez tôt.

Le midi je mange à l'internat. Rolande nous prépare amoureusement à manger. Tout le monde se connait. Le plus jeune des anesthésiste nous demande où en est la péridurale qu'il a posée, je regarde ma collègue et attend sa réponse. Parfois le plus vieux des gynécos nous emmène à la pizzeria d'à côté pour nous raconter des histoires salaces et rigoler. Il parle de temps passés, du désir d'enfant de sa nouvelle femme alors que lui se sent si vieux.

Je fais la consultation du planning familial. J'observe en souriant les petites nanas en salle d'attente qui viennent à 6 pour soutenir celle qui vient consulter. Puis j'essaie de leur expliquer qu'on peut être enceinte dès la première fois, que les maladies ça s'attrape, malgré ce qu'elles croient. Je fais des dessins, des mini-cours de physiologie féminine. Leurs grands yeux étonnés me font penser qu'il y a un manque d'éducation quelquepart. J'écoute les histoires de grossesses-pas-de-bol à justifications bancales. J'écoute les douleurs pendant les rapports, entre les rapports, pendant les règles... J'examine. Je cherche des bruits du coeur foetaux. Je palpe des ventres. Je date des foetus et je fais les entretiens d'IVG. Parfois pour celles à qui j'ai fait les explications deux mois avant et qui reviennent en regardant leurs pieds parce qu'elles pensent se faire engueuler. J'accompagne Mireille la sage-femme pour les consultations de grossesse. J'apprends. Je me sens plus détendue qu'en salle de naissance. 

Et puis un jour, une femme avec un ventre énorme arrive, elle a du mal à tenir debout, elle souffre. Les salles de naissance sont occupées. Mireille me dit « c'est pour nous ». J'accompagne cette femme dans la salle d'urgence. Je l'installe. Mireille me jette des gants et installe quelques trucs. Je vois des cheveux. Et très rapidement, j'attrape un bébé gluant qui manque de tomber tant il glisse. Je le pose sur sa maman.  Tout s'est déroulé tellement vite.

Dans le train, ma co-interne me dit "alors c'est merveilleux hein?". Je réponds "oui oui". En fait, je fais semblant. J'ai juste attrapé un bébé volant. Et après en rentrant chez moi, j'appelle l'Erudit pour raconter mon désarroi et savoir si je suis normale.

 

___________

 


Je n'ai rien ressenti ce jour-là. J'ai assisté à d'autres accouchements par la suite. Je ne me suis jamais sentie à l'aise en salle de naissance, jamais à ma place. Je n'ai jamais trouvé ça "merveilleux". J'ai été plus marquée par la longueur de l'attente, la douleur, la sueur, les cris, l'angoisse et les complications éventuelles que par l'arrivée du bébé. J'ai énormément appris pendant ces 6 mois, les auxiliaires et les sage-femmes m'ont été précieuses. La gynécologie a fini par devenir mon amie et je pense que mes consultations se passent bien. J'aime proposer des contraceptions à une femme, suivre des grossesses, les écouter en parler, être là pour elles et leurs bébés après. Certaines reviennent, c'est un signe. Mais j'ai bien fait de ne pas être sage-femme et j'admire celles qui choisissent ce métier. 


Pour ma part, je préfère regarder voler les cigognes. Même si elles ne portent aucun baluchon.



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