Publié le 27 Octobre 2011

Je suis interne, c'est la fin de mon deuxième semestre. J'ai l'honneur d'être en stage aux urgences du CHU, stage où personne ne veut aller mais que j'ai choisi pour une histoire de distance avec mon appartement et de vacances. Et ils nous ont promis une formation de qualité, permise par "une seniorisation active et des cas intéressants adressés en centre de référence". Promesse démentie dès les premiers jours et rendant regrettable ce choix. Cependant, j'ai pris beaucoup d'autonomie. Je manie bien le téléphone et les menaces pour obtenir des examens ou des lits ou encore des avis de spés.

 
Il est 8 heures. L'heure des transmissions. Comme d'habitude, je suis arrivée un peu avant pour avoir le temps d'enfiler ma blouse et remplir mes poches de toutes ces affaires indispensables à ma pratique, incroyable comme elle pèse lourd avec tout ça. Et puis quand les médecins du jour sont en retard, ceux de la nuit partent plus tard, ce n'est pas très sympa. J'arrive devant le panneau, je soupire. Il est déjà plein, la journée va être longue.

Tout le monde arrive, petit à petit. On se dit bonjour, ceux qui finissent ont les traits tirés, les cheveux en bataille et sentent le café. Je suis contente de voir que Tony, mon infirmier préféré super compétent, est là, c'est déjà ça. 8h10, GrosChef n'est pas là. Je demande qu'on commence. Quelques patients sont en train de partir, leurs problèmes étaient gérés, ils attendaient qu'il fasse jour. Norbert en salle 3 cuve. Pour une fois, il n'a pas eu besoin de suture. Il repartira quand il sera réveillé, il criera en secouant son sac plastique qu'il n'est pas un animal et je penserai à ElephantMan. On aérera un peu le couloir, ça fera du bien à nos odorats. Deux mamies attendent d'être transférés en chirurgie pour des fractures de cols fémoraux. Des douleurs abdominales attendent l'avis du chirurgien viscéral déjà bippé. Il y a déjà quelques patients qui n'ont pas été vus. Les transmissions sont finies, ceux qui sont de repos partent au vestiaire. C'est à ce moment que GrosChef arrive, à 8h28. Il voudrait qu'on reprenne au début. Je ne suis pas d'accord et les autres sont déjà partis. De toute façon, dans cinq minutes, il aura disparu. Et en effet, quand j'attrape le chariot pour faire le point avec Tony, nous sommes seuls pour faire le tour. Il y a un patient qui l'inquiète, nous commençons par celui-là. Je fais le point avec les externes sur leurs patients, je ré-aiguille, j'essaie de les faire réfléchir. Nous venons de changer et la nouvelle fournée n'est pas très motivée. J'essaie de vider ces urgences mais plus je vide, plus ça se remplit.

A 11 heures, un des patients me pose problème. Il est envoyé par un hôpital périphérique pour un avis de chef, ce que je ne suis pas. Je finis par trouver GrosChef dans son bureau, avec d'autres chefs en train de boire des Senseo. Bien sûr, personne ne m'en propose. L'un d'entre eux finit de raconter une blague, mon problème est bien moins urgent. C'est pas comme si les urgences étaient pleines et que j'étais débordée. Ils rigolent tous, pourtant la blague était nulle. Je décris le cas, il n'excite personne. Je repars sans réponse. Quand il me voit lui sourire et hausser les épaules, Tony comprend et me tapote le dos. Il me conseille d'aller boire un verre d'eau. On fait un peu gaffe depuis la pyélonéphrite d'une de mes co-internes.
A midi tapante, GrosChef passe me dire qu'il va manger avec ses collègues de l'autre côté de la rue, à l'internat. Qu'il n'y ait plus un seul chef ne leur pose pas problème. Selon moi, pour ce que leur "présence" change, ils peuvent bien tous aller manger. 
A 13h15, Tony me fait la bise et s'en va en me souhaitant bon courage. On attend un déchocage annoncé par le smur. Je ne stresse plus pour ça depuis longtemps mais je prend quelques minutes pour aller aux toilettes, on ne sait jamais. En attendant, j'enchaine les entorses, plaies et autres problèmes urgents trainant pourtant depuis plusieurs semaines. Je vois les gyrophares à travers les fenêtres fumées. J'ouvre les portes du déchoc, j'écoute le résumé du médecin, qui m'a d'abord demandé où était mon senior, j'ai souri, j'examine le patient, j'hurle dans le couloir que j'ai besoin d'une infirmière. L'une d'elles arrive, c'est une nouvelle, elle n'est pas encore au point niveau course dans le couloir. J'appelle le scanner. Je cherche mes externes pour m'aider à brancarder, tous semblent avoir disparu, ils doivent être dans la même dimension parallèle que les brancardiers. Je brancarde seule, ça me rappelle que j'ai mal au dos, heureusement que c'est pas loin. Mais si on m'avait demandé mon avis avant les travaux, les couloirs seraient droits, ce serait plus simple et ça éviterait d'abimer les coins de murs. Je potine avec le radiologue en attendant que la machine ait fini, il m'informe de la prochaine soirée à laquelle je n'irai probablement pas. Les réas acceptent mon patient, c'est toujours ça.
A 15h, une collègue des urgences médicales me propose d'aller manger. J'attrape un externe pour lui proposer. Ils y sont déjà tous allés. J'ai une soudaine envie de mordre. Alors que je suis presque dehors, une famille me demande des nouvelles d'une femme que je n'ai jamais vue mais qui était là hier. Je leur demande de voir avec l'accueil où elle peut être passée. Ils sont scandalisés que je ne m'occupe pas d'eux.
A l'internat, il n'y a plus grand chose à manger. Je trouve un peu de pain, des carottes râpées et des yaourts. C'est con, j'avais faim. Au moins, il y a de l'eau.
15h20, à mon retour, c'est de nouveau Beyrouth... J'ai un petit coup de mou mais je continue. C'est répétitif. Mais ça progresse. Presque tous les patients ont une destination à côté de leur nom. Je n'aime pas laisser des trucs en cours pour les suivants, je suis plutôt contente là.

A 17h55, GrosChef s'assoit en salle de soins sur un siège tournant et fait le con. Il fait des réflexions salaces à une des infirmières. Il secoue son stétho. La relève arrive. GrosChef commente toutes mes transmissions. Il n'a pas vu ni touché un seul patient de la journée, il se permet de dire "je t'avais dit de demander ça" et de regarder les autres comme si j'étais débile. Il ajoute en se levant que la journée a été dure et qu'il est fatigué. Il sort de la pièce en criant "bon courage".

Connard.

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Publié le 20 Octobre 2011

 

Linda a les larmes aux yeux en entrant. Je lis dans son dossier qu'elle était là il y a 8 jours. Elle est en arrêt depuis. Au boulot, ça ne va pas. Ils sont 12 employés dans ce restaurant. Quatre partent pour d'autres boulots dans les mois qui viennent. Deux cherchent. Une autre est aussi arrêtée. Apparemment, ça ne questionne personne. Elle dit qu'elle fait 50 heures par semaine payées 35. Pour un salaire de misère.

 

Depuis qu'elle est arrêtée, elle cherche du boulot. Elle m'explique que partout on lui a répondu qu'elle avait déjà un boulot et qu'ils préféraient engager quelqu'un qui n'en avait pas encore. Elle pleure. Elle dort mal. Elle mange peu. Elle fume plus. Elle a déjà travaillé dans la restauration. Ce n'est pas vraiment un choix, elle préfèrerait faire autre chose mais dans ce domaine, elle trouve du travail.

 

Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire pour elle.

 

Elle explique qu'elle ne peut pas être en arrêt plus longtemps parce qu'il faut qu'elle paie son loyer. C'est encore sa mère qui reçoit ses indemnités ou ses remboursements et même si cette dernière lui reverse l'argent, les délais de versement des indemnités sont très longs. Elle veut s'en sortir. Elle veut un travail.

 

Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire pour elle.

 

En plus, elle a une tendinite du poignet. Elle est fatiguée. Elle a mal. C'est de cette main qu'elle porte les assiettes alors c'est difficile. Elle aimerait reposer sa main. Elle me répète qu'elle ne veut pas être en arrêt. Un antidépresseur a été commencé il y a 8 jours. Pour le moment, elle n'a pas l'impression que ça l'améliore.

 

Je lui demande ce que je peux faire pour elle.

Elle réfléchit. Elle pleure.

Elle ne sait pas.

 

Je lui propose de la prolonger d'une semaine pour lui donner le temps de reposer son poignet et de se reposer elle-même encore un peu. Elle est d'accord. De toute façon, elle n'est plus sur aucun planning depuis son arrêt. Pourtant son CDD ne termine qu'en octobre. Ca l'a blessée quand on lui a appris.

Elle me paie avec des centimes en riant parce qu'elle a pris l'argent dans le pot où ils mettent leurs petites pièces qui trainent dans leur porte-monnaie pour un éventuel enfant plus tard. Petit espoir. 


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Il y a beaucoup de consultations de ce genre. Où tout au long je me demande ce que je vais pouvoir faire. Parce que je n'ai pas de jobs dans ma besace, que je ne peux rendre les patrons gentils, que je ne distribue pas de conjoints idéaux, qu'une ordonnance n'est pas une solution, que je n'ai pas de super-pouvoirs pour transformer de grands enfants absents en enfants attentionnés, que l'imposition de mes mains ne guérit pas les cancers, ni les autres maladies d'ailleurs...

 

Certains viennent juste parler. Ils ressortent sans traitement, sans arrêt, sans projet thérapeutique. J'aime penser qu'ils ont eu l'oreille qu'ils étaient venus chercher. Mais ce n'est pas ce que j'ai appris à la fac. Et c'est difficile de ne pas se sentir inutile.

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 14 Octobre 2011

Cette histoire a changé ma vision de la médecine, elle est tombée du piédestal et moi aussi. Ma vision de la vie en général a changé, je me suis recentrée sur l'humain. Ce billet est depuis longtemps dans ma liste de brouillon, il m'a fallu relire Dr Sachs et que Boree publie pour que je trouve la force de le terminer. C'est le pourquoi des changements racontés dans le post précédent. Bien sûr, j'aurais pu vivre sereinement (ou presque) cette histoire. Bien sur, on pourra penser que je suis fragile. Bien sûr, c'était peut-être la goutte d'eau. Mais quand même. 

Certains ont été choqués par le récit de mon histoire avec Dylan. Ce récit me semble plus dur. 

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Je tiens ta petite main dans la mienne. Je suis assise à côté de la table d'examen où tu es allongé. J'aimerais essuyer le sang qui s'écoule encore de ton oreille mais je ne veux pas lâcher ta main. Les compresses sont par terre, avec des tubulures et des serviettes ensanglantées. Ca ressemble un peu à un champs de bataille ce cabinet. Tes yeux sont fermés, tu as de longs cils et de belles joues d'enfant, des cheveux sombres bouclés. Je prononce ton prénom. Le soleil t'inonde de lumière, tu ressembles à un ange. On pourrait croire que tu dors. Moi je sais que tu ne dors pas. Je ne veux pas lâcher ta main. Elle est si petite dans la mienne. Tout le monde est parti et nous ne sommes plus que tous les deux. Je te parle, je re-coiffe tes cheveux, je caresse ta joue. Je me demande depuis combien de temps ils sont partis et quand il va arriver. J'attends. Je ne veux pas lâcher ta main. Je ne veux pas te laisser seul. Tu es trop petit. Finalement, j'entends du bruit dans le couloir. Un homme avec un chariot, il me sourit. Il se présente, il est là pour t'emmener. Je veux bien te laisser partir avec lui, il a l'air gentil. Son sourire me réchauffe, j'ai si froid malgré le soleil. C'est le seul aujourd'hui à m'avoir demandé si ça va. Je n'ai pas répondu, je lui ai souri tristement. Non, ça ne va pas. Je lâche ta main. Je nettoie ton oreille. Nous t'installons dans la housse. Elle est beaucoup trop grande pour toi. Il t'emmène. Je ferme la porte derrière vous. Je me demande comment oublier ça. C'est bête parce que je sais déjà que je n'oublierai pas. 


Je me souviens de chaque instant de ce jour-là. 


C'était une belle journée. J'avais vu quelques patients le matin puis j'étais allée me promener dans la campagne pour faire des visites chez des petits vieux très isolés. J'aime bien ça. Conduire une sportive sur les petites routes était agréable. Un peu moins l'hiver quand elle s'embourbait à cause des pneus sport. Il faisait chaud. J'étais rentrée au cabinet en étant satisfaite d'avoir presqu'une heure de pause. J'avais écrit des mots dans les dossiers, rangé les chèques et j'avais passé la porte qui menait à la maison. Dans la cuisine, j'avais mis un tablier et préparé mon repas. Je m'étais installée sur la terrasse ombragée à l'arrière de la maison. J'avais chassé les lapins qui se goinfraient dans un des massifs de fleurs. J'avais failli me faire piquer ma bouffe par le chat pendant que j'étais retournée à la cuisine chercher de l'eau. J'avais suivi des yeux une poule qui traversait le jardin et pensé que le soir j'irais chercher les oeufs au poulailler. J'avais ouvert les courriers du cabinet et je les lisais en mangeant. Il faisait vraiment beau. Je me sentais bien.

La sirène des pompiers a hurlé. J'ai pensé "pourvu que ça soit un nid de guêpes" et j'ai continué de manger, ce n'étais pas mauvais mais ça collait un peu aux dents. Pas évident de préparer ses repas midi et soir alors qu'il y avait beaucoup de boulot.


On a frappé à la porte de la maison. Fort. J'ai cru que les gens se trompaient et confondaient la porte de la maison avec celle du cabinet pour s'installer en salle d'attente. Ca a insisté. J'ai posé ma serviette et je suis allée voir. A travers la vitre, j'ai tout de suite compris que quelquechose n'allait pas. Tout ce sang. Tes yeux fermés. Je vous ai faits entrer dans le cabinet par la porte de service, celle qui me servait quand je voulais juste aller boire de l'eau, entre deux. Ils t'ont posé sur la table. Ma main a effleuré ton crâne qui n'en était plus un, j'ai vu tout de suite que tu étais mort. Mais je ne voulais pas le savoir. Surtout je ne voulais pas leur dire. Alors même s'il était évident que c'était inutile, j'ai massé. J'entendais la sirène des pompiers qui passait et repassait devant la maison. Tout s'est enchainé très vite et je ne me rappelle plus l'ordre des choses. J'ai téléphoné au 15. J'ai demandé que ta maman sorte prendre l'air avec ses parents. Ton coeur s'est arrêté. J'ai gardé mon calme malgré la douleur qui me submergeait. J'ai dit à ton papa que ton coeur ne battait plus. J'ai lu dans ses yeux qu'il savait, depuis le début. Comme moi, il avait essayé d'y croire. Mais c'est lui qui t'avait porté, il savait. J'ai continué de masser jusqu'à l'arrivée du samu. Les pompiers sont arrivés après, ils te cherchaient chez toi. Je t'ai laissé avec eux. Je suis allée virer de la salle d'attente ceux qui attendaient malgré leurs grognements. J'ai envoyé bouler le gendarme, j'ai souri à l'ide* qui pleurait. J'ai répondu au téléphone puis j'ai mis le répondeur, il y avait déjà bien assez de bruit comme ça. J'ai regardé le soleil quelques secondes puis je suis de nouveau rentrée. Ils ont pris la décision d'arrêter. Le smuriste m'a reproché mon erreur de calcul de Glasgow. J'ai bredouillé. Comment lui dire que je n'avais pas besoin d'eux pour une aide médicale? Que je ne voulais juste pas rester seule avec vous? Il a dit à ta maman que c'était fini. J'ai ressenti au fond de mon ventre son hurlement de douleur, j'ai eu mal pour elle, pour eux, j'ai eu mal tout court. Le smuriste m'a demandé qui signait le certificat de décès, je lui ai laissé, je n'en avais pas la force. Les uns après les autres, ils sont partis. Je me suis retrouvée seule avec toi. Je t'ai tenu la main jusqu'à l'arrivée du gars des pompes funèbres puis je l'ai aidé à mettre ton petit corps dans la housse. Je l'ai regardé t'emporter et j'ai suivi la voiture des yeux en abritant mes yeux du soleil avec ma main. J'ai soupiré. Très fort.


Voilà ça y est, je suis toute seule. Je referme les portes, remet le bureau en place, ramasse les tubulures et les compresses puis passe un coup de serpillère. Je regarde la pièce et je me demande si tout ça s'est vraiment produit. Le souvenir du cri de ta maman et la brûlure dans mon ventre me confirment que oui.


Je vais au fond du jardin, je caresse le chat qui a bouffé mon repas. Le soleil brille toujours. Je m'assois sur le rebord du puits et je téléphone, Mr Poilu n'est pas joignable. Je suis en colère. Bordel, j'ai besoin de parler à quelqu'un. Je jette des cailloux aux poules en appelant l'Erudit. C'est sacrément con une poule. Je vais me chercher une glace. Je la mange trop vite. La sonnette du cabinet retentit, j'attends un long moment, puis je retourne travailler. Mon esprit est tout brouillé. Je finis les consultations dans un état second, j'ai l'impression d'être un automate. Le soir je met un panneau sur le cabinet pour annoncer que je n'ouvrirai pas le mercredi et je rentre à La Ville.


Quand l'Erudit me serre dans ses bras, je me réveille. Les larmes coulent. Enfin. Je lui raconte en marchant le long de la Seine. Et ça fait du bien. 


Jeudi. Je retourne finir ce remplacement. C'est dur mais je pensais que j'y arriverais. Quand la sirène retentit de nouveau, je suis en pleine consultation, le patient en face de moi me demande si je vais bien, je suis livide et je ne bouge plus.

Non je ne vais pas bien. 

Et je n'irai pas bien longtemps. Longtemps je ne pourrai plus travailler. Longtemps je pleurerai souvent et pour rien. Les vannes mettront des mois à se fermer. Longtemps je serai tétanisée à la moindre alerte pompiers. Il me faudra être bien entourée pour me relever, recentrer ma vie et continuer d'avancer. 

 

 

 

* ide : infimière diplômée d'état

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 12 Octobre 2011

... et puis finalement non.

J'ai décomposé en deux posts. Le premier (celui-ci) expose pourquoi ce changement et est un peu politique (donc chiant). Le deuxième raconte la journée qui a changé ma vision des choses, une journée d'une tristesse infinie. Ca ne va pas rigoler beaucoup sur ce blog prochainement. 

 

Je n'ai pas toujours voulu être médecin. Je voulais aller étudier les gorilles, je voulais étudier des civilisations disparues puis j'ai voulu être journaliste scientifique ou ingénieur chimiste et tant d'autres choses un peu trop sérieuses. Tardivement j'ai voulu être médecin légiste alors j'ai pensé à la médecine. Et puis opérer des vivants m'a semblé mieux qu'opérer les morts. Et moi qui aimais tant les gens me suis rendue compte en stage que la chirurgie niveau contacts c'était pas trop ça. Aucun organe ne m'excitait plus que les autres. J'ai décidé d'être généraliste. Avec le recul, si j'avais fait dentaire j'aurais pu combiner mes désirs de contacts et mes capacités de bricolage. Mais "faire dentaire" était synonyme d'échec et ne me serait jamais venu à l'idée. Bref, c'est trop tard. Mais finalement, ce boulot me correspond bien. Ouf.

Pendant mes études, on m'a inculquée que je devais à la nation ces années d'études qu'on m'avait payées (hahaha allez raconter ça à mes parents) et que je faisais ce métier pour les autres. A aucun moment, on ne m'a parlé "plaisir d'exercer". A aucun moment, je n'ai eu l'impression d'être un être humain. On m'a conditionnée à devenir une machine laborieuse, qui ne dort pas et ne se plaint pas. 

A la fin de mes études, je voulais ouvrir un cabinet en pleine campagne, je voulais "être là pour les patients", je me fichais bien d'être seule, je voulais être un médecin parfait. Mes lectures (dont La Maladie de Sachs) et mes profs de fac m'ont fait penser qu'on le pouvait et surtout qu'on le devait. J'ai continué de faire ce qu'on attendait de moi.

Suite à une journée particulière (prochain post), j'ai pris du recul, j'ai compris que je ne devais rien à personne, que j'avais chèrement payé cette "réussite". J'ai compris que la solitude était un mauvais choix pour moi, qu'elle soit personnelle ou professionnelle. J'ai compris que la médecine n'est pas un sacerdoce, qu'elle ne le sera jamais parce qu'un médecin qui ne fait que ça n'a pas le temps de mettre de la distance avec ce qu'il côtoie. J'ai compris que ce que nous vivons est trop dur parfois, que la misère du monde nous touche de plein fouet, que nous avons besoin d'une vie personnelle riche et agréable pour être de bons médecins (pas riche d'argent mais riche de rencontres, riche de bons moments et de petits plaisirs, riche d'humanité). Je sais maintenant que la dépression et le burn-out guettent tous les soignants, que ce n'est pas être faible que de prendre du temps pour soi et du recul. Je sais aussi combien il est dur de demander de l'aide quand on nous a inculqués qu'on devait être forts et parfaits. Il m'a fallu du temps pour comprendre que je ne le serai pas, qu'il était inutile de me rendre malade à cause de ça.

Quand parfois j'explique que je ne veux pas travailler trop, que je n'en suis pas capable, que je veux profiter de ma vie avec MrPoilu maintenant, au jour le jour avant qu'il ne nous arrive quelquechose, que j'ai besoin de me protéger, on me répond souvent "mais comment tes patients vont-ils faire?" ou le sublime "mais travailler c'est dur, qu'est-ce que tu crois!". Les gens ne comprennent pas. Parce qu'ils ne voient que le côté gratifiant et la nécessaire dévotion. Je ne rentre plus dans ce cadre. Et je culpabilise de ne pas être ce médecin parfait. Douloureuse ambivalence.

J'ai compris que je n'étais qu'un être humain. Comme les autres, pas mieux, pas pire mais surtout pas plus fort. J'ai compris nos confrères qui passent à l'acte parce que c'est trop dur, que la situation les dépasse, qu'ils n'ont personne vers qui se tourner ou qu'ils ont peur de demander de l'aide. J'ai compris que les discours culpabilisants et moralisateurs sont à mettre à distance. J'ai compris toute l'ambiguité de notre apprentissage à la fac et à l'hôpital. Et celle des patients qui disent comprendre que leur médecin ne souhaite pas finir à 22 heures mais qui demandent un passe-droit pour un rdv en urgence tard "pour moi s'il vous plait, parce que MOI vous me connaissez", ces mêmes qui reprochent que mes remplacés prennent des vacances.

J'ai passé ces putains de concours, j'en ai souffert physiquement et moralement. J'en reste abimée. Je croyais que ça valait le coup. Avec le recul, je ne suis pas sure. Je n'ai pas fait ce boulot parce que je voulais qu'on me flagelle tous les jours : à la télé, chez des amis, dans les journaux... J'en ai assez d'être culpabilisée tout le temps : par mes patients, par mes connaissances, par les instances. Peu de professions sont autant montrées du doigt. Le médecin est le nanti. On se trompe de cible. On tape moins sur le dos des patrons qui se versent des indemnités dont les montants sont si exorbitants. On ne parle que rarement des salaires de nos hommes politiques, de leurs scandaleuses retraites et pourtant pour brasser du vent, c'est bien payé. 

J'étais fatiguée qu'on me dise avec agressivité "mais pourquoi vous ne vous installez pas ici? C'est bien ici. Pourquoi personne ne veut venir? Les jeunes c'est tous des feignants" dans un bled de l'Eure où il n'y a RIEN à des kilomètres à la ronde. Pas de poste, pas de boulangerie, pas de boulot pour MrMonMari, pas d'école.

Quand je sors prendre un verre, ça me gache mon moment quand on me demande pour la énième fois comment vont faire mes patients les jours où je ne travaille pas. Je n'aime pas qu'on me montre du doigt car je bricole à la maison et ne remplace pas. Je ne veux plus m'excuser de ne pas vivre dans un carton. Je ne vais pas à des repas de famille pour qu'on me reproche les franchises et les aberrations du système. J'ai envie de taper cette belle-mère (j'en ai deux, c'est compliqué) qui dit "j'ai vu un docu sur TFx et je comprends que Fluorette ne fasse que remplacer, ils ont dit qu'ils gagnaient 3 fois plus qu'un installé" (rhaaa achevez-moi je meurs)

 J'en ai assez d'être le bouc-émissaire d'un système qui va dans le mur parce que les politiques font n'importe quoi depuis 30 ans. Je ne suis pas responsable de tout ça. Je n'ai pas décidé du numerus clausus, ce n'est pas moi qui ai "oublié" d'anticiper et ainsi créé une pénurie. J'en ai marre d'allumer mon ordi et de tomber sur des discours démagos pour les élections : "nous mettrons des médecins partout, soyez rassurés, on les obligera ces petits cons" Mais quels petits cons? Nous ne sommes pas assez pour être partout. Je suis fatiguée de lire les commentaires sur les sites internet, caricaturaux de bêtise et de méconnaissance. Je sais que ce sont des patients qui les écrivent et ça me desespère.

 

J'assume d'avoir abandonné mon rêve, qui n'était probablement pas vraiment le mien. J'assume de ne pas m'installer en rase campagne et de ne travailler au cabinet que 4 jours (je bosse aussi le cinquième jour mais différemment). J'assume de vouloir profiter de chaque jour qui passe, de préférer faire du vélo avec Mr Poilu, de choisir de ne pas travailler parfois pour bricoler chez nous, de prendre le temps de jouer du piano...

Je ne veux plus être médecin de campagne.* 


Je rêve d'études où on apprendra aux étudiants en médecine avant tout à être humains et non pas à devenir des machines. Des machines qui ne dorment pas tant ils ont de gardes, qui ne vont pas aux toilettes ni ne mangent pendant leurs gardes, qui n'ont pas de vie personnelle... Un système où on apprendrait des choses utiles et pas des listes à ressortir bêtement pendant des examens encore plus bêtes. Un système où on nous ferait réfléchir. Un système où on apprendrait en stage la pratique. L'inverse de ce que j'ai vécu en somme.

Je rêve que nos politiques ne prennent pas de mesures inappropriées comme la coercition. Je pense que ça n'arrangera rien. Au contraire. Si je m'installe aujourd'hui, c'est que je me sens libre, que je m'installe dans un cabinet où je suis contente de travailler, où j'essaie de faire du bon travail. Je rêve qu'ils arrêtent de casser du bois sur notre dos pour faire de l'électoralisme de base. Je rêve qu'on refonde tout ça. Je rêve d'un système où la qualité primerait sur la quantité... Utopie.

J'ai gardé mon idéalisme, je continue de rêver d'un système parfait. 

Ce système parfait n'est pas le nôtre. Il n'existe pas et je crois que nous n'y arriverons pas. Pour l'instant nous nous dirigeons droit dans le mur. A pleine vitesse. J'ai accroché ma ceinture et j'attends.

Bientôt le crash. 

 

 

C'est pourtant ce que je serai, aux yeux des statistiques. Mais pas dans ma pratique. 

 

 

Edit : Ancolie a laissé ce commentaire : 

 "Mon projet de médecin de campagne est mort un été de remplacement avec une consoeur décédée d'un cancer en 6 mois qui a consulté jusqu'à 3 jours de son décès sur un tabouret à roulettes car ne tenant plus debout et en se faisant insulter car ne faisant plus de visites à domicile.

Je remplaçais un autre médecin du secteur, avec les 4 autres médecins du canton nour prenions en charge ses urgences,les gardes, tous tellement le nez dans le guidon que personne n'avait pris conscience de son état.
Oraison funèbre d'un de ses patientsà son retour de vacances : quand même elle aurait pu s'arranger pour mourir à un autre moment comment on fait nous maintenant pour récupérer nos dossiers."

J'ai vu ça aussi. Triste société.


 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Publié le 5 Octobre 2011

Lieu : Canapé, télé allumée


Le dîner était délicieux. C'est vraiment une bonne idée d'avoir fait un barbecue. Probablement le dernier de l'année. Une bonne idée aussi d'avoir pour une fois remplacé les pêches par de la mangue. La mangue colle un peu à la grille mais au goût le mélange est très bon. Le vin espagnol qu'on nous a offert ce week-end est sec mais accompagne bien le canard. Finir par une figue permet de croire que l'été est encore un peu là. Même si nous avons dû manger à l'intérieur, trop froid ce soir. Vraiment trop froid.

Je n'aime pas ces Experts-là. Trop moralisateurs ces new-yorkais. Je préfère Vegas. Il y a parfois des images de la ville et ça me rappelle nos vacances, le luxe, ces fontaines, la démesure, les casinos, les lumières, le Strip, la bague... 

Toi non plus, tu n'as pas l'air très intéressé :

- Je verrais bien une orchidée tombante là, dans les boiseries

- ...

- Mais si, une orchidée comme dimanche matin, dans le gars aux fleurs avant Turbo

Tu as des repères temporels précis, marqués par les émissions automobiles et les soirées entre potes. Je vais chercher l'ordi. Tu penses que le gars s'appelait Jeff. Après quelques recherches, oui, c'était bien Jeff. Jeff Letham et son émission de décoration florale. Pourquoi avons-nous regardé ça dimanche? Etions-nous si fatigués? Il avait redécoré le George V avec des orchidées vanda. Voilà, c'est ça : vanda. Tu en voudrais une rouge. 

- T'emballes pas, on va déjà regarder si ça demande beaucoup d'entretien. Parce que c'est moi qui vais m'en occuper

- Mouais

- Bon apparemment pas. Et niveau chaleur ça irait. Par contre ensoleillement, il faudra voir. On pourrait la commander par internet

- Y en a des rouges?

- Pas sur ce site

- C'est plus beau en rouge

- Je chercherai demain, chéri.

- On pourrait aussi en mettre une dans les escaliers

- Tu veux pas plutôt qu'on en prenne une qui sente bon. Sur écorce aussi si tu veux

- Mouais

Bon, le parfum tu t'en fous, j'ai bien compris, par contre rouge ça serait mieux. Et ben, ça va pas être évident. Je repose l'ordi et essaie de me concentrer sur la télé. Mais Vanille vient réclamer des caresses. Et j'ai raté presque tout l'épisode. Au suivant, c'est bon, je suis concentrée.

- Oh il respire hihihi. Et il me lèche les doigts.

Je te regarde. Chocolat est étalé sur ton ventre. Il ronronne très fort. Tu lui grattes le menton. Maintenant je suis sure que nous allons le garder.

Nous avons échoué au test du chaton*

 

 

* Test du chaton : dans le film Vilaine, quand la jeune femme veut devenir méchante, elle va dans un magasin où on lui propose des chatons. Si elle cède c'est qu'elle n'arrivera pas à être méchante. Ca part du principe qu'un chaton ça fait craquer.

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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