Publié le 28 Février 2012

 

La première fois que j'ai vu Germaine, c'était en urgence, elle venait de faire un malaise. C'était l'heure de débuter les consultations, je m'en souviens parce qu'après j'ai été en retard, les patients ont ronchonné, ils n'ont pas bien porté leur nom ce soir-là. Sa rue n'existait pas dans le GPS mais c'était pas trop compliqué. Elle se sentait déjà mieux quand je suis arrivée. J'ai conclu à un AIT, parce que ce n'était pas le premier. Elle ne voulait pas aller à l'hôpital, je ne voyais pas l'intérêt qu'elle y aille, je l'ai expliqué à sa fille. Germaine m'a souri. Ca fait un moment, elle est toujours là, ce n'était pas un mauvais choix.


La fois suivante, elle m'a ouvert la porte, elle m'a regardée droit dans les yeux et m'a dit "on s'est déjà vus nous n'est-ce pas?". J'ai noté qu'elle avait toute sa tête, malgré ses petits AIT à répétition. Ses yeux bleus sont les plus vifs et incisifs que j'ai jamais vus. Elle m'a surprise quand elle m'a dit "je ne vois plus très bien, y a comme un voile". Derrière ses yeux qui marchent plus trop, le cerveau fonctionne encore très bien. Quand j'arrive, souvent c'est Questions pour un champion à la télé. Moi aussi j'aime bien, même si j'arrive pas à répondre à grand chose et que ça passe pendant que je bosse. Je lui ai déjà conseillé d'écouter la radio ou d'écouter des livres en CD plutôt que de regarder la télé puisqu'elle ne voit pas. Mais Julien Lepers c'est Julien Lepers, vous pouvez pas comprendre.


Je vois régulièrement Germaine. Maintenant je sonne et je rentre, j'attends plus dehors, ça caille, ya du vent dans sa cour. Le rituel est toujours le même, c'est souvent ma dernière visite sur le chemin pour rentrer, je peux prendre mon temps. Nous nous asseyons. On papote puis je l'examine. Faut que je fasse attention parce qu'elle minimise un peu tout parce qu'elle ne veut pas aller à l'hôpital. J'ai toujours pas compris pourquoi, mais à travers ses petits bouts de vie je crois sentir qu'un jour elle me racontera que son mari y est mort. J'ai fait un peu de vide dans ses traitements. Elle est toujours d'accord avec moi. Presque toujours en fait, j'arrive pas à lui faire arrêter son somnifère. Je désespère pas. 


Elle me regarde avec ses yeux tellement intelligents et elle me raconte des bribes de sa vie. Jamais les mêmes. C'est sympa. Elle fait partie de ceux qui sont partis en Haute-Vienne et qui en sont revenus. Elle aurait bien aimé pouvoir bénéficier d'une contraception parce que quatre enfants, pour elle, c'était trop. Deux ça lui aurait suffi à Germaine. Elle trouve que nous les filles de maintenant on a bien de la chance. Parce qu'elle a beaucoup travaillé en parallèle. Elle a les mains calleuses et arthrosiques des travailleurs de la terre.


Je pense bien que c'est la seule qui ne m'ait jamais reproché de ne pas parler le dialecte. C'est la seule qui ne m'ait jamais dit "je suis tellement déçue que Dr Dieu soit parti". La seule qui ne m'ait pas demandé où j'habite en faisant une tête de six pieds de long parce que j'habite pas au Village. Avec elle, ça a été tout de suite naturel que ce soit moi. Ca ne s'explique pas. C'est aussi la seule qui me demande comment je vais avec une sincérité qui me touche. Une fois, j'ai pleuré dans ma voiture en sortant de chez Germaine parce qu'elle m'a dit que ça devait pas être facile pour moi et que je voyais qu'elle le pensait.


Parfois je pense que Germaine me manquera quand elle ne sera plus là. Et j'ai beau minimiser ses AIT en disant qu'ils sont "petits", ça finira bien par arriver. Et ça me fend le coeur.

A ce niveau, c'est plus que de l'empathie et je le sais bien. Mais bon c'est Germaine et moi. Et c'est comme ça.


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 25 Février 2012

Fin de ma huitième semaine. 

Avant-dernière consultation de la journée, la trentième-deuzième* : Mme Z me demande à la fin de la consultation comment faire quand elle est malade. Je ne comprend pas bien, je lui demande de m'expliquer. Comme elle avait mal depuis longtemps, qu'elle a appelé hier et qu'elle n'a eu rendez-vous qu'aujourd'hui, elle voudrait savoir comment faire pour avoir un passe-droit le jour où elle aura une urgence. Je lui explique que nous avons choisi de travailler sur rendez-vous, que si l'urgence est réelle, nous ajoutons mais que nous ne pouvons faire plus. Certains viennent de loin pour ça car ils ne veuvent plus attendre des heures en consultation libre. La grande majorité des "urgences" sont des rhumes ou des fièvres ayant commencé une heure avant l'appel ou mieux, un problème persistant "depuis 3 semaines mais là on part en vacances, vous comprenez..."

Dernière consultation, la trente-troisième : Mme Y a eu de la fièvre et aujourd'hui, son nez et ses yeux coulent. Elle est scandalisée de ne pas avoir eu rendez-vous avant "quand même, pour moi!". Mme Y a eu un cancer, ça fait déjà un long moment qu'elle est en rémission mais le centre anti-cancéreux l'a bien conditionnée**. Elle doit consulter dès qu'elle est un peu malade, tout de suite! Je soutiens ma secrétaire, trente heures de délai me semblent raisonnables pour un rhume. Je lui explique que mes journées ne sont pas extensibles et que je ne peux pas faire plus. Je me justifie et ça m'énerve de le faire car je pense que je n'ai pas à le faire. Par la suite, je cède sur les antibiotiques en injection car je n'en peux plus.

En rentrant je me dispute avec MrPoilu car j'en ai marre des consultations inutiles et des reproches divers et variés. Il n'y est pour rien. Mais il ne comprend pas que je sois si fatiguée.

 

 

J'arrive au cabinet à 7h40 le matin, le temps de préparer le thé, de regarder des bios, de ranger 2-3 paperasseries, la matinée commence déjà. Selon l'organisation du jour, je visite ou je consulte. J'essaie de boire et d'aller aux toilettes souvent. Je mange vite, des plats préparés le plus souvent, que je déconseille à mes patients car trop salés. Je règle les problèmes de la SCM, demie-dalle par demie-dalle. Je rentre le soir entre 19h30 et 21h, épuisée.

Sur mon jour de repos, je dors un peu, je gère cette put* de SCM et son déficit colossal en plus de ma propre compta et de mes conflits urssafiens entre autres. Et j'essaie de me forcer à penser à autre chose et de distraire mon esprit. 

 

Je ne peux pas faire plus. Et de toute façon je sais que plus je ferai, plus la demande sera importante. L'offre crée la demande.

Je fais mon boulot du mieux que je peux mais après 8 semaines, j'ai déjà un mal de dos qui ne part pas. J'ai pris une heure pendant mes visites jeudi pour aller chez le kiné parce que ressembler à robocop n'aide pas à bosser, c'est un peu mieux mais bof. J'ai de nouveaux patients qui arrivent parce que je suis "la nouvelle" et parce que nous travaillons sur rendez-vous. Trois de mes confrères partiront à la retraite prochainement. Je n'ai pas le temps de mener tous les combats que j'aimerais. J'ai des tas de posts en cours sur la politique actuelle de santé que je ne parviens pas à boucler. Je ne trouve pas de remplaçant pour mes vacances en septembre et ça m'angoisse. J'ai rendez-vous au conseil de l'ordre pour "discuter" mais je sais que j'irai pour me faire remonter les bretelles parce que j'ai déjà ouvert trop ma bouche pour une "tout fraiche installée" comme ils me l'ont écrit, pourtant j'ai encore tellement à dire. J'aimerais prendre des cours d'apiculture. J'aimerais rentrer chez moi, là-bas près de l'eauavant la date lointaine prévue mais ce n'est pas possible.

J'essaie d'appliquer ce que je dis aux gens "prenez soin de vous, personne ne le fera à votre place" mais je ne suis pas très douée. Je ne parviens pas à m'ôter cette culpabilité du "comment fait-on si vous n'êtes pas là?" et "la médecine est un sacerdoce". Il faut encore travailler là dessus.

 

Ce week-end, je suis d'astreinte, donc joignable 24/24, mais je vais essayer de prendre soin de moi. Je vais commencer par aller me moquer de MrPoilu qui doit profiter de son nouveau casque audio pour regarder des DragonBall en douce, à 30 ans. Héhéhé.

Bon week-end à tous

 


 

* Je fais en ce moment trop de consultations à mon goût. Trop de demandes, difficiles à réguler par téléphone, les gens ayant tendance à dramatiser la situation pour voir quelqu'un rapidement. Des patients très exigeants peu éduqués par mon prédécesseur et mes associés. J'atteins les limites au niveau volume de travail pour un travail de qualité.

** D'ailleurs, j'en profite pour remercier les centres quels qu'ils soient pour ces petites phrases "consultez votre médecin tout de suite" (sans remettre en cause par la suite quand ce n'est plus nécessaire puisqu'il n'y a plus de chimio) ou "on fera tout pour que votre douleur soit à zéro". En tant que médecin de base, c'est à nous après de jongler avec ça.

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 17 Février 2012

7h30. Il a neigé, j'ai plaisir à prendre un café avec Mr Poilu, pour le seul jour de la semaine où je pars quelques minutes après lui. 

Arrivée au cabinet, la liste des visites est courte. J'en profite pour faire du tri dans ma trousse à injectables, incroyable comme ça périme vite. Je fais le point sur les stocks. Il manque beaucoup de choses mais s'il y a une grosse épidémie de purpura fulminans, c'est bon, on peut traiter tout un village. J'écris consciencieusement la liste pour la pharmacie. Je passe quelques coups de fils. Je calcule rapidement si je peux faire le chèque de la SCM pour l'urssaf. A mon avis, le compte n'étant qu'en négatif de 4000 euros, ça doit passer. Si un jour on m'avait dit que j'aurai ce genre de raisonnement, je ne l'aurais pas cru.

Je traine ma mallette jusqu'à la voiture. Je n'ai pas oublié mon téléphone à la maison pour une fois.

Quand j'arrive à la maison de retraite, je récupère ma patiente dans le hall et la suis dans les couloirs, c'est lent de suivre un déambulateur. Mais aujourd'hui, je peux enfin l'examiner, hier j'étais passée à l'heure du goûter et elle ne voulait pas monter. J'en profite pour voir un patient dont je dois renouveler les médicaments. Je souhaite une bonne journée à l'infirmière et je repars sur les routes glissantes.

Sur la route le téléphone sonne. C'est quelqu'un des impôts des entreprises qui veut savoir pourquoi mon changement d'activité est enregistré au CFE mais pas à l'INSEE. C'est une bonne question à laquelle je ne sais pas répondre.

La patiente suivante va bien. Ca change, elle a plutôt tendance à appeler quand la situation est à la limite de la catastrophe après avoir attendu "pour ne pas me déranger". Ca part d'une bonne intention mais c'est souvent dangereux. Sa décompensation cardiaque semble être une histoire classée provisoirement mais elle ne se sent pas encore en forme pour venir au cabinet. Nous discutons un peu en regardant les mésanges venir picorer devant la fenêtre.

Je vais ensuite voir une grand-mère chez qui j'ai oublié d'aller hier. Je ne parviens pas à alléger son ordonnance. Je ne comprends pas pourquoi elle a autant de psychotropes. Rien dans son dossier ne l'explique. Et ses neurones ne peuvent rien dire d'autre que "ne m'enlevez surtout pas un médicament".

Sur le retour, je m'arrête sur le bord d'un champ pour regarder un troupeau d'oies sauvages. Je me demande où elles étaient jusqu'à présent. Peut-être que la neige les oblige à sortir de leurs cachettes pour trouver à manger. Hier j'ai vu des biches et un soir de la semaine dernière, un renard. Le froid rend les animaux téméraires.

Je rentre au cabinet et range quelques paperasses. Je lis les courriers. J'appelle le fils de celle dont les fonctions supérieures et l'avenir m'inquiètent. Il ne se rendait pas compte que c'était à ce point. Bon, on va avoir du pain sur la planche. Surtout lui, niveau dossiers et demandes administratives diverses.

Je croise mes associés dans le couloir. L'un d'eux veut me gaver de chocolats, je décline l'offre. J'attrape mon panier repas et file dans le cabinet d'en face manger avec mes collègues. C'est mon rituel de la semaine. Ca me permet de manger à heure fixe une fois dans la semaine, avec des gens sympas. Ca fait du bien parfois. Cette fois-ci, il y a un intrus qui passe tout son repas la tête baissée à envoyer des sms. A la fin du repas, je ne sais toujours pas qui c'est.

Après avoir raté une occasion de se taire en parlant des "vieilles de 30 ans", le plus jeune de mes collègues me demande si je peux lui faire une ordonnance de prise de sang. Je lui propose de la faire avant mes consultations.

La salle d'attente est encore vide. C'est le calme avant la tempête.

14 heures, le premier est là. C'est la première fois qu'on se voit. Il est diabétique. Il est peu compliant. Il ne comprend pas l'intérêt de la prise de sang trimestrielle. Il veut par contre faire son test hémocult. Le dépistage est très ancré ici.

Je reçois ensuite rapidement la biologiste d'un des laboratoires du coin. Comme nous faisons des prises de sang, ils viennent chacun leur tour m'expliquer la certification, la nécessité d'écrire les noms sur les tubes etc

Mr A vient juste pour qu'on contrôle sa tension. Il va bien, il est déjà venu il y a peu.

En fait il vient avec Mme A dont le dernier hémocult est positif. Evidemment, c'est l'angoisse. J'explique, j'essaie de dédramatiser, d'expliquer que les hémorroides faussent le test. Mais tant que la coloscopie ne sera pas passée, elle aura peur.

Mr B est psychotique. Il a des douleurs très bizarres dont je ne sais pas vraiment quoi penser. Mon examen ne retrouve aucune des douleurs alléguées. Je temporise.

Mr C vient renouveler son traitement pour sa tension. Il a des crampes qui le gênent beaucoup. Il fume depuis longtemps. Comme tous, il me demande s'il existe un traitement miracle pour arrêter. Je mets en garde contre les soi-disant miracles. Sa tension n'est pas très bien équilibrée. Je ré-explique l'intérêt d'éviter le sel. Je ne retrouve pas ses pouls. Il ira faire un tour chez l'angiologue.

Il est accompagné de son fils qui vient pour son acné. Ca gêne plus ses parents que lui semble-t-il.

Mme C me demande si je peux renouveler sa pilule. Je lui dis qu'elle n'a pas rendez-vous et que ça nécessite une consultation. Elle regarde ses pieds et dit qu'elle n'en a plus. En l'interrogeant,     j'apprends qu'elle est sous adepal, à 45 ans, et que sa soeur est traitée depuis quelques mois pour un cancer du sein. Intéressant. Elle est aussi hypertendue. Elle ne vient jamais en consultation et fait toujours renouveler sa pilule sur le comptoir. Intéressant. Elle décrit ce qui ressemble à un asthme d'effort, mais bon elle est "juste gênée". Intéressant. J'explique le changement de pilule, la nécessité de se revoir pour refaire le point sur tout ça et de prendre soin d'elle.

Mme D vient renouveler son traitement contre son urticaire chronique. Elle me demande si j'ai un traitement radical. Non, pas plus que les spécialistes déjà consultés.

Mme E est là pour la lecture de son tubertest réalisé il y a 72 heures pour son agrément. C'est négatif.

Mme F demande le renouvellement de sa tension et de son diabète. Elle a mal aux chevilles. D'après moi c'est l'usure due à son âge qui en est responsable. Elle voudrait arrêter le tabac mais m'explique qu'elle n'y parviendra jamais. Le reste est équilibré.

Mr G a une scapulalgie depuis qu'il a pris quelques heures sur sa retraite pour défaire une bordure en béton à la masse. Il a une tendinite.

Mr H me parle de son otalgie persistante malgré le traitement de la semaine dernière. A l'examen le tympan est toujours dégueulasse. Je traite et demande un avis orl.

Il en a profité pour amener sa fille qui vient de tomber sur le coude et a mal. L'examen montre qu'elle a mal là où elle est tombée. Il n'y a pas d'impotence ni d'hématome. Je leur dis. Il répond qu'il s'en doutait. Je me demande pourquoi l'avoir amenée alors.

Mr I m'a posé un lapin.

Mme J a une tendinite de la main. 

Mr K vient renouveler ses traitements contre le diabète. Il a une TA sacrément élevée. En cherchant un peu, j'apprends qu'il a mangé 3 bretzels couverts de sel aujourd'hui, comme souvent. Il ne veut pas faire la prise de sang de contrôle. Mais il exige une ordonnance de stilnox d'avance, ce que je refuse. Il me le reproche avec l'habituel "vous voulez encaisser des consultations". Je ne cède pas. Je ne suis pas sure que nous nous reverrons.

Mr L vient se faire vacciner contre la méningite, ce qu'on lui a conseillé depuis qu'il a été hospitalisé pour une opération de neurochirurgie.

Mlle M vient pour une douleur de gorge qui guérira toute seule. Malgré les perches tendues, elle attendra d'être sur le pas de la porte déjà ouverte pour me poser des questions sur sa contraception.

Mr N est là pour sa désensibilisation, mais la date a été un peu décalée. La dernière fois nous nous sommes plutôt occupés de la bronchite en cours.

Sa mère a amené sa soeur qui est asthmatique aussi et qui tousse. Ce n'est pas méchant mais l'asthme était stable jusque là.

Mme O, hémodialysée après plusieurs rejets, a des crampes. Le moral est meilleur que la dernière fois mais ce n'est pas la grosse marade. Et ça se comprend, vu la situation.

Mme P vient faire une prise de sang, elle est allée chez le gynéco. La grossesse que je lui avais annoncée récemment est un oeuf clair. Après la maladie de son mari, ça fait beaucoup. Pour moi aussi. Je ne trouve pas les mots.

Mr Q me demande d'ôter les points suite à l'ablation de son kyste cutané. Il en profite pour me tenir au courant des réflexions de son urologue sur l'augmentation de son PSA depuis sa prostatectomie. Il craint les rayons. Il craint surtout cette rechute. 

Mr R vient parce qu'il tousse. Il n'a qu'un rendez-vous mais il a amené sa fille qui tousse aussi. Tout ça va guérir tout seul avec ou sans poudres de perlimpimpin. L'être humain est résistant.

Mlle S accompagnée de sa mère a des douleurs de règles. On discute antalgie et pilule. Pour la pilule elle va réfléchir. Elles veulent quelques explications sur le vaccin conte le cancer du col. Je fais le topo. C'est long mais j'entrevois la fin.

C'est sans compter sur Mme S qui profite d'avoir accompagné sa fille pour me montrer son bras. Elle a une compression du nerf cubital ancienne et fluctuante. Je ne peux rien lui proposer de plus.

Je leur souhaite une bonne soirée.

Je ferme le cabinet. Il est 21 heures. Je rentre à la maison. 

En arrivant, je m'excuse dix fois de rentrer si tard pour la saint valentin. Le repas est prêt. Mr Poilu me fait un bisou et me dit "ce n'est pas grave, j'ai mis du champagne au frais". En buvant, je lui raconte ma journée.

J'aurais préféré rester regarder s'envoler les oies sauvages cet après-midi.


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 2 Février 2012

 

Avant je pensais qu'un jour j'irais vivre puis travailler au bord de la mer. Le soir j'aurais pu aller regarder les vagues, j'aurais senti l'air marin, j'aurais fermé les yeux et j'aurais souri.

Avant je pensais travailler dans un cabinet que j'aurais créé, avec des patients à qui je n'aurais prescrit que des médicaments utiles, qui m'auraient cru quand je leur aurais expliqué qu'ils ont un virus. J'aurais des patients qui m'auraient choisi pour ma façon de travailler, pour un contact qui leur aurait plu. Je serais rentrée tous les jours à la maison avec l'impression d'avoir bien travaillé.

Avant je faisais déshabiller tous mes patients, je pensais qu'hors l'examen complet, point de salut. J'étais convaincue qu'une des missions de la médecine générale étant la prévention, il était de mon devoir de fouiller chaque consultation comme si elle devait être unique. Je me rendais malade quand j'avais oublié de prescrire une paire de semelles qui m'avait été demandée. Je rentrais le soir avec ces oublis dans la tête et la culpabilité. Je dormais mal.

Avant j'étais contre le mariage.

Avant j'étais sure que nous ne mangerions jamais le soir devant la télé. Je pensais que ça casserait nos relations, que le dialogue serait compromis. Je pensais qu'on mettrait la table, qu'on se regarderait dans le blanc des yeux et qu'on se raconterait nos journées en mangeant des plats amoureusement préparés.

Avant je roulais en voiture sportive, je m'embourbais régulièrement pendant les visites, ça mettait du piment quand des ouvriers de chantier là par un heureux hasard venaient la pousser.

Avant j'allais au cinéma toutes les semaines, je ne pensais pas pouvoir m'en passer, j'allais manger des sushis chaque jeudi en discutant de notre métier avec l'Erudit. Je sortais beaucoup. Je prenais le métro pour le seul plaisir d'aller m'assoir devant la Cathédrale, de feuilleter un bouquin sur les quais, de prendre un thé accompagné d'un gâteau aux épices au ThéMajuscule, de flâner devant les vitrines. Je croisais souvent des têtes connues. Parfois, quelqu'un que je n'attendais pas venait s'assoir à côté de moi sur une terrasse et nous prenions un verre. Je connaissais les instances, j'avais un réseau, chaque problème avait une solution.

Avant, je mangeais chez mes parents presque toutes les semaines, je voyais souvent mes petits frères. J'aimais retourner dans ce village où j'ai grandi, constater les changements. Alibabette me manquait depuis qu'elle était partie.

Avant je jouais à Zelda en mangeant de la soupe le soir après mes longues journées de boulot.

Avant j'allais chez le psy une fois par semaine et j'avais l'impression de comprendre et d'avancer. 

Avant j'avais réussi à me sevrer d'internet. J'avais un ordi non portable. J'essayais avec difficultés de ne faire qu'une chose à la fois. J'avais l'impression de réfléchir seule à ma pratique, de n'avoir pas assez de retours malgré mes soirées à picoler des grands crus au coin du feu chez mes remplacés.


 

Maintenant je sais que, sauf catastrophe, ma vie sera ici, loin des miens, loin de l'eau, loin de mes rêves. Une autre vie que celle dont j'ai rêvée. Un climat plus froid, des gens différents que je ne comprends pas toujours, le manque du bruit des vagues et des tempêtes. Mais un MrPoilu qui m'attend le soir, moins de pluie, un climat-excuse pour acheter encore plus de paires de bottes, une maison à moi, des chats aux caractères curieusement miroirs des nôtres, des rencontres en vacances qui à chaque fois modifient profondément ma façon de voir la vie, des amitiés qui se construisent lentement.

Maintenant, je ne vois plus mes parents que rarement. Mon papa me manque beaucoup mais je ne parviens toujours pas à lui dire. Je suis brouillée avec un de mes frères mais je surveille de loin sa prochaine décompensation. L'autre s'est casé, depuis il n'appelle plus beaucoup. Si je ne téléphone pas à mes amis, ils ne le font pas. La distance abime les relations. Les nouvelles d'Alibabette ensoleillent mes journées, maintenant qu'elle est revenue et que moi je suis partie. Ironie.

Maintenant j'habite au milieu de nulle part. Ma nouvelle cantine est un restaurant à tartes flambées où je peux me rendre à pieds, commander toujours les mêmes tartes, le même vin - une sacrée piquette aux bouteilles de qualité inégale - faire une entorse aux habitudes parfois avec la bière de noël. C'est un lieu où je me sens sereine. On peut y aller vêtus comme des sacs à patates et s'affaler sur les chaises. Leur mois de fermeture annuelle est mon mois le plus difficile.

Maintenant je rentre tard le soir. Je suis souvent épuisée, les journées sont longues. J'attrape un verre puis j'embrasse chéri ou l'inverse et je m'étale comme une larve sur le canapé. On prend le temps de prendre des nouvelles de l'autre, on se raconte nos journées, nos soucis. Soit j'ai préparé un plat la veille, soit MrPoilu "cuisine" une pizza ou des pâtes. Ces derniers temps, il devient très doué en soupes en sachets. Certains soirs, on mange à table, parfois non. Et finalement ce n'est pas ça qui compte.

Maintenant, je ne vais plus que rarement en ville ou au cinéma. C'est trop loin. Je sais manier le programmateur de la Freebox avec dextérité. Je bénis France3 d'avoir programmé de nouveaux épisodes de Barnaby même si l'acteur a changé, je préférais John Nettles. J'aime les regarder en petit-déjeunant le mercredi, malgré l'incroyable quantité de morts par épisode, les paysages me rappellent les manoirs normands, j'aime penser que l'Erudit l'a peut-être déjà visionné. Il me manque, sa culture, ses résumés de sorties en angleterre, ses réflexions de cul au milieu du salon de thé, ses grands bras pour me serrer quand les journées étaient trop dures.

Maintenant, je n'ai plus d'heure par semaine à raconter ma vie à quelqu'un payé pour m'écouter. J'ai l'impression de patauger dans la semoule parfois, avec de grosses bottes. Mais je n'ai pas envie de recommencer avec quelqu'un d'autre. Pour l'instant.

Maintenant, je me suis mariée. Et ça n'a rien changé. 

Maintenant je marave Guetta à DJ Hero. Je ne progresse pas beaucoup dans Zelda, je n'ai pas vraiment le temps.

Maintenant, j'ai repris un cabinet dans lequel j'aime travailler. J'ai plein de projets pour développer mon activité en gynéco, pour améliorer l'hygiène et plein de problèmes-surprises à gérer. Les patients ne m'ont pas choisie. Nous nous adaptons les uns aux autres. J'encaisse les réflexions parfois racistes sur mon nom de famille, je réponds avec le sourire que les choses changent quand on me reproche de ne pas parler le dialecte. Je prends de moins en moins de pincettes, je les regarde bien dans les yeux en disant "ça va guérir tout seul". Au milieu de ça, avec certains, le contact est passé tout de suite, des gens que j'ai plaisir à voir, chez eux je bois des cafés en écoutant les histoires de la guerre, la difficulté de trouver à manger et l'émigration subie en Haute-Vienne dans ces années où même mes parents n'étaient pas nés, des petites histoires de la grande Histoire, je me demande comment on va réussir à manger toutes ces confitures qu'on m'offre... Parfois mon coeur se serre quand une femme qui pourrait être ma grand-mère me dit sur le pas de sa porte que ça ne doit pas être facile d'avoir été parachutée ici, je fais semblant de sourire et je dis "ça va".

Maintenant je fais mes visites en utilitaire et je n'emprunte plus de chemins boueux.

Maintenant, j'ai changé ma pratique. Je ne fais plus déshabiller tout le monde. D'une part parce que la demande de consultations est trop forte et que le temps manque. Mais surtout parce que suite à des échanges, j'ai revu ma position. Je juge au cas par cas. Je prends soin de la pudeur des gens. C'est plus important que de vouloir tout voir. Je ne suis pas un super-doc, je fais ce que je peux. Je ne m'épuise plus en combats stériles. Je ne me bats pas s'ils veulent des poudres de perlimpimpin. Je concentre plutôt mon énergie à convaincre celui qui en a vraiment besoin d'aller enfin chez le cardiologue. J'apprend à faire des lavages de nez aux parents. J'ai appris à échouer mais c'est toujours difficile. Je ne prescris pas parfaitement mais j'essaie. J'essaie d'arrêter des prescriptions ancestrales sur des ordonnances à rallonge. Je me bats contre les somnifères. Je reste persuadée que ma façon de travailler est intimement liée à ma vie privée. Si nos pratiques sont si différentes, c'est que nos vécus le sont. Nous ne sommes pas des machines. Nous avons tous des réponses différentes au même problème.

Maintenant j'ai peur pour l'avenir de mon métier quand je vois les exigences des patients et ce que la société attend de nous. J'ai peur quand je constate les dérives du système. Les choses sont en train de changer mais je ne suis pas sure que ce sera positif. Les politiques font de l'électoralisme. Au lieu de faire de l'éducation collective à la santé, on continue de promettre aux gens qu'on obligera un médecin à être à disposition pour qu'ils consultent inutilement dès que leur nez coule.

Maintenant, j'ai perdu la lutte contre mon addiction au net. Je suis beaucoup sur Twitter. Ca m'est d'une grande aide pour le boulot, même si certains jours, je ne trouve pas le temps. Je lis des blogs, j'écris sur celui-ci, les échanges m'apportent beaucoup. Certains semblent être de bien meilleurs médecins que moi. Je me demande comment ils font. 

Maintenant je ne dors toujours pas correctement. J'espère y parvenir un jour mais j'en doute. Je suis trop facilement atteinte par le stress, les histoires de mes patients, le moindre bruit...


Maintenant je regarde par la fenêtre, il a neigé, les traces des voitures ont creusé des sillons. Le soleil va bientôt se lever. Ca fait deux ans aujourd'hui que je suis ici. Je m'adapte mais je resterai toujours au fond de moi une fille de la mer.

 

 


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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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