Publié le 6 Août 2013

- Comment ça va Monsieur?

- Oh ça va.

- Z'êtes sur? Vous râlez jamais, vous avez le droit de vous plaindre vous savez, je suis aussi là pour ça.

- Râler, ça servirait à quoi? Qu'est-ce que ça changerait docteur?

Et il me regarde avec ses grands yeux tristes au milieu de son visage si maigre... Et il me sourit.

Mr CancerMétastasesDouleurs. Résigné. Fier.

Une histoire de vie si triste. Une bonté qui rayonne.

Une leçon de vie à lui tout seul.

Une claque dans ma pomme. A chaque fois.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 2 Août 2013

Petite, j'allais chez Hélène, tous les ans. Tous les étés, entre son anniversaire et le mien.

Je grimpais dans le cerisier et je mangeais autant de cerises que je n'en cueillais. Elle avait toujours peur que je tombe. Mais dès que j'étais en bas de l'échelle, elle et ses soixante-dix printemps montaient chercher les hautes cerises que, trop petite, je n'avais pas pu attraper. Je me promenais dans les allées du jardin faites de carrelages dépareillés. Je ramassais les fraises. Le soir, je trainais le lourd arrosoir pour abreuver les légumes. Elle m'apprenait comment s'occuper des tomates. Nous allions ensemble dans l’appentis accolé à la maison chercher des tuteurs ou des bassines, il y faisait si chaud. Cela faisait déjà bien des années qu'il n'y avait plus de lapins dans les clapiers, c'était mon grand-père qui s'occupait d'eux et il n'était plus là. Je me souviens l'avoir regardée plumer une oie au dessus de la bassine d'eau chaude. Je ne me souviens plus comment faire...

Chez Hélène, le catalogue de graines Willemse trainait sur la table de la véranda, au milieu du cendrier rotatif, de son paquet de clopes et de pots de fleurs. Il n'y avait qu'une seule chaise à cette table. Et moi je m'asseyais sur les marches. C'est d'ailleurs à l'extérieur de la maison dans cette même véranda que se trouvaient les toilettes, surmontant en fait une fosse dont on voyait le fond en se penchant, et dans laquelle j'avais peur de tomber. Dans les toilettes, on pouvait lire de vieux magazines de 1960, faisant l'apologie de la femme au foyer toujours manucurée préparant de bons gateaux pour sa famille à côté de publicités Cadum, ou plutôt des Modes et Travaux plus récents. Hélène n'a jamais ressemblé aux femmes des magazines de 1960 mais elle tricotait les patrons Modes et Travaux.

Hélène avait une table-machine à coudre qu'elle n'utilisait plus mais qui décorait bien. Et dans le hall était affiché le diplôme de couturière avec félicitations. Elle aimait coudre mais s'était arrêtée de travailler quand elle avait eu des enfants. Elle m'avait cousue une poupée aux cheveux noirs qui attend encore que j'ai un enfant. J'avais peur d'aller au grenier dont le parquet craquait.

Hélène a longtemps eu une chienne. Quand elle est morte, elle n'en a pas voulu d'autre.

Le matin au réveil, la radio de la cuisine était allumée et diffusait de la musique allemande. Et quand elle était un peu fatiguée elle allumait l'immense chaine hi-fi qui ne servait qu'à lire les CDs de son idole Pavarotti, seul ou accompagné de deux autres ténors. Parfois André Rieu avait aussi quelques instants de gloire dans le salon d'Hélène.

Nous faisions ensemble beaucoup de vélo, pour aller prendre le café chez des gens qui parlaient une langue qu'elle n'a jamais pris la peine de m'apprendre, pour faire les courses, pour aller à la ferme chercher le lait, pour aller au cimetière nettoyer la tombe de Casimir. Elle me racontait qu'elle ne l'avait jamais aimé mais la tombe était toujours parfaitement propre. Rarement, nous allions aussi fleurir la tombe de René, le bébé mort pendant la guerre, ou après la guerre je n'ai jamais su, là-bas elle ne parlait pas, elle ne m'en a jamais parlé. Pour mon anniversaire, nous montions sur les vélos et faisions la route jusqu'à la grande Parfumerie du Centre. Je regardais Hélène tester sur sa main des crèmes miracles, promettant la disparition des rides profondes autour de ses yeux et la remontée de la peau fatiguée de ses paumettes. Puis elle demandait à la vendeuse de me conseiller un parfum. Et nous repartions avec le pot de crème aux paillettes d'or et un parfum grand luxe. Toutes ses maigres économies. En futilités.

C'est chez elle qu'un été, j'ai eu la rougeole. Une angine, des boutons, une fièvre intense, une perte de connaissance, des brulures atroces des yeux. J'ai lu toutes les pièces de Molière qui trainaient là entre deux moments de délire et de sommeil.

Le soir, Hélène chauffait du lait, "pour que nous dormions mieux". J'adorais manger la crème qui flottait. Hélène faisait des frites au gras de boeuf et des mokas au beurre... Je rentrais de chez elle, lestée de quelques kilos supplémentaires et chaque année mes parents menaçaient de ne plus m'y envoyer.

Hélène a longtemps eu les cheveux longs, très noirs. Et puis elle a fait des frisottis. Et puis elle a tout coupé. Gris court.

Les mains d'Hélène ressemblaient à des mains d'homme, des mains sèches, calleuses, sombres. Dans les petites plaies des doigts, on entrapercevait de la terre. Je ne suis pas sure qu'Hélène ait jamais été vaccinée contre le tétanos. Mais ce n'est pas de ça qu'elle est morte. De l'eau a rempli ses poumons.

Ca fait plusieurs années qu'Hélène est partie. Loin. En été. J'étais en vacances. Je ne saurais même plus dire la date, ni l'année. Un peu après son anniversaire. Un jour, je lui ai téléphoné et quelqu'un d'autre a répondu. Une voix gênée...

Ca faisait quelques temps que je n'allais plus aussi souvent la voir. J'avais toujours de bonnes excuses, la fac, les examens, la distance, tout ça. J'avais tort. Maintenant je suis très loin de ce cimetière où j'aimerais aller nettoyer sa tombe. Enlever les feuilles, mettre de l'eau dans un seau et frotter, comme je l'ai vue le faire.

Aujourd'hui, c'est l'anniversaire d'Hélène, elle aurait eu 92 ans. Et bientôt ce sera le mien. Comme tous les étés, comme chaque année.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 2 Août 2013

L'autre jour, j'ai dit non.

Pas un un-peu-gonflé : "Ha nan, mais c'est pas MacDonald ici, vous avez cru voir un gros M jaune?" ou "Nananan, où est-ce que vous avez vu écrit que c'était OpenBar?" ou "Pour les listes de course, c'est le cabinet d'à côté".

Pas un sur-justifié "Non, mais je peux pas le voir parce que vous comprenez j'ai piscine-poney-balade dans les nuages" ou "Non parce que vraiment j'ai trop de monde, et j'en peux plus et 21h j'aurais plus de tête pour réfléchir" ou encore "Non vous sortez de l'hôpital, peut-on attendre demain? parce que là j'ai vraiment pas le temps de venir vérifier qu'ils ont bien fait leur boulot, je leur fais confiance".

Pas un éducatif "Non ce ne sera pas remboursé parce que la CPAM n'a pas à rembourser un médicament pour votre fils qui a choisi d'aller habiter un pays lointain et ensoleillé" ou "Non je ne vous verrai pas parce qu'une rhinopharyngite ça guérit tout seul, prenez un doliprane et du miel, ça peut durer 15 jours".

Pas toutes ces choses que je dis pour essayer de justifier ce que je ne peux et ne veux pas faire.

Juste "Non". C'est sorti tout seul. A une patiente qui m'a déjà lapinée, à qui j'avais dit que je ne voulais plus la voir, et qui par une faille temporelle de mon agenda, ou plus prosaïquement une couille de secrétariat, a miraculeusement réapparu à 10h15 un beau jour de juillet. La consultation pour le problème s'est bien passée. Et c'est à la toute fin qu'a été formulée cette demande à mes yeux déplacée. C'est sorti tout seul, et fort, comme un réflexe primal : "non". Tellement fort et tellement elle ne s'y attendait pas qu'elle a sursauté. Elle a tenté une autre demande de médicament, pour quelqu'un d'autre, ou pour le chien. J'ai dit "non". Et elle a pris son ordonnance, a dit "merci docteur". C'est rare qu'on m'appelle docteur... Je me suis dit que c'était cool, que je ne la reverrai jamais. Bon, elle est quand même revenue, je suis hyper-stricte, je dis hyper-non, elle revient quand même et elle dit "oh merci docteur".

Je n'y comprend plus rien...

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Rédigé par Fluorette

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