Publié le 29 Mai 2012

Au début, c'est comme d'habitude. Je vous appelle, je vous regarde onduler* jusqu'au cabinet. Je vous serre la main. Vous vous asseyez tous les deux. La tension est déjà dans l'air.

On commence par Elle. C'est pour le renouvellement, elle va bien, ça roule. Je l'examine, on discute. On revient au bureau.

Je n'ai pas encore fini avec son dossier que tu a déjà ôté sa chemise. Je te propose de se rassoir. 

Je sens ta colère. Et je repousse aussi un peu ce moment. Ce moment où c'est de toi qu'il faudra parler. Parce que je ne sais pas comment te dire les choses. Parce que je ne sais pas ce que tu sais, ni ce que tu as envie de savoir.

Je vérifie les vaccinations et que je n'ai rien oublié. Je finis de rédiger l'ordonnance, j'imprime, je signe, j'explique. Je demande s'il manque quelquechose. C'est tout pour aujourd'hui. Bon.


Je me tourne vers toi. Je te demande si ça va. Tu gromelles ce que je pense être un oui. Je te demande si tu as bien rendez-vous avec ton oncologue. Ta femme confirme. Je parle de tes PSA. Oh toi aussi, tu as vu qu'ils avaient monté, et sacrément en plus, malgré les injections. Je t'explique que je l'ai appelé. Je ne te dis pas qu'il a d'abord répondu que lui te suivait plutôt pour l'autre cancer, celui qui va bien. Je ne te dis pas que je lui ai rappelé qu'oncologue ça s'occupait de tous les cancers et pas seulement ceux qui l'arrangent et qu'on n'allait pas attendre le rendez-vous chez l'urologue. Je te parle de la scintigraphie qu'il prévoit. Tu es sur la défensive, je t'explique comment ça se passe, ça te calme brièvement. Tu sembles réfléchir un peu et de nouveau tu t'énerves.

Je te demande de passer à côté pour t'examiner. Tu ronchonnes en ôtant tes chaussures. Tu râles pendant que je regarde tes pieds.

Tu es en colère. Pas contre moi. Contre tout ça. J'attrape mon stétho et je te souris, ton visage se détend et tu me souris aussi. Et puis tu t'énerves à nouveau. Ce coup-là c'est contre ta femme, je ne comprend pas bien pourquoi. Elle, de la pièce d'à côté, elle répond que tu n'avais qu'à venir tout seul. Je te dis la même chose en riant. Mais je sais que la prochaine fois, elle sera là, avec toi. Vous venez toujours ensemble et elle sera là jusqu'au bout. Je te demande depuis combien d'années vous êtes mariés et tu es fier de me donner la réponse. Ton sourire est de courte durée, la tristesse envahit à nouveau tes grands yeux bleus si clairs. On repasse au bureau. Tu va plutôt bien pour quelqu'un qui va mal.

Pendant que je rédige l'ordonnance, tu me dis que non on ne t'opérera plus, vous avez entendu? Oui, oui, nestor, j'entends bien. Et je comprend.

Tu me regardes dans les yeux et ton regard me fait mal. 

Le renouvellement des traitements chroniques est fait. Tu veux t'en aller. Je sais qu'on va se revoir bientôt. On se serre la main et j'aperçois un sourire. Un petit sourire mais quand même.


Des petites larmes coulent à l'intérieur de moi. Je vois à travers cette dure façade tes failles, ton angoisse et ta douleur. J'ai été lâche aujourd'hui, je n'ai pas prononcé les mots rechute et cancer. Je me suis cachée derrière l'absence de questions, derrière la scintigraphie. Je sais que tu reviendras. Je sais qu'on reparlera. Je sais qu'il y aura des moments difficiles et que tes sourires seront encore plus rares. Je sais que je passerai mon temps à me demander ce qu'avec mon jeune âge et ma vie qui va bien je peux t'apporter, à toi qui t'en vas doucement et qui as si peur, à part ma main dans la tienne et mes sourires.


 

 

* Nestor ne marche pas, il ondule, la trajectoire est étrange, le corps est vouté, c'est très joli à regarder.

Voir les commentaires

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

Repost0

Publié le 23 Mai 2012

Samedi après-midi, le téléphone sonne, une voix de femme :

- Bonjour c'est l'institut JePipeauteLesQuestionEtLesRéponses, avez-vous 5 minutes à m'accorder?

- Oui

- Quel âge avez-vous?

- 30 ans

- Quel est votre prénom?

- Fluorette

- Alors première question : que fait le chef de famille comme travail?

- Je suis médecin

- Salarié?

- Non, libéral

- Bien, donc vous vivez seule.

- Non

- Mais vous m'avez dit que vous êtiez chef de famille et...

- Ben non, j'ai dit que j'étais médecin

- Vous vous considérez comme le chef de famille ou la maitresse de maison?

- Ni l'un ni l'autre, on bosse tous les deux et la maison est dégueulasse parce qu'on n'a pas le temps de nettoyer parce qu'on tra-vail-le!

- Oui mais vous êtes l'un ou l'autre

- Non, c'est des question d'il y a 50 ans ça

- C'est votre point de vue madame [Mode sarcasme enclenché] Donc que fait la maitresse de maison?

- Il repasse des billets de banque

- ...

- Il est dans la finance

- Bien, passons aux questions

 

 

Nous sommes en 2012.

Aujourd'hui, tu es une femme, tu es médecin, tu vis seule, tu es ton propre patron à la maison.

Aujourd'hui, tu es une femme, tu es médecin, tu vis avec un homme, c'est lui le patron à la maison.

La parité, mon oeil.


Voir les commentaires

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

Repost0

Publié le 8 Mai 2012

m'a dit Monique vendredi soir.

Mais là dimanche soir, j'aimerais. Vraiment. Mais je n'y arrive pas.

Parce que je pense à ma remplaçante qui n'était pas joignable cette semaine, j'espère qu'elle sera là lundi matin 8 heures. Sinon les choses laissées en suspens vont poser problème à mes associés. Il faudrait alors rappeler Jacques, se souvenir du mot laissé pour elle et lui expliquer que j'aimerais qu'il fasse ceci ou cela.

Parce que je pense à l'ECG que j'ai oublié de rendre à Jacques, il faut d'ailleurs que j'appelle SuperSecrétaire demain. 

Parce que je pense au message laissé par la femme de ménage qui a rangé le téléphone portable pro alors que je l'avais laissé bien en évidence pour ma remplaçante justement. Mais quelle gourdasse. Déjà qu'elle n'est pas au top niveau ménage, si elle commence à prendre des initiatives...

Parce que je pense à Kevin et à sa bursite à la con du genou, à son refus de s'arrêter de bosser, à l'échec de ma ponction. Je pense que je l'ai collé en rdv à ma remplaçante lundi et je me demande bien ce qu'elle va en faire, malgré les pistes laissées dans le dossier.

Parce que je pense à Germain, avec son éruption bizarre qui ressemble à un purpura mais qui ne ressemble à rien des photos de mon bouquin de dermato. J'y pense souvent et je ne vois toujours pas ce que c'est. C'est un peu purpurique, sa bio est normale, ça ne gratte pas vraiment, m'enfin Germain n'est pas d'une aide précieuse, ses neurones sont partis en vacances depuis longtemps eux.

Parce que je pense à la masse de courriers à lire en début de semaine prochaine.

Parce que je pense à Hortense, qui n'est toujours pas rentrée de l'hôpital et pour qui je suis inquiète, je n'ai pas réussi à avoir de nouvelles.

Parce que je pense à SuperSecrétaire qui n'a pas eu de vacances depuis longtemps et qui les mérite. Tiens ça me rappelle qu'il faut que je l'appelle demain pour savoir si on ferme à pentecôte.

Parce que je pense à cette Scm qui n'a toujours pas reçu l'argent promis par mon associé. Quel chacal celui-là.

Parce que j'ai cette douleur amygdalienne unilatérale fébrile qui ne me lache pas et me rappelle le boulot.

Parce que je pense à ce test Prescrire oublié probablement sur la table de la cuisine. Quel acte manqué.

Parce que j'espère qu'Ernestine et Germaine seront toujours là à mon retour, mes petites préférées.

 

 

Et surtout, parce que j'ai cette curieuse impression de les avoir abandonnés...

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

Repost0