Publié le 1 Septembre 2015

Normalement c’est aujourd’hui que je choisis. Normalement parce que ce n’est pas au point ce système de choix. J’espère que mon nom n’est pas passé hier, je n’ai pas regardé avant de partir. Nous sommes des milliers à avoir passé ce concours. Drôle de concours où il y a trop de places par rapport au nombre d’étudiants qui doivent choisir. Trop de places car c’est la première fois, alors il fallait bien qu’ils fassent passer la pilule avec quelque chose. Et si ça continue de faire penser que la médecine générale est le choix des nuls et des derniers puisque toutes les places ne seront pas pourvues, tant pis.

J’ai pris le train de bonne heure et pendant qu’il roule, les spécialités tournent dans ma tête. Ça fait des mois, des années même, que je pense au choix que je vais faire aujourd’hui. Je ne sais pas encore tout à fait ce que je déciderai quand je me retrouverai face au grand écran. J’ai pesé le pour et le contre. Les simulations sur internet ne sont pas complètement fiables. J’attends d’être sur place.

Il ne restera pas de spécialités en vogue comme la cardiologie, je suis trop mal classée pour cela mais ça ne m’a jamais attirée de toute façon. Un temps ça m’aurait dit d’être oncologue mais je ne me sens pas capable de faire ça toute la journée, de toute façon aujourd’hui mon classement ne me le permet pas. Oh je choisirais bien médecine générale mais au début je voulais faire de la chirurgie. Je sais qu’il y a un droit au remords possible, plus tard, si je choisis chirurgie et que ça ne me plaît pas. Est-ce que j’aime suffisamment ça pour passer tant de temps, tant de nuits à l'hôpital ? Probablement plus.

Quand j’arrive enfin dans l’amphi, il ne reste plus beaucoup de temps, il n’en reste que dix à décider et cela va très vite.

Rapidement dans ma tête, je revois mon médecin, celui chez qui j’aimais aller, avec sa grosse moustache, je revois mes stages aux urgences, toutes ces gardes que j’ai continué d’y faire même après avoir changé de stage, ce qui à l'hôpital ressemble le plus à de la médecine générale tout en étant si loin en fait, je pense à l’hôpital, à sa hiérarchie, à cette formation en seulement trois ans quand les autres semblent sans fin, aux possibilités offertes de sur-spécialisation en méd gé, je me souviens que “si vous êtes mauvais, vous finirez généraliste dans la Creuse”.

Mais ça y est, ils appellent “Fluorette Kipik” et je crie “médecine générale à Rouen”. Tant pis pour la Creuse.

Quelques mots pour décider une vie.

Voilà, ils appellent déjà le suivant. C’était facile finalement.

Mon internat a été ce que j’en attendais, mes stages en médecine générale furent au delà de mes espérances, j’ai rencontré des médecins formidables, loin de l’image du mauvais médecin ayant fait de la médecine générale par défaut. Je déplore de n'avoir pas été pas mieux formée pour les petits gestes chirurgicaux et pour l'échographie.

Aujourd’hui, je constate que mon installation est un échec. Un semi-échec, une semie-réussite, car j’ai progressé beaucoup, et j’ai rencontré des patients exceptionnels auprès desquels j’ai grandi et appris. Quand je regarde mes patients et vois à quel point ils sont gentils, je me souviens qu’on m’avait dit “on a les patients qu’on mérite”. Je suis "le médecin qui dit non et n'aime pas les médicaments". Mes patients aussi disent non. On négocie. Ça me va. C'est bien de s'être installée.

Peut-être les choses auraient-elles été différentes si je l'avais fait avec un de mes maîtres de stage, ou tout simplement avec quelqu’un d’autre. Peut-être cela aurait-il été plus facile en commençant l'hypnose plus tôt. Peut-être que bien entourée j'aurais la force de supporter le TP, la CPAM, etc. Peut-être que j’aurais été très heureuse de mon installation.

J’ai été syndicaliste, je me suis battue parce que j’y croyais, pour une meilleure formation, pour une meilleure médecine. Les douleurs dans ma vie personnelle font qu’aujourd’hui je n’ai plus la force de me battre pour de meilleures conditions de travail, mon énergie est pompée par ça.

Aujourd’hui, je pars, mais je pars grandie.

Je n’ai jamais regretté d’avoir choisi la médecine générale. Jamais.

Et surtout pas hier, quand Mr S m’a souri avec les yeux. Un jour je vous parlerai de Mr S.

Je cherche depuis le jour de la découverte des comptes bancaires et l'engueulade avec mon associé ce que je pourrais faire d'autre. J'ai la réponse : rien, je ne peux et ne veux rien faire d'autre. La médecine générale offre des possibilités immenses. La possibilité de choisir le mode d’exercice qu’on souhaite, à l’endroit qu’on souhaite, de faire des gestes, de suturer, de courir chez un patient avec son ECG sous le bras, de recueillir les pleurs, de prendre dans ses bras un parkinsonien qui tremble, de cotoyer toutes les tranches de la société, d'embourber sa voiture en allant en visite, d’expliquer des symptômes, de pleurer, de rire avec eux, d'appeler les infirmières, de discuter contraception, dépistages, de diversifier son exercice…

La médecine générale est une spécialité difficile de par sa diversité. Et c’est un beau métier. Le plus beau.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 1 Septembre 2015

Ce serait tentant de dire que tout a commencé à cause de @docteursachs. Parce qu’un jour où nous comparions une énième fois la taille de nos ulcères gastriques et nos consommations d’alcool et de xanax en rentrant du boulot, il a dit “l’important c’est de se garder des portes ouvertes pour tenir le coup”.

Et après, j’ai pensé que c’était bien bête de devoir “tenir le coup” quand on fait un beau métier qu’on aime. Surtout que quand je me suis installée, j’ai vraiment cru que c’était pour toujours. Rappelez-vous, j’avais trouvé un lieu agréable où travailler, à plusieurs comme je le souhaitais, avec une super secrétaire, dans une zone loin de tout mais pas trop loin de tout quand même. Ça semblait idéal. Une zone sous-médicalisée mais j’avais la foi et la force de faire bouger les montagnes alors c’est pas un système de gardes archaïque qui allait me faire peur. Tellement idéal que j’ai acheté des murs, pensant m’enraciner à cet endroit mais surtout m'enchaînant.

Petit à petit, je me suis aperçue que l’archaïsme du système, c’est pas facile à bouger. Et pis que mes confrères tiennent un double discours. En surface, ils se plaignent de trop bosser et d’être épuisés. Mais ils bavent sur mon dos comme quoi je ne travaille pas assez. Après ils voient mes patients, font glisser leur carte vitale en changeant fourbement le médecin traitant et quand je revois mes patients, ils sont tout étonnés parce que “ah mais non je voulais pas qu’il soit mon médecin traitant, c’était juste que c’était jeudi et que vous n'étiez pas là, mais c’est vous mon médecin”. Et quand une roumaine a voulu s’installer, ils ont dit “ah ben moi j’ai refusé de la rencontrer et de lui serrer la main, elle va me piquer mes patients, tu comprends”. Alors là non j’ai pas très bien compris, c’était pas logique.

Et faut reconnaître que Marisol ne m’aide pas beaucoup. D'année en année, c'est de pire en pire. Quels que soient ceux qui décident. Le moindre remplaçant à qui je propose une collaboration m’explique que la loi de santé lui fait peur. Être contre la loi de santé c’était un peu bête parce qu’il y avait des points intéressants. Mais je suis quand même allée défiler parce que ce tiers payant généralisé est impossible à appliquer dans les conditions actuelles, que c’est une fourberie pour glisser encore plus vers les mutuelles, que c’est de la poudre aux yeux pour que les gens croient que quelque chose est fait dans leur intérêt, que plein de choses et que je voulais que pour une fois, on soit nombreux et qu’elle nous écoute. (et je me suis fourrée le doigt dans l’oeil vachement loin)

Cette loi de santé c’est la cerise sur le gâteau de toutes les merdouilles administratives que nous nous farcissions auparavant. Ce moyen de faire pression sur nos prescriptions et conduites en pouvant arrêter de nous payer. Une médecine libérale qui n'en aurait plus que les inconvénients.

Dans l’indifférence générale, la surveillance et le harcèlement ont déjà commencé : la CPAM convoque et accuse ceux qui font statistiquement trop d’arrêts. Sans se pencher sur la question de savoir pourquoi les patients ont besoin de ces arrêts. Sans se demander si ce patient, à qui on aura refusé un arrêt car on en a déjà fait trop, ira se pendre dans le bois. Sans se demander quel retentissement a sur ces médecins le fait d’être accusé, alors qu’ils essaient de soigner. Et bien sûr, c'est pas ceux qui abusent que ça touche. Parce que ceux qui ont l'arrêt facile ont bien compris que, comme c'est que des stats, ben il suffit de côter plus de consultations, des consultations de 2 minutes pour recopier une ordonnance, des fausses consultations quand il y a plusieurs personnes sur la carte CMU, ben oui plus on fait de consult, plus on diminue son nombre de jours d'arrêt de travail prescrits / nombre de consultations. Moi c'est la nana de la caisse qui me l'avait expliqué. Au lieu de faire des arrêts de 2 mois à mes cancéreux, si je les revoyais 4 fois pour 4 arrêts de 15 jours, c'était plus malin. Bref.

Et comme c’était pas encore assez drôle, la CPAM a aussi envoyé des courriers pour reprocher des instaurations de traitement, à des médecins qui sont sûrs de ne pas les avoir instaurés. Oh ben ça mange pas de pain, dans le paquet yen a forcément un ou deux qui sont “coupables”, ça aussi c’est statistique.

J’ai encore reçu le courrier type m’expliquant que j’avais reçu de leur part 11,50 euros en trop et que j’avais intérêt à leur rendre. C’est pas la somme qui me dérange, c’est la façon de le dire, comme si je leur avais volé.

Et si vous lisez les journaux ou regardez la télé, vous n’avez pas pu passer à côté des attaques régulières de politiques sur les médecins ces nantis qui ne pensent qu’à leur pactole et pas à l’accès aux soins des patients. Je ne parle même pas des libre antennes, alors là c'est florilège.

Tiens, parlons des patients. Parlons de ceux qui engueulent ma secrétaire ou mes confrères si on refuse de nouveaux patients. De ceux qui m’enguirlandent disant que je ne suis jamais disponible pour leur nez qui coule quand l’hiver je fais 50 heures plus les astreintes et qui m’annoncent qu’à cause de moi, ça ne sert à rien qu’ils soient venus puisqu’ils sont guéris quand arrive enfin le rendez-vous ! De ceux qui ne repassent jamais régler le reste à charge. De ceux qui, face à mes rares refus d’écrire “non substituable”,se lancent dans une diatribe à base de “j’ai droit à”, “avec ce que je paie comme impôts, vous vous rendez compte”, “entre vous et le pharmacien, on rêve que les médicaments soient vendus chez leclerc” et “puisque c’est comme ça j’irai voir un autre médecin”. De ceux qui m’ont menacée d’une plainte.

D’ailleurs, pour éviter les plaintes, un de mes maîtres de stage m’avait dit “tu sais, quand t’es trop fatigué, tu refuses les consultations, vaut mieux voir moins de monde, mais les voir bien”. J’étais restée là dessus, ça me semblait logique. Et ben l’autre jour, j’ai entendu un confrère élu ordinal dire qu’on n’avait pas le droit de refuser les consultations, que ça serait attaquable. Ca m’a pas mal déstabilisée, je me suis dit que j’avais le cul entre deux chaises : soit je vois trop de gens, avec le risque majoré de faire une connerie tellement je suis fatiguée, soit je ne les vois pas mais mes confrères ne me soutiendront pas. Autant me pendre avant le procès.

C’est à ce moment que j’ai dû recevoir un mot de l’ARS m’informant que je suis dans une zone “médicale démographiquement fragile”, alors que c’est ce que je répète partout depuis des années, me heurtant à des portes et des “pour le moment ça va, on verra quand ce sera la cata”. Et quand je dis que la cata c’est bientôt, on me conseille de travailler moins. Je. Euh.

Alors voyez, ça fait beaucoup. Et je constate chaque jour que tout est fait pour favoriser les recopieurs d’ordonnance encaisseurs de consultations aiguilleurs vers des spécialistes. La baisse de la démographie médicale voulue par nos politiques, loin de diminuer le budget annuel de la sécu aurait plutôt tendance à l’augmenter. Des consultations plus rapides uniquement pour recopier des ordonnances sans prendre le temps de les nettoyer un peu, des consultations courtes n’ayant pour seul but que l’adressage vers un spécialiste, le système est idiot. Comme personne n’a l’air de trouver ça choquant, c’est que je n’ai rien à faire là.

J’aime vraiment mon boulot. J’aime prendre le temps d’écouter les patients, de leur poser des questions, de les examiner, de faire des petits actes de chirurgie pour leur éviter un aller-retour à la grosse ville et il semble que je sois la seule dans les parages à le faire parce que c’est chronophage, j’aime faire le point et réévaluer la liste de tous leurs traitements, et ce n’est pas inutile car je découvre régulièrement un médicament que ni moi ni celui qui le prend ne sait pourquoi il est là. J’aime tout ça. J’aime entendre “merci d’avoir pris le temps pour moi quand j’en avais besoin”. J’aime énormément mes patients, psychanalysez moi si vous voulez, mais je les aime et ils me le rendent, c’est pas de l’amour vraiment, c’est plutôt une relation de confiance, quelque chose qui nous permet de bosser correctement ensemble.

Je ne sais pas comment font ceux qui m’expliquent que les consultations courtes compensent les longues. Il y a de plus en plus de longues consultations, beaucoup de cancers, beaucoup de dépressions, beaucoup d’insomnies. Pour les autres, je ne parviens pas à faire des consultations pour un seul motif. Parce qu’il y a souvent l’arbre qui cache la forêt. Parce que mon boulot c’est la médecine générale, c’est m’occuper de gens entiers, pas juste des bouts de gens et la fois d’après l’autre bout.

Et il y a quelques mois, quelqu’un a poussé une porte entrouverte. Quelqu’un qui a insisté pour que je réponde enfin au téléphone, luttant contre mes résistances, m’apportant une bouffée d’espoir. Espoir qui s’est transformé en décision. Pas facile à prendre. Celle de partir. Pour cette opportunité-là. Ou pour une autre. Certains jours, je me dis que c’était un coup de tête. D’autres, je me demande si finalement ce n’était pas l’aboutissement de plusieurs années à avoir fait mûrir dans ma tête cette petite phrase que certains m’ont dite dès les premiers jours difficiles de mon installation : “va-t’en”.

Cette proposition comme un petit détonateur, malgré cette immense culpabilité, malgré le sentiment d’avoir échoué, malgré les sourires de certains que quitter me déchirera le coeur, malgré les yeux implorants de Secrétaire de rester, malgré AssociéEnBaskets et nos réflexions, malgré tout.

Mais l’espoir de partir, sortir enfin la tête de l’eau, reprendre sa respiration, pour reprendre pieds, me retrouver. Avoir retrouvé le sourire et n’être plus dans une impasse…

Bon finalement c’est pas seulement la faute de @docteursachs hein (rassure toi choupinet). C’est la faute de tout le monde, et la mienne. D’accord, surtout la mienne.

C’est moi qui ai mal choisi les personnes avec qui travailler.

C’est moi qui ne suis pas capable de travailler à la chaîne, ni porte ouverte, ni au milieu de la salle d'attente.

C’est moi qui ai poussé la porte que d’autres ont ouvert. Et c’est moi qui vais sauter le pas. J’aime pas trop en parler, j’ai l’impression que si j’en parle, tout va disparaître, comme si ça n’avait été qu’un rêve. Hop, avada kedavra.

J’ai envie que le rêve devienne réalité. Oh je me rends bien compte que tout ne sera pas parfait. Mais je suis prête. Ça y est. Je commence à en parler. Je confirme la rumeur, j’essuie leurs pleurs, je dis au revoir, mon bide se serre.

Hier, j’allais faire mes visites, il faisait chaud, et en fermant la porte du cabinet, j’ai pensé “bientôt tu fermeras cette porte pour la dernière fois, bientôt la page sera tournée”.

J’ai regardé le ciel, j’ai respiré très fort. Enfin.

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Rédigé par Fluorette

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