Publié le 25 Octobre 2013

Un matin, tôt, le téléphone sonne pendant que tu te brosses les dents, tu te dépêches de finir tes ablutions matinales. Tu montes dans la voiture, tu te frottes les mains pour les réchauffer, elles sont glacées malgré les mitaines. Tu démarres. Tu fais la route en pilote semi-automatique. Tu l'as faite si souvent ces dernières semaines.

Tu pousses le petit portail bleu. Comme toi, la clématite semble souffrir du changement brutal de température. Tu entres par la porte de derrière sans sonner. Comme d'habitude.

Mais cette fois-ci, c'est un peu différent, ils sont tous là, autour du lit. La chambre est si petite, il y fait chaud, ils s'écartent pour te laisser passer. Certains en profitent pour aller refaire du café, la nuit a été longue pour eux. Tu t'approches du lit. Tu dis bonjour en caressant sa main. Ses yeux ne te voient déjà plus.

Tu as l'impression que le temps a suspendu sa course folle. Tous font des gestes lents. Tous parlent doucement. L'odeur du café qui coule emplit petit à petit la maison. Toute l'attention est centrée sur elle. Et puis brutalement, c'est fini. Certains pleurent, les autres se retiennent en se mordant la lèvre.

Ils te proposent de t'asseoir et t'apportent un café. Tu sors le papier bleu, tu complètes et tu signes. Tu essaies de n'oublier aucune case. C'est déjà arrivé et ça complique inutilement les choses après.

Tu n'es plus à ta place ici. Tu serres les mains de tous. L'air froid te brûle les joues malgré le soleil qui vient de se lever, les moineaux se battent dans la cour pour quelques miettes jetées quelques minutes avant, les lampes s'allument progressivement dans les maisons autour. Le temps reprend son cours. Tu fermes pour la dernière fois le petit portail bleu.

Quand tu montes dans la voiture, les vannes s'ouvrent. La route jusqu'au cabinet est difficile, les larmes coulent, sans s'arrêter. Comme si la tension de ces dernières semaines retombait. Ces semaines joignable vingt-quatre heures sur vingt-quatre au cas où. Ces semaines à manipuler les antalgiques. Ces semaines à garder le sourire et continuer les discussions, comme avant. Avant que tout ne se dégrade et que vous sachiez tous que la fin était proche. Et inéluctable, quels que soient les efforts de chacun. Des semaines éprouvantes. Émotionnellement. Physiquement.

En arrivant au cabinet, tu es évidemment très en retard. Tu as beau regarder tes pieds pour ne croiser aucun regard, Secrétaire voit tes yeux rouges et elle comprend tout de suite. Tu t'enfermes dans ton bureau, tu souffles sur le thé. Tu te donnes un peu de temps.

Puis, quand les yeux sont enfin secs, tu appelles le patient suivant. Ou plutôt sa maman qui le tient dans ses bras.

Et Jacques, assis sur le bureau de Secrétaire, regarde passer cette femme et son bébé et te glisse en souriant : « Une vie qui se termine, une autre qui commence ».

Il a raison. Et pourtant tu as ce sentiment d'avoir vraiment « perdu » quelqu'un. Quelqu'un que tu n'oublieras pas. Quelqu'un d'unique.

Une vie qui se termine, une autre qui commence... C'est douloureux parfois.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 1 Octobre 2013

Le froid est revenu, signifiant la fin de l'été. Les jours raccourcissent et la nuit est tombée. A travers la vitre, je vois le chat qui miaule, je lui ouvre et me penche pour le caresser. Cet ingrat file sous ma main et court se ruer sur ses croquettes sans m'accorder un regard. Je reste quelques secondes pensive, me demandant l'intérêt de nourrir un animal qu'on ne peut toucher. Puis je me dirige vers le halogène et d'un clic éclaire le coin du canapé. J'attrape le plaid gris et m'y enroule.

Dehors, la pluie commence à tomber. L'eau s'écoule dans les gouttières, créant une mélodie douce à mes oreilles. Je la vois ruisseler sur la baie vitrée, déformant les lumières des éclairages publics.

Je me cale bien dans le canapé et caresse la couverture du livre en détaillant la photo. Une femme seule face à la mer. Je relis le post-it que ma mère a collé "J'ai bien aimé ce livre. Peut-être l'aimeras-tu aussi. Bonne lecture et bon courage pour tout. Maman". Je soupire. Pour tout... Maman, si tu savais tout. Associé, les insomnies, la boule au ventre, les palpitations, les émotions...

Le chat se nettoie sur le fauteuil en velours. Il est dans sa bulle. Je n'existe pas. Il ne me voit pas.

Il était une fois un homme. Barbu et bienveillant. Il vivait sur une île, dans une maison de pierre.

Je suis déjà sur l'île, j'entends la mer qui claque contre la falaise faisant rouler les galets, je vois l'écume qui s'échoue dans la crique. J'observe les mouettes voler. J'entends le bruit des casiers à homards quand on les sort de l'eau et qu'on les claque sur le fond du bateau. Je suis protégée par mon ciré mais j'ai les mains rongées par le sel et mon bonnet humide ne tient plus mes oreilles au chaud.

Le chat a négligemment glissé du fauteuil et me regarde avec insistance, ouvrant étrangement la bouche pour miauler silencieusement. Je dis non, baisse les yeux vers mon livre. Je sens son regard et finis par me lever pour ouvrir la porte. La pluie a redoublé d'efforts. L'eau ruisselle dans les gouttières, sur les branches des arbres, s'étale sur la table de jardin... Le chat regarde dehors, me regarde, hume l'air humide et finalement décide de ne pas sortir. Je ferme la porte avant d'aller mettre l'eau à chauffer.

Pendant que le thé infuse, je retourne sur l'île, appuyée contre la table, tenant le livre d'une main et le pouce de l'autre main dans la bouche. Les actes que nous commettons par amour sont les meilleurs de tous. Grâce à eux, le monde mérite que l'on s'y attarde. Mmmh, oui peut-être... J'emporte le thé au salon.

Le tic-tac de l'horloge me berce. Le vent fait crépiter le feu. Le bruit de l'eau est continu. C'est si cristallin qu'on dirait des tintinnabulements. Le chat est venu se blottir entre mes pieds, sur le plaid. Surtout pas trop près, que je ne puisse pas le toucher.

Quand elle découvrit qu'elle ne pouvait avoir d'enfants, Abigaïl ne pleura pas. Elle s'assit, les mains sur les genoux, pour considérer la chose. Il y a une explication. Je ne sais pas laquelle - mais il y en a une. Un ferme hochement de tête.

Je t'aime toujours.

Je sais.

Elle lui tapota la main.

Moi aussi je t'aime toujours.

Et ce monde est toujours merveilleux.

Ainsi, pas de culpabilité. Sa femme est heureuse. Tout ce qu'il voulait depuis qu'il vit Abigaïl pour la première fois.

La gorge me serre. La maison craque. LePoilu me manque. Sa chaleur. Sa présence. Son sourire. Encore douze jours. Plus que douze jours. Ces déplacements considérés comme des honneurs faits à l'"élite de Multinationale". Ne pas trop y penser.

Abigaïl renifle. Elle connut le désespoir. Elle perdit toute foi dans le monde et n'eut plus rien à quoi se raccrocher. Oh comme elle voulait que ces histoires de Folklores et Mythe fussent vraies. Et puis il y eut Jim. Dieu soit loué pour Jim. Dieu soit loué pour ses mots magnifiques, son sourire nerveux. Dieu soit loué pour la façon dont il prononça son prénom - soigneusement, admirablement, comme on dit merci quand on le pense du fond du cœur. Il était sérieux, sûr et fiable. Elle adorait le voir entrer dans une pièce. Un feu, tout simplement. Sans lui, aurait-elle jamais trouvé la lumière? Sans lui son cœur, du moins, serait mort.

Les souvenirs reviennent. La déprime. Un hiver difficile. Les falaises, le froid, la pluie. Et au printemps, un premier regard. Un tam-tam. Hotel California. Des baisers. Des mojitos, évidemment. Son sourire. Sa main dans la mienne depuis.

Il pleut toujours. Tellement. Je me lève, choisis une bûche, la pose sur les braises, contemple leur rougeoiement.

Un feu oui, tout simplement.

Mes yeux picotent et se ferment. Ma main a de plus en plus de mal à tenir le livre. Je ne saurai pas ce soir qui est l'homme-poisson. Je ferme le livre, je repousse le plaid doucement autour du chat.

Il y a plus en ce monde que l'existence que nous vivons. Il y a tout un autre monde, sous les vagues.

Garder l'espoir.

Les extraits sont de Susan Fletcher, dans Les reflets d'argent. Chez Plon. Merci maman.

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Rédigé par Fluorette

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