Publié le 30 Mars 2012

La consultation se termine. Mme X est venue pour de petits problèmes physiques qui sont un bon prétexte pour en fait venir parler de ses soucis. Je pense avoir eu une oreille attentive. C'est la deuxième fois qu'on se voit. J'ai l'impression qu'on a un peu avancé aujourd'hui.

Alors que je fais passer la carte vitale, elle me dit "j'ai quelquechose à vous demander docteur". Je réponds "faites".

- Mon mari a besoin d'allopurinol

Je regarde son dossier, je ne le connais pas, il n'a pas consulté au cabinet depuis au moins 15 ans.

- Je ne peux pas madame. Je ne prescris pas si je ne vois pas les gens. En plus votre mari n'a pas été vu depuis 15 ans.

- C'est pas grave, mais il ne viendra pas de toute façon.

- Oui mais c'est comme ça.

- Bien, alors il le commandera sur internet. Puisqu'il ne viendra pas.

- C'est dangereux de commander des médicaments sur le net.

- Oui mais vous ne voulez pas le prescrire.

- Non. C'est mon droit.

- C'est pas grave.

Je vois bien que c'est grave. Je vois bien qu'elle a du mal à rédiger son chèque. Je vois bien qu'elle cherche une phrase choc.

- Ca ne peut pas être dangereux puisque c'est en vente libre.

- Si, bien sûr, sur internet il faut se méfier de la composition de ce qu'on commande qui n'est pas toujours fiable. Et puis des tas de saloperies sont vendues sans prescription en pharmacie. Des médicaments contre le rhume ont des effets secondaires majeurs.

Et là elle me glisse :

- Vous faites comme vous voulez mais vous avez perdu une patiente.

- C'est du chantage madame.

- Peut-être mais mon mari ne viendra pas.

A ce moment, j'ai eu envie de crier : Oui, morue, c'est du chantage ce que tu fais. Si ton mari n'est pas foutu de bouger son cul jusqu'au cabinet pour qu'on fasse le point, on ne fera pas du bon boulot ensemble. Change de médecin. Fais toi plaisir. Va t'en trouver un qui acceptera de faire comme tu souhaites. Il n'y a pas loin à aller. Va demander des renouvellements sans être vue ni écoutée, pour lesquels on ne te demandera que 2,3 euros, comme un seigneur, alors que la sécu paiera le reste, pour une consultation fantôme. Va voir quelqu'un qui te prendra entre deux coins de porte. Mais ne reviens jamais me consulter, même en faisant semblant que tu ne te rappelles pas ce qui s'est passé aujourd'hui.

Finalement j'ai gardé mon flegme et j'ai pris le chèque. Je lui ouvert la porte et lui ai dit au revoir. Je pense que je ne reverrai pas Mme X.

 

Par contre, j'avais une sacrée boule au ventre. Il en faut du courage ces dernières semaines pour tenir, contre les menaces, contre les départs de patients, contre les "vols" de patients par mon associé, contre les demandes inappropriées de Kenacort...

 

Alors quand la patiente suivante a posé un sachet sur la table et en a sorti un Lemmele en me disant comme si elle s'excusait "Je ne sais pas si vous allez bien le prendre mais je vous ai apporté ça", j'ai dû réprimer une très forte envie de la serrer dans mes bras.

 

_______________________

 

Les patients on souvent l'impression que demander un médicament ou un certificat ou toute autre demande de coin de table, ça n'engage pas à grand chose. Pourtant si. Et ça nécessite une consultation. 

Ca permet de voir si ce médicament sert à quelquechose, de faire un peu le point sur le reste, de faire de la prévention, de remplir le dossier avec des antécédents médicaux personnels ou familiaux et de voir si ça serait pas bien de faire une coloscopie si maman a eu un cancer à 42 ans, de parler du tabac et d'un éventuel désir d'arrêt, de discuter des sports, du boulot qui ne se passe pas bien, parfois de faire sortir un problème, parfois pas, et tant mieux.

C'est utile pour vérifier qu'il n'y a pas d'effets indésirables au traitement, de le changer si besoin, de faire le point sur le régime (hyposodé entre autres) qui est rarement respecté, de parler d'une excessive consommation d'alcool, de se dire que "tiens dis donc qu'est ce que c'est que ce diabétique qui n'a pas vu de cardio depuis 3 ans et n'a aucune HbA1c depuis 12 mois", etc.

Et puis, rappelons-le, chaque médecin engage sa responsabilité lorsqu'il prescrit. A chaque fois. Même pour du doliprane. Même pour une pilule. Même pour "juste un spray dans le nez". Pour tout.

Chaque traitement est potentiellement dangereux. Chaque acte a ses conséquences. Chaque prescription engage son prescripteur. Ne l'oublions pas.

 

 

* Le titre du post vient d'un roman d'Agatha Christie, dont les livres regorgent d'histoires de chantages, entrainant des meurtres divers et variés jusqu'à l'arrivée d'un homme à la petite moustache bizarre, au crâne chauve et à l'ego démesuré ou à celle d'une mamie à l'esprit vif. Arlena Stuart est une écervelée et elle meurt. C'est toujours un peu triste.

 

 

Edit : Elle est revenue. Pas mal de temps après. Elle s'est excusée, m'a dit que j'avais raison et qu'elle avait parlé à son mari. Ca m'a fait bizarre.



Voir les commentaires

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

Repost0

Publié le 23 Mars 2012

 

Descendre l'escalier les yeux encore fermés, éviter de marcher sur Vanille et Chocolat qui zig-zaguent, leur servir de la pâtée pour qu'ils arrêtent de miauler, pas trop pour ne plus entendre la véto dire qu'ils sont trop gros, prendre mon petit déjeuner le matin en regardant par le fenêtre le soleil qui se lève, les regarder manger, lire en buvant mon thé, puis aller me doucher.

Courir au milieu des champs et être surprise par l'arrosage des maïs. En rire.

Téléphoner à mon frère. Ecouter ses doutes, sa rebellion contre le système. Penser que c'est une tête de mule. Parfois raccrocher sans avoir parlé. Savoir qu'il en avait besoin et que la prochaine fois, ce sera moi qui parlerai, qu'il sera une bonne écoute et que je serai surprise comme chaque fois de sa maturité.

Ouvrir la boîte aux lettres et y trouver une carte postale. Regarder l'image ou la photo, la détailler. Savourer chaque mot écrit.

Appeler mon frère. Entendre sans qu'il le dise sa solitude, avoir mal pour lui. Dire ce qu'il faut pour essayer de gonfler son ego. Lui rappeler qu'il est quelqu'un de bien. Se demander comment nous pouvons être si différents et pourquoi malgré tous ses amis, il me semble si seul.

S'assoir sur la terrasse, boire un verre de rosé, regarder Mr Poilu se goinfrer de bretzels comme d'une drogue, profiter du soleil couchant.

Descendre de la voiture et voir Vanille courir vers moi, miauler et se frotter sur mes pieds.

Appeler mon papa. Ecouter toutes ses théories sur le climat, l'économie, mes frères... Lui parler de ma vie, de mes difficultés, de mes doutes. Avoir la bizarre impression que c'est lui qui me comprend le mieux alors que j'ai toujours eu l'impression qu'il ne m'aimait pas.

Voir la voiture de Mr Poilu garée devant la maison du bout de la rue et sourire parce qu'il sera là quand j'ouvrirai la porte.

Recevoir un texto d'Alibabette, le relire plusieurs fois. Me sentir mieux.

Courir sous la pluie de la voiture à la porte ou l'inverse, surtout quand je suis en sandalettes et sentir l'eau couler dans mon cou et entre mes orteils.

Etre devant la porte de la maison, écouter la musique qui vient de l'intérieur, glisser la clé dans la serrure.

Téléphoner à l'Erudit. Lui raconter mes misères professionnelles. Ecouter les siennes. Regretter qu'on ne puisse plus aller manger des sushis ensemble toutes les semaines.

Trier les photos des vacances, les ranger dans l'album virtuel, l'envoyer pour impression et attendre. Longtemps. Le trouver dans la boîte, le déballer, le feuilleter, se souvenir, sourire, avoir les larmes aux yeux.

Sentir les bras de Mr Poilu autour de moi et m'endormir.

Secouer les lapins crétins en peluche pendant que Vanille les torture. 

Faire un super-score à DJ Hero et exploser David Guetta.

Déchiffrer une partition, me retourner vers Mr Poilu, lui demander s'il pense qu'il peut rythmer un peu le truc, jouer ensemble, l'entendre chanter, ne plus l'entendre car le rythme est devenu trop difficile pour qu'il fasse 2 choses à la fois.

S'arrêter sur un bord de route gouter du vin nouveau à un gars qui s'est installé là le dimanche. En acheter un bidon.

Préparer la gelée de coings. Se dire devant la marmite que c'était un peu couillon d'avoir jeté des bocaux.

Faire du vélo sous le soleil alors que c'est l'automne.

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

Repost0

Publié le 17 Mars 2012

Se pencher en arrière pour se caler au fond de la chaise. Profiter du moment.

Les regarder. Les écouter. Détailler leurs visages, pour s'en rappeler après, pendant les moments difficiles.

Les voir rire, rire aussi. De bon coeur.

Se rapprocher pour donner son avis sur ce qui vient d'être dit.

Se pencher vers l'Erudit pour un aparté. 

Faire un tour sur l'ordi pour chercher un sextoy pour l'une d'entre nous qui fait semblant qu'elle n'y touchera jamais. Mais finalement pourquoi pas. Cacher l'écran quand un des gnomes vient regarder aussi à force de nous voir rigoler parce que le baillon SM avec boule diamant c'est trop pour nous.

Ecouter mon frère justifier que sa nouvelle copine m'ait vouvoyée. Deux fois. Passer automatiquement la main sur mon front pour caresser mes rides.

Etre un peu étonnée d'apprendre que la mère d'une de celles qui se sont installées ensemble n'ait toujours pas compris.

Se goinfrer de chips au vinaigre, de tuiles HotandSpicy, mes préférées, spécialement apportées pour moi. Tendre le bras pour attraper du tzatziki, le tartiner sur un blinis et savourer.

Se rappeler la rencontre avec chacun d'eux, chaque moment important passé.

Savourer l'instant car déjà demain ce sera le retour.

Ne pas devoir justifier mon nombre de jours travaillés par semaine. Pouvoir raconter des anecdotes de boulot et rencontrer des sourires et des yeux compréhensifs. Pouvoir exprimer mes difficultés sans enjoliver la situation. Pouvoir parler mal et dire des gros mots. 

Comprendre que c'est là qu'est ma place, avec eux. Que rien ne remplacera jamais ces relations construites au fil des ans. Que malgré la distance tout est intact à chaque retrouvaille. Qu'un seul regard fait passer une idée. Qu'un seul sourire rassure celui qui a peut-être mal compris une phrase. Il y a eu des disputes, des moments difficiles. Mais ça tient toujours. Pour l'instant.

Se rappeler toutes ces soirées au milieu de gens qui ne me correspondent pas. Ces soirées à afficher un air intéressé par les ares, la viabilisation et les grosses voitures. Comprendre que quels que soient les efforts, ce ne sera jamais pareil. On ne choisit pas ses amis, ce sont des hasards.

 

Ils sont tous là. Tous ceux pour qui je pourrais cacher un corps s'ils me le demandaient.

Ils sont mon clan. Mon cocon et ma carapace.

Ils sont mes amis, mon autre famille.

Je ne sais pas s'ils ont besoin de moi. Mais je sais que j'ai besoin d'eux.

 

 

 

 

Edit : ayant passé un bon week-end à parler d'ares et de grosses voitures avec des gens sympathiques, je me sens obligée de préciser que ce n'est pas un problème de sujet, mais de relations humaines. Le courant passe parfois, parfois pas.


Voir les commentaires

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

Repost0

Publié le 16 Mars 2012

Je ne voulais pas m'installer.

 

Si personne ne le fait, c'est que c'est un traquenard. C'est logique : quand un truc est bien, tout le monde veut le faire. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder la file d'attente au BlueFire : pour passer 1min15 à avoir l'impression d'une mort imminente, les gens sont prêts à attendre plus d'une heure (et je sais de quoi je parle j'ai attendu sous le soleil, j'ai cru que mon doigt allait nécroser à cause de la chaleur et de l'alliance mais c'est une autre histoire, celle de la fille qui ne porte plus son alliance). Si les médecins ne font pas la queue pour s'installer c'est que ça donne plutôt l'impression d'aller à l'abattoir. 

 

Les raisons qui font que je me suis installée sont variées. Pas forcément médicales. Et avec le recul pas forcément bonnes. Depuis longtemps, je pensais créer un cabinet qui me ressemble avec des règles qui me ressemblent. Je n'aime bosser que sur rendez-vous. Au boulot, je ne suis pas une marrante et mes principes sont clairs. Je fais ce que je peux pour ne pas me laisser envahir.

Quand on m'a proposé de reprendre ce cabinet où je me sentais bien et où le gars avait fixé des règles qui me ressemblaient, j'ai pensé que ce serait plus simple. Balivernes. 

Dr Dieu m'en a parlé sept mois avant. J'ai réfléchi, longtemps. Le prix était élevé. Cela nécessitait que je m'engage dans cette région sur du long terme. J'angoissais. Je me demandais si créer ne me correspondrait pas plus. J'en ai beaucoup discuté avec MrPoilu. Les avantages de travailler dans ce cabinet était nombreux. Créer m'aurait demandé de m'investir plus avant le jour J et de passer des journées à attendre le chaland, je me connais, ça aurait été dur. En juillet le prix a un peu baissé, loi de l'offre et de la demande et lassitude du Dr Dieu, je me suis lancée.

Six mois avant, j'ai rencontré le notaire pour lui demander de m'éviter les pièges. Ca semblait facile. Le Dr Dieu a mis longtemps à me fournir les statuts et le montage financier de la sci qui est particulier. Ca ne semblait pas poser problème. La banque m'avait donné un accord de principe en me promettant de bonnes conditions. Cinq mois avant, j'étais confiante. Mon projet était clair et solide, costaud. Et je faisais confiance.

 

C'est à ce moment que tout a commencé à prendre l'eau. Pas comme un tsunami, non, plus insidieusement, une infiltration régulière.

 

J'ai eu beaucoup de mal à récupérer les papiers pour le notaire. Il s'est focalisé sur un prêt important, il a fallu demander des justificatifs à la banque pour qu'elle en demande le remboursement à mon prédécesseur comme prévu et pas à moi. 

Trois mois avant le jour J, la banque m'a confirmé le prêt. Sous conditions de caution de mes parents ET une de mon mari. Bon. A 30 ans, la caution parentale me semblait un peu abusive. Quant à celle de mon mari, j'ai demandé à quoi servait de s'être mariés en séparation de biens si c'était pour couler ensemble sur une histoire de prêt. J'ai dû faire d'autres banques. Ca a été long et inintéressant. On m'a proposé des solutions sans caution, des taux plus attractifs, des frais de compte pros plus réalistes. J'ai signé pour changer. L'offre de prêt n'est finalement pas arrivée à temps pour la signature de la vente que nous avons dû décaler. Et surtout j'ai été contrainte d'accepter de réduire la durée du prêt de 10 ans à 7 ans, ce qui majore les mensualités de remboursement. Je n'ai pas eu le choix. Enfin si, j'aurais pu tout annuler mais vis-à-vis de mon prédécesseur, je ne voulais pas. Trois mois après, mon argent, tout mon argent, est toujours sur les comptes de ma banque précédente, je n'y ai pas plus accès. J'ai eu de gros frais de cabinets dès le premier jour. Il faut avoir les reins solides pour s'installer. Je n'atteins pas le chiffre d'affaires de mon prédécesseur. Ce n'était pas mon but mais quand j'ai peu de travail, j'angoisse et j'ai du mal à respirer car j'ai peur de ne pas pouvoir rembourser. Je refuse les renouvellements sur le bureau de la secrétaire, je ne fais pas passer avant les autres les gens qui crient, pour le moment ça ne joue pas en ma faveur. Je mise sur l'avenir en pensant que ça sélectionne mes patients. Mais financièrement c'est plus difficile que si j'acceptais d'aller contre la médecine en laquelle je crois. Problème du paiement à l'acte.

 

Avant cela, deux mois avant le jour J, j'ai rempli un dossier pour le conseil de l'ordre, un dossier pour la cpam et encore un pour l'urssaf. Je pense que la secrétaire du cdom qui m'a expliqué qu'ils étaient "guichet unique" se foutait de moi. 

J'ai rempli le dossier urssaf par internet pour gagner du temps. Mais pour le valider, il fallait l'imprimer puis l'envoyer. Bonjour le gain de temps. Par la suite, il a fallu renvoyer ce dossier 3 fois pour qu'il soit enfin pris en compte. Encore récemment, les impôts m'ont appelée pour me demander des précisions sur ce dossier de changements qui n'a pas été communiqué à tous les interlocuteurs. Joies de l'administration. Quand ce problème a été réglé, le courrier est arrivé au nom de mon mari alors que je ne l'ai mentionné nulle part. Il ne faut pas être une femme qui a une entreprise aujourd'hui en France.

 

J'ai dû envoyer les actes de vente au CDOM pour "relecture". En demandant ces documents, ils donnent l'impression de cautionner l'acte et de couvrir un peu la chose, ce qui n'est pas le cas en fait. Avec ce que me racontent d'autres d'ici, il semble que ce qui les pré-occupe c'est que les cabinets soient revendus pour que les anciens partent en retraite avec un bonus. Ils déconseillent la création, ils découragent les collaborations en mettant en garde l'installé pour qu'il ne se "fasse pas avoir par le collaborateur". Ils nous effraient à la réunion d'accueil post-incription au tableau d'un "la plupart des créations font faillite". 

Concernant la cpam, j'ai été accueillie à bras ouverts par quelqu'un qui m'a présenté la nouvelle convention très vite. J'ai dû aider l'informaticienne dans ses manipulations sur l'ordinateur, ce n'était pas très rassurant. Ils m'ont promis que si j'avais des problèmes par la suite, je n'avais qu'à les contacter ce serait moins cher qu'une maintenance informatique. Et en effet, niveau paperasseries, ils ont toujours répondu rapidement à mes demandes. Par contre, l'aide informatique promise n'est pas disponible sous Mac, ils m'ont conseillé de m'adresser à mon informaticien, c'est moi qui le paie bien sur, pas eux, pour faire des feuilles de soin ou des arrêts électroniques pour leur faire gagner du temps et de l'argent, à eux.

 

J'ai rempli le dossier du conseil de l'ordre largement à temps. Je leur ai téléphoné pour être sure que j'aurai ma carte CPS pour débuter on m'a dit "oui oui" (deux fois oui, j'y croyais deux fois plus). Un mois avant, ne voyant rien venir, j'ai téléphoné, on m'a répondu "on ne peut envoyer la demande que 10 jours avant le début de l'activité et après il faut 6 semaines pour la faire". Cette consigne illogique provenant du conseil de l'ordre national, je l'ai contacté, ils ont levé la durée des 10 jours. Mais le CDOM a quand même attendu 9 jours avant le jour d'ouverture pour m'envoyer le document. J'ai commencé mon activité sans CPS. Deux effets : premièrement pendant un mois j'ai fait des tiers payants sur feuille papier qui ne me sont pas encore réglés, deuxièmement vu que nous devons favoriser les feuilles électroniques il semble que je serai pénalisée financièrement rapport à la dernière convention. J'ai eu ma CPS un mois trop tard.

 

Dix jours après avoir débuté, je pensais être dans le bain. Je commençais à me détendre. C'est là que par hasard à la banque, qui a aussi les comptes de la SCM et de la SCI, la banquière m'a parlé du déficit de 12000 euros du compte de la SCM. Passé le choc, j'ai fait le point. Il y a des tas de prêts en cours sur les SCM et SCI. Il semble que le notaire n'ait pas bien fait son boulot, que tous ces prêts auraient dû être dans l'acte de vente. Le notaire m'a expliqué que ce n'est pas sa faute, c'était à mon prédécesseur et à la banque de mentionner ces prêts. Il m'a expliqué que comme moi, s'agissant d'un médecin qui vendait, il avait fait confiance. J'ai passé un temps incroyable à contacter mon prédécesseur (qui a fui la france quelques temps pour éviter les reproches des patients), le comptable de la scm et de la sci, un nouveau comptable pour remonter les choses sur des bases propres, à faire un scandale à mes associés en criant rouge comme une tomate en plein dans le couloir, à faire des allers-retours à la banque, à rencontrer mon prédécesseur qui ne voit pas où est le problème... Tout ça n'est toujours pas réglé. C'est en cours. D'après mon nouveau comptable, devant lequel je me suis effondrée en pleurs avec classe parce que j'ai l'impression (réelle) que je rembourse des choses qu'on m'a cachées, ce n'est pas si catastrophique. Bon bah ça va alors. C'est juste un peu la merde.

 

Après 2 mois de démarches, la situation financière n'est toujours pas assainie. Je vais payer des agios sur les dettes créées avant moi. L'ex-comptable n'a pas fini de tout régler. Mon prédécesseur est toujours en vadrouille. Mes comptes bancaires sont toujours divisés sur 2 banques.

Je ne parle pas des pleurs des patients parce que "changer de médecin c'est trop dur", des reproches envers le Dr Dieu qui "aurait pu attendre" et "aurait pu prévenir chacun par téléphone", des reproches envers moi parce que je ne parle pas le dialecte, je n'habite pas le village, je ne cède pas à tous les caprices... Toutes ces phrases qui font que j'ai envie de partir en courant et qui m'ont fait craquer il y a 15 jours.

 

Je pensais avoir pensé à tout. Je pensais qu'avec une secrétaire et un comptable, j'aurais plus de temps pour les patients et les problèmes médicaux à gérer. Mais en fait c'est plus compliqué.

Le week-end dernier, j'étais à un mariage. J'ai rencontré des gens qui travaillent dans le commercial, la création d'entreprises, des gens qui, quand je leur ai raconté, m'ont dit "toi t'es vraiment pas une businesswoman". Ben non, moi j'ai fait médecine. On m'a appris à être un médecin hospitalier salarié. A aucun moment, on ne m'a parlé création de cabinet, pièges financiers, comptabilité, administration... On pourra me répondre que bien sur quand on crée une entreprise, il y a des surprises et des déconvenues. Si j'avais créé une entreprise j'aurais suivi des cours de compta et je me serais renseignée à la chambre de commerce et d'industrie. 

 

Je pensais qu'en m'adressant à des gens compétents comme un notaire, j'éviterai les pièges. je suis tombée en plein dedans. Maintenant tout le monde se renvoie la balle. Je pense (enfin j'espère) que tout va s'arranger. Mais j'en veux à beaucoup de monde :

- à la fac pour ne pas m'avoir préparée : nous devrions avoir des cours de gestion simple, à propos des scm, à propos de la compta...

- à moi-même pour ne pas avoir choisi le poste salarié pépère qu'on me proposait,

- au cdom pour son mépris depuis mon arrivée ici,

- au notaire pour son manque de conseils alors que je le lui avais demandé,

- à l'ancien comptable pour sa désastreuse comptabilité,

- à mon prédécesseur et mes associés pour leur catastrophique gestion et leur façon de me faire croire que je me scandalise d'un rien,

- à moi-même encore pour ma naïveté...

 

 

 

Je voudrais dire aux autres qu'il faut s'installer, que c'est vraiment bien d'avoir ses patients, de pouvoir faire du tri dans les prescriptions, de fixer ses horaires, sa façon de faire... Parce que ça fait du bien de ne plus devoir se caler sur la façon de faire des autres. Parce que c'est bien de faire la médecine en laquelle on croit. Mais sincèrement comment pourrais-je le dire alors qu'encore aujourd'hui je me demande si m'installer c'était vraiment une bonne idée?

 

 

 

Edit : pour préciser, je n'ai pas racheté de patientèle à proprement parler. j'ai racheté des murs de sci et des parts de scm. Mais racheter des parts engage sur le passif, et c'est là que ça blesse. Je suis contre le rachat de patientèle.

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

Repost0

Publié le 5 Mars 2012

Elle est toute petite et voutée, son visage tout rond est une sacrée bouille malgré les années. Elle est assise au même endroit que d'habitude, en face de moi, en sous-vêtements, elle refuse toujours de se rhabiller avant que je sois partie. Elle me donne froid rien qu'à la regarder. 

- J'ai encore 2 filles, j'en ai une qui est morte vous savez. Elles sont vieilles déjà, plus de 60.

- Vous les avez eu tôt, à 20 ans?

- Non, pas du tout. A l'époque c'était la guerre. On ne se mariait pas en ce temps-là. On a attendu, à 27 ans, pis après j'ai eu les enfants. C'était difficile. Un jour on a dû partir, comme ça, on a même pas fermé la porte à clé. On a laissé nos maisons, nos affaires, tout. Et quand on est arrivé là bas...

- En Haute-Vienne?

Je pose mon stylo et je pose ma tête entre mes mains.

- Oui, en Haute-Vienne. Ben là-bas, il n'y avait rien. On avait pas fermé à clé. On avait tout laissé, on n'avait rien pris, pas eu le temps. On avait pris la charrette à chevaux pour aller jusqu'à la gare. Et là-bas y'avait rien. Rien! Rien du tout! Et quand on est revenu, c'était pas mieux vous savez. A un moment, les américains sont arrivés pis au Nouvel An, ils sont repartis. Ca se battait pas loin. Les allemands sont revenus jusqu'en mars. Tout l'hiver 44-45, on l'a passé à la cave, tous ensemble, autour d'un petit poële. C'était dur. On avait faim. On dormait sur les betteraves et les patates. Il neigeait dehors. Juste un petit poële. Mais là-bas, à MoyenVillage, c'était pire, ça se battait là-bas, encore pire à GrosVillage. C'était vraiment dur. Comment j'ai pu vivre si vieille après avoir vécu ça?

- Je crois qu'on ne peut pas imaginer.

- Non on peut pas. Quand j'en parle, je vois que les gens ils ne comprennent pas. Moi maintenant parfois, le soir, quand j'arrive pas à dormir, c'est à ça que je pense. C'était pas facile. Et comment c'est possible que je sois toujours là?

Elle a les larmes aux yeux.

- Moi j'ai appris le français. Mais ceux qui sont restés ici ils devaient apprendre l'allemand. C'était un crime de pas le parler. Pis après ça a été l'inverse. Pour ça que certains vous comprennent pas.

Elle fait une pause

- Mes frères sont morts aussi. Pour mes parents, vous imaginez, perdre deux enfants. Il y en a un qui est mort sur le front russe. On a eu un courrier, on sait pas trop comment il est mort. Il faisait encore plus froid là-bas. L'autre est mort là-bas, près de l'Italie... Où ça déjà? Ah oui, en Sicile. Il a été fait prisonnier. Il nous a écrit une lettre comme quoi on lui demandait de choisir s'il voulait aller avec les anglais ou les français. Il est allé avec les français. Et il est tombé malade. On nous a dit qu'il était mort que six mois plus tard.

Elle tape du doigt sur la table pour accentuer le délai. Son regard est trouble.

- Et vous vous êtes mariés après?

- Ben, pas tout de suite, il n'y avait plus rien. Tout était détruit. Mon mari était menuisier, il faisait des fenêtres pas des meubles mais ma mère elle m'a dit "vous pouvez quand même pas vous marier, personne n'a rien". On a attendu. Et après on s'est marié. 

Toute cette douleur dans ses yeux.

J'ai repris mon stylo et fini les ordonnances. J'ai laissé Ernestine à son rhabillage. Et j'ai continué les visites.

 

Ce soir, je me rappelle ce qu'elle m'a raconté. Pendant qu'elle parlait, j'essayais de retenir pour ne rien oublier. Des images des musées visités l'été dernier me revenaient, les bruits des balles diffusés pendant les visites censés rendre tout ça plus réaliste. Je regarde des sites évoquant cette époque et les grandes batailles. Les dates collent parfaitement avec son histoire. Je trouve ça extraordinaire.

Les rencontres que m'offre ce boulot sont formidables parfois.

 

Voir les commentaires

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

Repost0