Publié le 25 Avril 2012

 

C'est l'histoire d'Hélène. Et de sa petite-fille, Flora.


Hélène a 8 ans, les cheveux noirs et la peau claire. Hélène est née dans un pays pauvre et habite un petit village, avec ses parents et sa soeur. Mais la situation n'est pas facile. Il n'y a pas beaucoup d'argent. Il n'y a pas grand chose à manger. Alors un jour, quand la France cherche des travailleurs courageux pour faire un métier dangereux, la famille d'Hélène fait ses valises et vient s'installer. 

Son papa travaille tous les jours, sans repos. C'est difficile. Tous les soirs, il rentre épuisé du travail. Sa maman s'occupe de la maison, et des filles, et du linge qui est vraiment très sale. Hélène et sa petite soeur encaissent les réflexions racistes entendues à l'école. A la maison non plus, c'est pas facile, on ne montre pas ses sentiments chez les Kapok. Mme et Mr Kapok veulent rester ici, même si ce n'est pas vraiment chez eux il y a du travail, ils veulent s'intégrer alors toute la famille apprend le français.

Hélène grandit, dans un pays qui n'est pas vraiment le sien, un pays où son nom est illisible. Sa mère est une femme dure et méchante. Hélène a hâte de quitter la maison. Elle travaille comme couturière, c'est la meilleure de son atelier.

Un jour, alors qu'elle regarde un match de football au terrain pas loin de la maison, l'un des joueurs s'intéresse à elle. Il s'appelle Casimir Kipik, il a les yeux bleus. Il vient du même pays qu'Hélène. Il a dix ans de plus qu'elle. Il est froid et distant comme son père mais il veut l'épouser, c'est l'occasion de quitter la maison. Elle dira plus tard qu'elle ne l'a jamais aimé. 

Rapidement ils ont un enfant. La contraception, toussa, ça n'existe pas. Hélène arrête de travailler. Ils ont une maison dans le coron, quelques lapins et un jardin. Casimir descend au fond tous les jours.

C'est bientôt la guerre alors vite, on naturalise Casimir. Comme ça, quand la guerre commence vraiment, on peut l'envoyer au front, comme chair à canon. Il atterrit dans un camp de prisonnier. Comme il parle plusieurs langues, il bidouille, fait des traductions pour les autres, récupère des cigarettes, échange des denrées...

Pendant ce temps, restée en France en territoire occupé, Hélène doit nourrir son enfant. Elle travaille, elle est jeune et elle est seule. Pas facile de trouver des patates. Hélène, elle, n'est toujours pas française.

Un jour, la guerre est finie, Casimir revient. Il n'est pas plus affectueux qu'avant. Il a vécu des moments difficiles, il n'en parle pas. Ils ont d'autres enfants. L'un d'eux meure. Une douleur supplémentaire.

Leur petit Serge réussit bien à l'école. Alors l'employeur de son père propose de lui payer ses études en échange de son travail, plus tard. Hélène le voit comme une chance. Ses autres enfants font déjà ou feront le même métier que leur père. Pour Serge, c'est l'espoir. Ses notes sont bonnes, il sait que sa mère veut qu'il réussisse. Travailler au fond, pour les femmes à la surface c'est l'angoisse d'entendre le bruit et de ne pas voir son fils ou son mari remonter. Serge aurait bien aimé être médecin mais ce n'est pas lui choisit.

Un jour, il se retrouve en photo dans une manifestation, parce que c'est Mai 68, la seule fois où il est allé. Il la déçoit beaucoup ce jour-là. Pourtant il a son diplôme, il réussit comme on dit.

Serge rencontre Annie. Ils se marient. Elle aussi a beaucoup travaillé pour arriver où elle est. 

Hélène est enfin naturalisée, après 50 ans passés en France, quelques années avant que Casimir ne meure de la mine, rongé par la silicose.

Serge et sa femme ont une fille, une petite Flora. Flora écoute Hélène lui raconter combien c'est dur d'élever un enfant quand c'est la guerre. Elle écoute aussi qu'il ne faut pas se marier trop jeune et avec un homme plus petit que soi. Flora aime beaucoup sa grand-mère. Elle ne comprend pas qu'on lui demande si souvent pourquoi elle ne parle pas la langue de ce pays lointain qu'elle ne connait pas et qui n'est pas le sien. Elle lit beaucoup et est très forte en orthographe. Elle grandit dans l'idée qu'il faut bien travailler à l'école. Alors elle travaille, elle travaille. Même si parfois elle arrête parce que finalement à quoi ça sert tout ça. Flora va au lycée dans une cité. Elle rencontre d'autres ados dont les origines sont d'ailleurs. Elle va à des fêtes de quartier où elle est impressionnée par tant de diversité culturelle, tant d'horizons différents, tant de sourires. Et un jour, au milieu de ces fêtes, elle ne sait toujours pas bien comment, Flora reçoit un diplôme, un beau diplôme. 

Un diplôme dont Hélène serait tellement fière si elle était encore là. Fière de voir sa petite-fille devenue docteur.

Aujourd'hui, la petite Flora est médecin. Dans un pays qu'elle aime pour les valeurs qu'il porte depuis la Révolution. Dans un pays où l'école et la santé sont en principe assurés pour tous. Elle s'investit pour améliorer les choses. Elle a la chance de vivre dans une campagne où le chômage est faible et où on peut laisser son vélo sans antivol dans la rue. Elle écoute les mamies raconter leurs histoires comme elle écoutait sa grand-mère, en posant sa tête entre ses mains. Elle entend tant d'horreurs sur la guerre, les déportations et les bombardements. Elle en parle un peu sur un blog mais elle ne raconte pas comme parfois ces histoires sont à pleurer. Elle encaisse les réflexions racistes sur son nom de famille. Un nom qu'elle n'abandonnera sous aucun prétexte. Un nom dont elle est fière car elle sait l'histoire et les combats qu'il porte. Même si récemment encore, Serge a failli ne pas avoir le renouvellement de sa carte d'identité, lui le français né en France.


Aujourd'hui, Flora ne comprend pas les résultats des élections.

Flora ne comprend pas qu'au pays des Droits de l'Homme, on méprise autant les hommes.

Flora ne comprend pas que le pays qui est venu chercher ses arrière-grands parents pour les faire travailler au fond des mines, qui a envoyé son grand-père à la guerre avec tant d'autres, qui a fait venir des italiens, des polonais et des nords-africains pour les entasser dans des corons ou des tours et les faire travailler durement, les méprise aujourd'hui tellement. Elle a pourtant appris à l'école que "l'immigration est étroitement liée au développement économique d'un pays". D'ailleurs, n'importe-t-on pas sans vergogne des médecins en laissant leurs compatriotes sans soins depuis plusieurs années.

Flora ne comprend pas qu'on puisse oublier si vite l'Histoire, oublier la diabolisation des Juifs et Tziganes à une époque comme on diabolise aujourd'hui les Arabes et les Musulmans. Elle ne comprend pas ces patients qui lui parlent des "arabes ces voleurs" alors qu'ils n'en voient jamais. Elle ne comprend pas qu'on ait déjà oublié que cette diabolisation a abouti à une guerre et à la Shoah, à tant de violence, de morts et de souffrance.

Elle ne peut pas comprendre que pour arriver au pouvoir, certains sont prêts à mettre un pays à feu et à sang en montant les gens les uns contres les autres. Et elle ne comprend pas les gens qui sont dupes de toutes ces querelles de cours d'école et de ces fausses promesses.


Aujourd'hui, Flora regarde les chiffres avec tristesse et pense à sa grand-mère qui un jour a voté Front National à force de trop regarder la télé. 


Non vraiment, aujourd'hui Flora Kipik, arrière-petite-fille d'immigrés, ne comprend pas qui se passe dans son pays.


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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Divers

Publié le 17 Avril 2012

Il y a des consultations difficiles. Et il y a les petites victoires.

Sa maman m'amène souvent Jordan. Quand j'ai commencé à les voir, il avait toujours de la fièvre apparue 3 heures avant et avait déjà reçu une dose d'antibio "pour faire passer la fièvre". Au début, je tombais de mon fauteuil à chaque fois, je faisais les gros yeux et quand j'étais fatiguée je disais en soupirant "mais fallait paaas".

J'ai beaucoup expliqué. Ca a été long et difficile. Je voyais bien dans les yeux de sa maman qu'elle ne me croyait pas quand je disais que ça guérirait tout seul, la campagne "les antibiotiques ne sont pas automatiques" n'est pas arrivée jusqu'à eux. J'ai souvent pensé que la cause était perdue. 

Et puis ils ont constaté que Jordan guérissait sans antibio. Je ne parviens pas à empêcher les sirops et pshits dans le nez et il ne leur viendrait pas à l'idée de ne pas consulter mais au moins, pour le moment, pas d'antibiotiques sans mon avis. 

Une fois, j'ai refusé de voir sa maman en fin de consultation alors que j'étais déjà en retard. Je lui ai expliqué que j'aimerais qu'on prenne le temps de se voir sérieusement, sans Jordan, ni Jenny, ni son mari. J'ai cru qu'ils iraient voir un collègue qui aurait accepté la demande sans sourciller en attrapant la carte vitale. Elle est revenue, seule. Et elle a parlé de choses dont elle n'avait jamais parlé. On a pu faire le point sur ses douleurs, son travail difficile... Elle ne vient pas assez mais c'est déjà ça.

Aujourd'hui, c'est pour Jordan.

Après m'avoir expliqué pourquoi ils viennent, Jordan se déshabille, il monte directement sur la table d'examen. Comme je ne prends pas sa tension, il met sa main pour se cacher et chuchote à sa maman "elle a pas fait le pshit du bras maman". Je lui dis qu'il peut parler tout fort. Puis Jordan descend, monte sur la balance, manque de tomber car elle n'est pas très stable, me rappelant que la nouvelle balance n'est toujours pas arrivée (là je pense qu'ils cherchent le métal au fond d'une mine), puis s'installe devant la toise.

Aujourd'hui, j'ai vacciné Jordan, calmement. Il avait peur. Nous avons parlé. Il a compris. Après il a demandé pourquoi je lui avais fait une piqûre. Je lui ai expliqué le plus simplement que j'ai pu. Il m'a regardée avec ses grands yeux et j'ai pensé que j'aurais dû faire encore plus simple.

Je ne dis pas que la maman de Jordan ne lui donnera plus jamais d'antibiotiques de son propre chef. Je ne dis pas que tout est gagné. Je ne suis pas sure qu'ils ne changeront jamais de médecin.


Mais Jordan est ma victoire. Contre les antibiotiques. Contre la mauvaise auto-médication. Contre la médecine Mac-drive.

Quand ça va pas trop, maintenant je pense à Jordan et à ses grands yeux et je souris.


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Publié le 10 Avril 2012

 

Ce week-end, j'ai pensé qu'il faudrait retourner randonner dans le Doubs. Et goûter du vin de paille.

Ce week-end, j'ai mangé du foie gras en buvant du champagne.

Ce week-end, quelqu'un m'a dit "j'aime beaucoup ce que tu écris" et ça m'a fait tout drôle venant de lui, j'ai dû paraitre super con.

Ce week-end, j'ai transformé ma voiture en boule de bouillasse roulante.

Ce week-end, une petite fille s'est assise à côté de moi et m'a dit "tu vois le garçon là-bas, il est bizarre" et moi je trouvais pas.

Ce week-end, j'ai aimé encore plus fort mon Lapin.

Ce week-end, j'ai pas fait semblant d'être quelqu'un d'autre, pour une fois, et c'était bon.

Ce week-end, on m'a parlé de la langue des signes et de politique.

Ce week-end, j'ai failli mourir de froid dans un musée, et c'est ma faute, j'avais qu'à pas oublier d'emporter des pantalons.

Ce week-end, je me suis extasiée devant une trousse d'urgence homéopathique et une machine à faire les suppos.

Ce week-end, j'ai fait plein de demi-tours.

Ce week-end, j'ai profité de tas de sourires et j'ai rempli mon coeur de souvenirs.

Ce week-end, j'ai regardé une petite lécher une vitre avec délectation.

Ce week-end, j'ai pensé qu'il y avait des installations pire que la mienne. Si si.

Ce week-end, j'ai de nouveau pensé que l'adoption par les couples homos devrait être autorisée.

Ce week-end, on a versé dans mon verre du Pernand-Vergelesses et j'ai adoré ça.

Ce week-end, j'ai eu des conversations dont je me rappelle plus (la faute au remplissage de verres) mais putain elles devaient être bien.

Ce week-end, un type en bermuda m'a impressionnée par son sourire.

Ce week-end, j'ai écouté FafLaRage dans la voiture, entre autres programmations lamentables.

Ce week-end, j'ai promis à une femme enceinte qu'on se reverrait. Et je le pense. Et j'ai hâte.

Ce week-end, j'ai compris que j'aurais pas dû écouter les gens qui me disaient qu'on peut faire ce métier n'importe où. N'importe où peut-être mais pas avec n'importe qui et pas avec n'importe quels patients.

Ce week-end, j'ai grandi. Un peu.

Ce week-end, j'ai traité de blonde une fille avec un implant qui le méritait pas, ou si peu :)

Ce week-end, pour la première fois depuis longtemps, j'ai eu mal nulle part et je me suis sentie bien. Enfin presque, parce qu'à force de manger, j'avais un peu mal au ventre.

Ce week-end, j'ai pas serré un grand Corse dans mes bras, et tant mieux, de toute façon, je suis sure qu'il pique avec sa barbe, pis il aurait mis de la morve sur mes fringues.

Ce week-end, j'ai dû mettre mes lunettes de soleil malgré la pluie pour cacher mes larmes.

Ce week-end comme j'avais pas assez mangé (mouhahaha), sur la route on s'est arrêté au McDo.

Ce week-end, j'ai soupiré très fort à la frontière alsacienne et on m'a demandé si ça allait. Et ça allait pas.

Ce week-end, quelqu'un m'a demandé si détacher ma ceinture pour enjamber les banquettes et fouiller le coffre c'était une envie ou vraiment un besoin et donc si ça valait la peine et je me suis dit qu'un jour il sera un bon papa.

Ce week-end j'ai ouvert la boite aux lettres pour trouver une enveloppe de l'urssaf que je n'ai pas ouverte.

Ce week-end, j'ai récupéré une Vanille blessée et un Chocolat boudeur.

Ce week-end j'ai été triste que Norbert soit éliminé alors je suis allée dormir.



 

 

Ce matin, je me suis sortie du lit pis je me suis douchée, j'ai fait un calin à ma Vanille boitillante et l'ai laissée se reposer sur le canapé, je suis montée dans la voiture, la douleur thoracique est réapparue, je me suis mise à pleurer, je me suis bénie de ne pas m'être maquillée, j'ai roulé jusqu'au cabinet où j'ai fait du thé en lisant un magazine people d'octobre 2011 concernant cette pauvre Pippa alors j'ai relativisé, et j'ai flippé devant la légèreté du planning du jour.

J'avais pas vraiment envie de faire mes visites mais j'y suis quand même allée.

 

 

Maintenant je mange du chocolat et je me demande vraiment ce que je fais là. Je regarde le planning qui est maintenant ultra-plein, je suis bien punie. Je suis rien qu'une grosse chochotte mais j'ai une méga-boule au ventre.

 

Ce week-end, c'était Pâques et c'était un peu trop bien par rapport aux autres jours. C'est dur de revenir.



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Publié le 4 Avril 2012

 

Je l'observe.

Il regarde ses lettres. Longtemps. Très longtemps. Il regarde le plateau de jeu. Et il soupire. 

Je regarde le plafond, j'ai les yeux qui picotent. Je sens qu'on n'a pas fini. Je sens qu'il est en mode "pétage de score".

Je regarde à nouveau mes lettres : X W R T V P I. Et bah avec ça... Je regarde par la fenêtre, il fait nuit, on ne voit plus les montagnes que nous avons gravies cet après-midi. J'ai mal au genou. Saleté de tendinite. Je me lève, je ferme les rideaux. Je me masse le genou avec un peu de diclofenac. Je vais boire un verre d'eau. 

Il regarde toujours ses lettres et se gratte le menton. 

- Tout est bloqué! Ca m'énerve.

- Non, tout n'est pas bloqué. Regarde il y a de la place là. Là aussi. Tiens encore là.

- Non, c'est pas ce que je veux

- Oui mais il y a de la place

- Je n'ai pas les bonnes lettres

- ...

Je me frotte les yeux. Je me glisse sous la couette. J'attends. Je regarde la randonnée pour demain. Il m'énerve. Il reprend en ralant pour faire passer le temps :

- De toute façon qu'est-ce que tu veux que je fasse avec ça?

Ca dure. Longtemps. Il n'y a pas de mouche qui vole. Peut-être qu'on pourrait faire un peu moins de kilomètres demain. La randonnée des vignes a l'air très bien. Il soupire, je lève les yeux. Je finis par proposer qu'on arrête, je suis crevée. Il est d'accord, il explique qu'avec des lettres pareilles de toute façon il ne peut rien faire. Je range le scrabble. Il va se brosser les dents.

Je regarde ses lettres : A I M N R E S.

Des lettres bateaux.

J'ai envie de l'étrangler.

 

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