Publié le 24 Février 2016

Rire

Rire.

De tout.

Mais surtout des autres.

De leur souffrance.

Les mettre tous dans le même sac, la caste des connards nantis.

Dénigrer leur amour du métier, leurs capacités, leurs connaissances.

Méconnaître leur exercice.

Leur expliquer qu’ils devraient être contents.

Savoir mieux qu'eux combien de temps dure une consultation et combien ils gagnent.

Justifier ce dédain par des moyennes de chiffre, quand la médiane serait un meilleur argument.

Mais oublier les chiffres des burn-outs, des suicides.

Faire la promotion de l'éthique médicale.

Oublier la définition de l'éthique tout court.

Ignorer l’épuisement qui découle des exigences des patients, des clients, des usagers, on ne sait finalement plus comment les appeler tant la relation s’est faussée.

Rire de l’affiche de celui qui souffre de ne plus faire de la médecine, mais qui n’est plus que le tampon écrasé entre les désirs des uns et les menaces des caisses.

Mépriser ce qui peut conduire à en arriver là.

Le nier.

Rire.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 9 Février 2016

Je te regarde. Je t’écoute.

Tes mâchoires sont serrées. Tu as encore cassé une couronne d’ailleurs. Une de plus. A combien est-ce que tu en es ? Malgré la prothèse mandibulaire nocturne, malgré la relaxation. Ça faisait un petit moment qu’elles tenaient le coup, qu’aucune n’avait explosé en buvant une soupe. Une soupe quoi. Mais c’est vrai aussi que tu as ralenti sur les randonnées ces derniers temps, la faute au mauvais temps et puis la flemme quand même, il faut avouer. Et le soir après le travail tu rentres tard et tu as moins le courage de courir sur le vélo elliptique. Moins d’activités, plus de temps passé sur le canapé. Le soir tu t’y endors tellement tôt. Tu recours plus souvent à l’alcool aussi, c’est vrai. Bon déjà, tu n’as pas repris la cigarette. C’est bien c’est vrai, je souris.

Tu racontes ce que tu vis au travail. J’entends ta surcharge de travail. Je vois ta fatigue. Tu racontes une nouvelle fois les promesses non tenues et leur accumulation. Tu le racontes en rigolant à tes amis, comme si c’était une bonne blague. Mais ça n’en est pas une. C’est une vacherie qui t’a été faite. Tu pondères, non, pas une vacherie, pas tant que ça, tu gagnes bien ta vie, pour d’autres c’est pire, blablabla. Qui espères-tu convaincre ? Toi-même ? L’argent n’achète pas tout. Tu dis que le travail ne devrait pas être une souffrance. Tu as raison.

Aujourd’hui, tu tiens car on te fait miroiter quelque chose. L’espoir du changement, mais l’incertitude pour l’instant, rien n’est sûr. Tu te raccroches à certains signes qui montrent que tu travailles bien, que tout ça n’est pas vain, je valorise, j’appuie le positif.

Tu en as marre de ce poste où tu es “indispensable”, où si tu n’es pas là, tout semble s’écrouler, tu voudrais revenir comme avant. Oh bien sûr, ils ont dit que tu es bon et que tu dois viser plus haut pour la suite, plus de responsabilités, plus d’argent, plus de quoi finalement ? Plus de couronnes cassées ? Plus de cauchemars ? Plus de boule au ventre le dimanche soir ?

Je glisse que peut-être il faudrait t’arrêter pour te protéger, avant de te retrouver tremblotant roulé en boule sous ton bureau, avant d’exploser en plein vol, avant un accident de la route en rentrant, avant je ne sais quoi, avant de tomber, avant de passer la ligne rouge, mais on ne sait pas trop où elle se situe celle-là, n’en es-tu pas déjà trop proche, tu dis que non mais qui sait.

Tu dis oui pour l’arrêt, enfin peut-être mais pas tout de suite, ce n’est pas le moment, et puis au retour il y aura plus à faire, où sera le gain. Ce n’est jamais le moment en fait. Si, tu dis si, plus tard, pas tout de suite. Mais quand. Plus tard. Plus tard car pour l’instant ça va.

Ça va…

Non, ça ne va pas.

Je vois que ça ne va pas. Je vois ce que tu racontes, je vois ton visage qui s’est durci, je vois ton corps qui a grossi, je vois ton sommeil agité, tes ronflements, je vois que tu t’énerves plus facilement, je te vois souffrir, je vois les larmes au bord des yeux le dimanche soir, je vois tout tu sais, je vois tout, mes yeux sont exercés pour ça. Et je sais d’autant mieux que je l’ai vécu, et que j’en sors à peine. Et que moi aussi j’ai nié. Et que j’en suis arrivée à me casser un bras pour que ça s’arrête, pour respirer enfin, ce qui n’a pas été une totale réussite, je te le déconseille.

Je t’ai dit que j’étais inquiète. Je t’ai dit ce que je dis à mes patients. Je t’ai dit de consulter car justement tu n’es pas mon patient. Et je ne suis pas ton médecin.

Je suis ta femme. Je ne suis que ta femme.

C’est vachement plus difficile.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 3 Février 2016

 

Il est un peu en retard et je l'attends sous la verrière de la gare, espérant qu’il ne m’a pas oubliée. J’entends sa voix sur son répondeur à l’instant où je le vois sortir en courant du parking. Je glisse mon téléphone dans ma poche et je réajuste mes mitaines. Il sourit en me voyant. Nous nous retrouvons à mi-chemin dans les escaliers. Il me serre fort et je lui murmure tu avais raison, nous n’arriverons plus à vivre à distance trop longtemps, il faudra que tu démissionnes si... Il dit je sais et me serre encore plus fort.

Parvenus à la voiture, je me cale sur le fauteuil et abaisse un peu le dossier de mon siège. Les lumières de la ville défilent, rendues floues par la vitesse, je respire doucement. Bon Iver chante pour Emma, doucement, pour dire comme il l’aime, alors qu’elle ne l’aime plus. Cette douceur dans cette voix. Comment ai-je pu attendre d’avoir 35 ans pour découvrir cet album. Ou peut-être était-ce le bon moment pour que j’apprécie autant.

Ces deux jours de formation ont été éprouvants. La douleur thoracique ne m’a pas lâchée, tout juste a-t-elle diminué quand les larmes sont sorties. Trop de souvenirs et trop de souffrances ressurgis de la mémoire où j’avais consciencieusement tenté de les enterrer pour toujours. C’est bizarre la mémoire.

Mon corps doucement se relâche. Je me laisse bercer par le mouvement régulier de la voiture, sur cette chaussée d’autoroute refaite de fraîche date. Je sens la brûlure dans ma poitrine qui s’estompe petit à petit.

C’était éprouvant. Je n’étais pas prête et ne m’attendais pas à ça. Ça devait juste être une formation. Comme une autre. Et ça a été tellement plus que ça, ça a remué tant de sensations, de souvenirs.

Il pose sa main sur ma cuisse. Nos yeux se croisent, il me dit t’as beaucoup pleuré toi hein. Je fais une petite grimace. Il presse doucement ma cuisse avec ses doigts avant de les glisser à nouveau sur le volant.

Faut-il vraiment revivre tous ces souvenirs pour enfin avancer, pourquoi maintenant, pourquoi cette pieuvre aux tentacules brûlantes s’empare-t-elle parfois de ma poitrine, pourquoi n’est-ce pas contrôlable, comment vivre avec elle.

Mes yeux se perdent dans le reflet de la lune sur un lac. Au loin, les lumières éclairent les pistes de ski. La neige a pourtant déjà beaucoup fondu. Les montagnes se découpent sur un fond pas tout à fait noir. Les étoiles brillent déjà.

Une larme coule sur ma joue. Il dit au fait j’ai vu mon père, il voulait nous rassurer, quand on reviendra ils pourront nous loger. Je le regarde et nous explosons de rire tous les deux, visualisant avec angoisse une éventuelle cohabitation.

Je glisse ma main dans son cou et le caresse, avant de m’interrompre, me rappelant qu’il n’aime pas ça quand il conduit. Je soupire un désolée. Et il me dit non, tu peux continuer.

Il me regarde, sourit. Il dit ça va aller.

Oui, ça va aller.

Je suis rentrée au port. La pieuvre, elle, reste en haute mer.

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Rédigé par Fluorette

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