Publié le 30 Mars 2011

J'ai épousé un ronfleur.

La première nuit que nous avons passée ensemble, j'ai cru devenir folle. Je me disais que ce devait être l'alcool. (Oui nous avions pas mal picolé, et on picole encore, et je sais que l'alcool c'est mal) Quand j'ai vu les sourires le lendemain de ses copains de chambre qui me demandaient si j'avais bien dormi, j'ai compris. Comme dans ma tête, une histoire de vacances ne pouvait pas durer, j'ai investi dans des boules Quiès et la semaine s'est bien passée.

Et puis l'histoire s'est poursuivie. Comme on ne se voyait que 3-4 jours par mois ce n'était pas bien méchant.

L'histoire a évolué. Dormant (ou essayant de dormir) toutes les nuits ensemble, j'ai fait une otite externe à cause des boules Quiès. La nuit d'un de nos mariages, j'ai dû aller dormir sur le canapé tant le matelas tremblait.

Alors bien sûr, le ronflement est plus important s'il a picolé, s'il est fatigué, s'il est enrhumé. Il ronfle aussi très bien bouche fermée sur le ventre, c'est son super-pouvoir. Nous avons tout essayé, parfois ça aide (humidificateur, antihitaminiques) parfois pas (ne rêvez pas, les sprays anti-ronflement qui coûtent un rein ne servent à rien). Mr Poilu sait qu'il faudrait qu'il perde un peu de poids. Des petits moyens tout ça. Mais ça ne suffit pas.

Comme tout patient, j'ai consulté des forums pour en arriver à la conclusion que rien ne fonctionne. Comme tout médecin, j'ai interrogé des confrères, en particulier un orl qui m'a dit que peut-être on pourrait lasériser la luette. Rien de concluant.

En desespoir de cause, nous sommes allés voir l'orl qui a opéré sa cloison : le Dr Jemelapète (apparemment avant la chirurgie c'était pire, pauvres filles qui l'ont subi...) Une consultation de 4 minutes chrono en main pour dire que la cloison est superbe, qu'il fait un courrier pour aller chez le pneumologue chercher une apnée du sommeil et que je n'ai qu'à m'habituer. Je suis sortie de cette consultation avec comme conclusions : l'orl aime se jeter des fleurs, l'orl aime botter en touche quand il ne sait pas quoi faire, l'orl est un connard qui coûte cher : 52 euros pour 4 minutes, c'est beaucoup, surtout pour ne rien faire. Bref, l'orl ne nous a pas vraiment aidés.

Mr Poilu s'est donc rendu chez le pneumologue qui lui a filé un joli appareil qui faisait bip et de la lumière. Pour ne pas fausser, Mr Poilu a dormi tout seul. Ce doit être la première fois de sa vie qu'il n'a pas réussi à dormir. Quelques temps plus tard, il est retourné chez le pneumologue, le Dr Sherlock, qui lui a dit : vous n'avez pas bien dormi non? Trop fort ce pneumologue. Et puis Mr Poilu est rentré à la maison avec une boîte de Sifrol*. Quand il me l'a tendue, j'ai failli tomber du canapé.

En fait, Dr Sherlock a demandé pourquoi il n'avait pas dormi et lui, plutôt qu'expliquer que la machine l'avait gêné a dit que ça le chatouillait dans les jambes. Mais ça ne le chatouille jamais! Il s'endort dès sa tête posée sur l'oreiller (et ronfle immédiatement aussi). 

Voilà comment on se retrouve en consultant pour un ronflement à prendre un traitement qui crée des ronflements. Le serpent qui se mord la queue...

 

NB : Et non, aucune connotation sexuelle dans ce titre... C'est ballot

* Le sifrol est un médicament utilisé dans le syndrome des jambes sans repos. C'est un antiparkinsonien. Il a de très nombreux effets secondaires : ronflements, rêves anormaux, amnésie, symptômes comportementaux des troubles du contrôle des impulsions et des actes impulsifs comme l'augmentation de la prise de nourriture, les achats compulsifs, l'hypersexualité et le jeu pathologique ; confusion, constipation, idées délirantes, étourdissements, dyskinésie, dyspnée, fatigue, hallucinations, céphalées, hyperkinésie, hyperphagie, hypotension, insomnie, désordres de la libido, nausées, paranoïa, oedème périphérique, pneumonie, prurit et rash et autres hypersensibilités, agitation, somnolence, accès de sommeil d'apparition soudaine, syncope, troubles visuels notamment vue trouble et acuité visuelle diminuée, vomissements, perte de poids, prise de poids...

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Publié le 22 Mars 2011

Comme le nerf de la guerre c'est l'argent, un des arguments de ceux qui veulent fouetter les médecins pour qu'ils s'installent là où on le veut et qu'ils arrêtent de faire comme bon leur semble, c'est de dire :

1. qu'ils sont payés par la collectivité

2. que leurs études ont été payées par la collectivité

3. et puisque c'est nous qu'on les paie, ils doivent aller où on veut comme les profs et les juges (dixit Georgette au café du commerce après son 6ème verre de rouge, c'est excusable mais aussi le Pr Camilleri, à jeun* et là c'est grave! Mais c'est facile de parler de choses qu'on ne connait pas)


Le médecin payé par la collectivité

C'est un mythe. Je ne peux que vous conseiller d'aller lire l'article du Dr Dupagne sur Atoute

Le médecin est payé par le patient. Si la sécurité sociale le déconventionne et arrête de le rembourser, le patient continuera de payer car le patient a besoin de soins. Bien sûr, il ira peut-être voir celui qui affichera les tarifs les plus attractifs. Mais on risque fort de se retrouver comme aux USA avec des coûts de consultation bien plus élevés car il faut quand même dire ce qui est, une bonne consultation mérite plus que 23 euros. Nous aurons un système de santé basé sur l'argent et non plus sur le soin. Nous aurons un système que seuls les riches pourront se permettre (ça a déjà commencé, accrochez-vous)

Le médecin a eu ses études payées par la collectivité

En effet, l'apprenti-médecin étudie à la faculté de médecine. La faculté est censée être gratuite en France. En pratique ce n'est pas le cas, tous ceux qui sont passés par la fac, qu'elle soit de médecine ou non, le savent.

L'apprenti-médecin commence à travailler à l'hôpital en 4eme année (DCEM2). Je ne parle pas des mini-stages avant, on tripote des aiguilles et des pansements mais c'est si court comme stage que ça reste anecdotique.

De sa 4ème à 6ème année de médecine, l'apprenti travaille à l'hôpital le matin et va en cours ou les apprend l'après-midi. Le matin, son travail n'est pas négligeable. Il range beaucoup (vraiment beaucoup). Il mâche le travail de ceux qui sont au dessus de lui pour leur faciliter la vie. Si ceux au dessus sont pédagogues, l'apprenti peut apprendre beaucoup. Mais il peut aussi n'être que le larbin et n'obtenir aucune formation en échange.

J'entend déjà ceux qui vont argumenter que l'externe est payé. Ok, parlons-en! Notons juste qu'il est impossible d'avoir un boulot en dehors qui permettrait de ramener des sous pour vivre. Et l'externe est payé gracieusement 100 euros par mois la première année et 200 les 2 suivantes. Alors si on fait la balance de ce qu'il évite comme dépense pour payer quelqu'un qui : rangerait les biologies et les dossiers, ferait les gaz du sang, les électrocardiogrammes, brancarderait... On peut affirmer que l'externe paie largement ses études à l'hôpital (et par là même à la collectivité)

L'étudiant en médecine est financièrement très dépendant de ses parents ou de sa moitié et pas de la collectivité!

Par la suite en tant qu'interne le salaire augmente. Peu. Un salaire d'interne n'est pas proportionnel aux années d'études faites. Cependant on devient indépendant financièrement, c'est déjà satisfaisant. Dans ce cas aussi, l'interne permet à l'hôpital de faire des économies sur les médecins thésés (j'ai bossé aux urgences d'un grand chu, seule, surtout la nuit, encadrement inexistant, responsabilité totale comme si j'avais été un praticien hospitalier mais pour bien moins cher), sur les aides au bloc, sur les brancardiers (oui encore, il y a un déficit en brancardier je pense), sur les infirmières (j'ai parfois fait leur boulot parce qu'elles ne voulaient pas venir mettre un antalgique à quelqu'un qui souffrait et là "c'est la pause enfin!")... Un interne n'a que rarement droit à la pause... C'est à peine s'il ose faire pipi parfois, des fois que ça changerait grand chose au bordel (de ces études on garde une mauvaise habitude qui est de ne pas prendre temps d'aller 5 min aux toilettes, ça entraine une cystite donc antibiotiques puis mycose, bref).

C'est donc un très mauvais argument : l'apprenti docteur est une main d'oeuvre qui permet des économies au système de santé.

 

3. Comme les profs et les juges, on va les muter

Comparer les médecins aux fonctionnaires est une ineptie. Je renvoie au Dr Dupagne. 

J'ajouterai que, d'accord, si vous me faites fonctionnaire, vous m'enverrez où bon vous semblera. Et pas de problème je suis d'accord. Sauf que.

Sauf que pour cela, il faudra me salarier. Ben oui. Ca veut dire que j'aurai une retraite, des congès maternité, des congès payés, des charges sociales payées... j'entrevois le paradis. Un salariat tout simplement! J'aurai des horaires fixes, un salaire fixe, tous les mois. Je n'aurai plus à me battre avec l'ursaf qui calcule n'importe comment, ni avec la sécu qui, si elle me conventionne professionnellement, ne me couvre pas personnellement.

Pour le moment, c'est à moi, avec les 23 euros par consultation de payer :

- les frais du cabinet : la douce voix de la secrétaire, sa présence pour vous accueillir, les chaises, le chauffage, l'électricité, le loyer, l'assurance véhicule pour les visites...

- et ce qui fait que votre feuille de paie fait 2 pages et qui n'est pas compris dans votre salaire : les charges sociales, les cotisations retraite et maladie. 

Au final, sur 23 euros, il reste pas grand chose. Alors 23 euros ça parait beaucoup mais si vous me salariez, ça va grimper! Pas sur que ce soit un bon calcul tout ça.


 

J'ai des pistes pour nos politiques qui parlent sans savoir :

- un guichet unique : pas besoin de courir faire des paperasseries à l'ursaf à la cpam à la carmf et j'en oublie, alors qu'ils veulent tous les mêmes justificatifs et nous envoient des milliers de courriers

- des postes de secrétaires aidés. S'installer à l'heure actuelle sans secrétaire c'est du suicide. Or une secrétaire ça coute cher. Une aide au début ça serait bien et ça permettrait de créer des emplois.

- d'informer sur les aides à l'installation déjà créées et que personne ne connait. Il semble qu'il y en ait beaucoup, vraiment beaucoup (plus d'une centaine apparemment). Mais personne ne les connait et ceux qui les ont créés ne s'en rappellent plus.

- que la sécu nous facilite la vie, qu'elle ne nous entube pas de quelques euros sur les tiers payants, qu'il ne faille pas réclamer pendant des plombes en perdant un temps considérable, qu'elle arrête de nous faire paperasser, temps de travail qui n'est pas payé tant qu'on est libéraux mais on est salarié, tout ça se paira

- qu'on arrête de vouloir envoyer des médecins dans des zones où l'Etat a tout fermé! Voir Gelule Tous mes amis médecins, jeunes, même s'ils préfèrent bosser en campagne, s'installent à la ville ou près d'une ville. Pourquoi? Parce que s'ils sont célibataires, ça bouge plus. parce que s'ils sont en couple, il y a des structures pour accueillir leurs enfants. Pour tous, parce qu'il y a la poste, des activités, parce qu'on n'est pas loin des fameuses ursaf et cpam et que c'est souvent mieux d'y aller!

...

Des idées il y en a plein mais c'est plus facile de clamer haut et fort que les jeunes médecins sont des ingrats que de faire le bilan des échecs des idées politiques de ces dernières années. Il semble qu'au ministère, ces idées passent. Et pour le commun des hommes politiques dont le maire de Trifouilly-les-Oies c'est beaucoup plus électoral de crier que c'est un scandale et de tout mettre sur le dos des médecins plutôt que sur le système en général qu'il faudrait refondre de A à Z, idée qui effraiera la population et sera générateur de grèves en tous genres.

Révolution!

 

* Edit : on me fait remarquer que je suis méchante avec le Professeur Camilleri qui était peut-être, je cite, "fait comme un mickey". Dans ce cas, bien sûr ce n'est pas de sa faute s'il dit des conneries.

 

Edit du 1 avril : Une autre réponse qui va dans le même sens : https://sites.google.com/site/reponseaumonde/

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Publié le 21 Mars 2011

J'ai toujours vu ma mère s'investir dans ce en quoi elle croyait. Malgré nos difficultés de communication, malgré nos engueulades, malgré tous les reproches que je lui ai fait, je lui dois de toujours l'avoir vue se dévouer. Se dévouer à ses élèves (je pense que peu de profs aiment leur boulot et leurs élèves comme ma mère les aimait et y consacrait du temps), s'occuper d'apprendre le partage et la religion à des gamins qui préfèreraient être devant leur console, préparer des messes, soutenir ceux qui ont perdu un proche, s'investir (à fond même) dans une association qui réunit ceux qui ont eu la mal-chance d'avoir plusieurs bébés d'un coup, multipliant par là-même les problèmes. Tout ça en étant toujours disponibles pour ses 3 sales gosses qui lui en ont fait baver et un mari qui restera à jamais un ours.

Je pense qu'elle m'a montré qu'on pouvait donner pour ce en quoi on croit. Bouger les choses, à son niveau, en faisant à sa sauce et en étant convaincue que c'est possible. Trouver du temps. Presque créer du temps pour réussir à tout faire. 

A mon tour, je me suis investie, j'ai rempli ma vie. Selon les âges et mes centres d'intérêt, selon le temps disponible, selon l'actualité. J'ai participé à des actions humanitaires, à un club de maths (oui oui, à ma décharge c'était ludique, et je ne bossais pas plus à l'école, le strict minimum), à des actes politiques (je n'ai jamais posé de bloc de béton sur une ligne SCNF, je ne crois pas qu'emmerder des gens qui n'y sont pour rien soit constructif), j'ai encadré de plus jeunes que moi, etc. Et puis arrivée en médecine, j'ai lâché tout ça, je ne pouvais pas mener de front tant de choses. J'ai arrêté la natation aussi.

La médecine est devenue mon occupation principale. Les amis qui ne faisaient pas les mêmes études se sont éloignés. Petit à petit, mon cercle s'est créé avec des apprentis médecins. Je rêvais d'être médecin généraliste de campagne. Je rêvais de relations privilégiées avec mes patients, de confiance, d'une belle médecine. J'étais prête à y consacrer mon temps et ma vie personnelle, mes jours et mes nuits. Surtout ne pas se reposer. Moi-même j'allais mal, cette façon de voir remplissait mon avenir et m'empêchait de sombrer. Plus tard, j'aurais une utilité, plus tard, je me sentirais comblée. C'était un leurre.

Pendant mon internat, un jour quelqu'un m'a trainée à un conseil d'administration d'un syndicat d'internes. J'y ai trouvé ma place et consacré beaucoup de temps. Enormément de temps même à une époque. Je n'étais pas convaincue que je participerais à faire changer l'avenir de la médecine générale mais j'étais sure de l'apport humain de cette aventure et au niveau local, j'ai participé à améliorer la formation des internes, les stages, aplanir les relations avec nos responsables. Devenue remplaçante, j'ai continué sur cette lancée. On m'a demandé d'aider à créer une structure pour les remplaçants, j'ai accepté. Remplacer le jour et syndiquer le soir devenait difficile, ma vie était pleine de médecine. 

Jusqu'au jour où.

Le jour où un drame au cabinet m'a fait comprendre que la médecine ne pouvait être tout. Ce jour-là, le soutien est venu de mes amis. De celui qui ce soir-là m'a serré dans ses bras quand les larmes ont coulé. Qui m'a proposé d'aller marcher près de l'eau et de regarder le soleil se coucher. De celle qui m'a écoutée raconter cette histoire avec un regard compréhensif. S'ils savaient à quel point leur écoute et leur présence m'ont aidée.

J'ai eu beaucoup de difficultés à finir cette semaine de remplacement, je tremblais que la sirène des pompiers retentisse. Après, je ne pouvais plus aller travailler. Je n'y arrivais plus. J'étais dans une impasse. J'ai commencé à voir un psychologue.

J'ai réorganisé ma vie. J'ai cloisonné la médecine. J'ai appris à dire non aux patients, au début à l'extrême je disais non à tout et puis je me suis radoucie, j'ai recommencé la médecine rurale en fixant des limites pour ne pas en devenir esclave. J'ai allégé la fréquence de mes remplacements. J'ai abandonné le syndicat. J'ai réinstallé au centre de ma vie ma famille et mes amis, mes voyages, mes envies. Par la suite, je me suis même mariée. Depuis j'ai ajouté petit à petit des activités, je cours et je suis de nouveau dans une création d'association (médicale en plus c'est un comble)

J'aime toujours pratiquer la médecine générale mais je me tourne vers une médecine semi-rurale car c'est un bon compromis entre mon souhait de faire une bonne médecine et mon besoin de ne pas être qu'un médecin. Vivre un horrible évènement professionnel est plus facilement supportable si on a des collègues présents, si on a d'autres intérêts dans la vie, si on a des amis. Mon idée n'est plus d'aller m'installer seule au milieu de nulle part parce que ce n'est tout bonnement pas possible (pour moi, mais si certains y parviennent tant mieux). Je n'ai plus besoin de me vouer corps et âme à la médecine jusqu'au craquage. J'ai parfois besoin de rester allongée sur le canapé à regarder Hercule Poirot, ce qui peut être assimilé à ne rien faire. Une vie n'a pas forcément besoin d'être pleine à craquer.

J'aime me rappeler ce professeur qui nous avait accueillis au début de mon internat et qui nous avait dit : "un bon généraliste est un médecin qui a une vie à côté du travail". Il avait tellement raison.

L'article du Monde * regrette les médecins d'antan, disponibles 24/24 en rase campagne et corvéables à merci. J'ai remplacé nombre de ces médecins, divorcés, alcooliques, déprimés, en burn-out... Ceux qui tiennent dans la durée sont ceux qui vivent leur vie et qui ont fixé des limites. (A de très rares exceptions chez certains hyperactifs)

De nombreux patients pensent qu'un bon médecin est celui qui est dévoué et disponible tout le temps. Ils sont abusés par des "je vous prends entre deux patients" et ont l'impression d'être bien soignés car pris en charge dans la seconde qui suit le moindre pet de travers. Je pense qu'ils sont dans le faux. Un bon médecin est celui qui sera assez heureux de sa vie pour écouter et examiner ses patients correctement. C'est celui qui prend le temps de se former et de former ses patients en leur expliquant que consulter pour un rhume est une aberration ou qu'un gamin l'hiver c'est souvent malade et c'est normal. C'est celui qui tout simplement est un Homme et pas seulement un médecin.

 

 

A propos des "jeunes médecins, ces feignants qui ne s'installent pas", je vous conseille d'aller lire ici les résultats d'une enquête faite sur des internes en médecine générale par l'ISNAR-IMG qui montre que les jeunes n'ont pas envie d'aller exercer dans le sud, qu'ils veulent faire de la médecine générale et qu'ils ne souhaitent pas tous se cacher à l'hôpital. Mais que des points négligés par les pouvoirs publics comme la proximité d'une crèche ou d'une école mériteraient d'être discutés! Parce que ça dans le monde, on n'en parle pas.

 

* C'est cet article lu ce week-end qui m'a rappelé mon propre cheminement de pensée. Cet article plein d'aberrations lu pendant un week-end de rencontres avec d'autres jeunes généralistes à réfléchir sur des propositions afin de trouver des pistes pour solutionner ce problème de répartition des médecins, entre autres...

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 18 Mars 2011

Fin de journée de consultation, je suis fatiguée, j'ai envie de me frotter les yeux, de ce geste ancestral qui veut dire "je veux aller faire dodo maintenant". Mais il n'est pas encore temps de rentrer, il reste une consultation : Ingell.

Sa mère l'accompagne. Elle ne parle pas un mot de français. Ingell se débrouille pour me décrire ses douleurs abdominales. Ingell a une grande mèche devant le visage qui cache ses yeux. Parfois un soufflement buccal fait remonter la mèche qui retombe inexorablement sur son visage. L'interrogatoire n'est pas inquiétant mais ne m'oriente pas beaucoup. Les difficultés linguistiques et la force d'inertie d'Ingell me limitent. J'espère beaucoup de l'examen.

Ingell mets un temps infini à se déshabiller et monte sur la balance, l'obésité est importante. Celle de sa mère aussi d'ailleurs. M'enfin bref, ce n'est pas le moment de divaguer sur la cause des obésités familiales : d'origine génétique ou due à une mauvaise hygiène de vie familiale, débat qui agite le net. A l'examen, je pencherai plutôt pour une constipation. Mon cerveau réfléchit. Je regarde les longs cheveux, les seins, la peau glabre, le surpoids. Je lui demande à quand remontent ses dernières règles. Et au bout de quelques secondes : "meuh je suis un garçon". Là, j'ai envie de devenir une souris et de disparaitre sous terre. Je bafouille des excuses auxquelles je ne crois pas moi-même, comme quoi son prénom m'a induit en erreur, comme quoi j'avais bien vu qu'il était un garçon. Mouahaha. Crédibilité zéro.

Nous retournons au bureau. J'explique que je pense qu'il est constipé. Il me demande Google Traductor (pourtant il va au collège en france mais bon). GT ne traduit pas très bien mais son père est dans la voiture et il parle français. Il part le chercher. Au bout de longues minutes pendant lesquelles sa mère est restée sans bouger sur sa chaise, son père arrive. Il est gros comme sa femme et son fils réunis. Je lui explique. Il me dit que son fils qui n'est d'ailleurs toujours pas revenu fait caca tous les jours. Je doute qu'il connaisse la fréquence des cacas d'un ado de 16 ans... J'imprime l'ordonnance. Ingell réapparait. Après une conférence familiale à laquelle je ne comprends rien, on m'informe qu'effectivement, il ne va pas à la selle tous les jours. Le diagnostic est confirmé.

J'ai confondu un garçon avec une fille. Une succession de facteurs : c'était le dernier patient alors je n'ai pas regardé sur le Mac si je devais appeler un homme ou une femme, j'étais fatiguée (mais bon ça n'excuse pas hein), j'ai été perturbée par un prénom que je ne connaissais pas et par l'absence de caractères sexuels secondaires masculins... Et voilà comment j'ai demandé à un garçon s'il avait des risques d'être enceinte.

Bravo!

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 15 Mars 2011

C'est une après midi de consultation comme une autre. Les rendez-vous défilent. Il y a eu un problème en début d'après midi mais ça y est, je jugule le retard. Je me dis que c'est bon, je suis de nouveau dans les temps. Etre dans les temps n'est pas une obsession mais quand on travaille sur rendez-vous, c'est plus respectueux vis-à-vis des patients. Bien sûr, il y a toujours des impondérables, des urgences, des consultations qui nécessitent plus de temps mais dans la mesure du possible, il faut se tenir aux horaires. Un jour j'étais allée à une formation où on nous avait expliqué qu'une trop longue consultation tue la consultation et que ça n'est pas forcément plus bénéfique pour le patient. Ca ne m'empêche pas de souvent déborder. Ici le rythme est très soutenu et il ne faut pas relâcher mon attention, le CocaZero est mon arme, je rentre à la maison le soir sans neurones et incapable de me concentrer sur quoi que ce soit. J'ai connu des consultations sur rendez-vous où les temps de consultation estimés étaient plus longs. Le mauvais côté de la chose est que souvent c'est moi qui attendais parce que finalement malgré toute ma bonne volonté à poser des questions et chercher la petite bête, les patients n'étaient pas disposés à se trouver des maladies pour m'occuper (les ingrats!)

Je vois sur l'agenda électronique que le nom et le prénom du patient suivant sont allemands. Je l'appelle et lui dis bonjour. Il commence à parler, en allemand, non-stop. J'arrive à glisser que je ne parle pas allemand. Il prend un air choqué et toujours en allemand, dit qu'il ne parle pas français et limite, il aimerait ajouter que c'est un scandale, je le vois bien (Je ne parle pas allemand mais certaines phrases me deviennent familières : "moi je parle pas français" en fait partie Tout comme je parviens à Europapark à demander en allemand 2 entrées ou à commander les repas et tant que la serveuse ne me pose pas de questions tout va bien. Si elle me propose ketchup-moutarde, c'est la fin des haricots, je me décompose et me tourne vers Mr Poilu qui me sauve toujours la mise, s'il n'est pas déjà parti gambader au loin avec sa bière)

Il me montre son cou, parle toujours en allemand... Je pense qu'il a mal mais ce n'est pas évident. Peut-être s'est-il blessé en tentant une nouvelle position sexuelle avec Gerda, peut-être a-t-il trop fait de couture la tête penchée, j'en doute mais qui sait, peut-être fait-il une allergie à son T-shirt, peut-être a-t-il eu un accident de voiture... Trêve de suppositions.

Je tourne l'écran du Mac vers lui et je sors mon arme ultime : Google Traductor. Traducmed est peut-être très bien pour la base et l'urgence mais pour la grande majorité des situations que je vois en consultation, ça ne suffit pas. J'aime beaucoup GT. La traduction est immédiate. J'ai souvent des doutes sur la véracité du résultat, vu les gros yeux que les patients font ou l'air dubitatif que la lecture entraîne mais je doute quand même que ça soit si faux que ça. Incompréhensible parfois certes mais ça ne doit pas transformer "comment vous êtes-vous fait mal?" en "quelles sont vos positions sexuelles préférées?" (Oui aujourd'hui, la sexualité m'intéresse beaucoup, je viens de lire une étude là dessus).

Finalement après loooongtemps on s'en sort pas mal. J'explique l'ordonnance à Werner, sans faire de phrases dans un allemand très approximatif et avec un accent déplorable : "zwei tablets per tag, ok?"

Werner est ok, Werner s'en va. J'ai de nouveau un retard phénoménal. Werner je ne te remercie pas.

Depuis mon arrivée ici, je suis souvent confrontée à ce genre de situations. Je suis bien embêtée car je fais des efforts et pendant mon temps libre, je lis L'allemand pour les nuls et je vais sur busuu mais ce n'est pas très facile d'apprendre une langue à 30 ans, je dois vraiment être trop nulle. Le temps me manque aussi pour ça et là j'essaie plutôt d'améliorer mon anglais pour notre futur voyage. 

Mais surtout, ces Allemands qui viennent en consultation vivent en France depuis souvent de longues années. Ils ne sont pas venus par amour de l'Alsace. Ils n'ont jamais appris le français. Ils vivent ici pour les avantages fiscaux que peuvent avoir les frontaliers : travail en allemagne avec salaire plus important et paiement des impôts en france moindres, carte vitale. Ils mettent leurs enfants dans des classes bilingues dans le meilleur des cas ou des classes où on ne parle qu'allemand dans le pire. Je dis le pire car c'est dommage de ne pas profiter d'un tel avantage (oui ça existe, il y avait une classe ici en allemand créée à la demande de ces derniers lorsque tout un lotissement avait été construit pour eux) Ils oublient qu'ils sont en France et ils s'offusquent parce que moi je ne parle pas leur langue. Alors je m'offusque aussi, intérieurement, en apparence je garde un calme olympien.

En Normandie, j'ai vu de nombreux Anglais en consultation. Ils venaient s'installer en France par plaisir et raisons météorologiques (oui en normandie il pleut moins que dans certaines campagnes anglaises). Aucun d'entre eux ne s'est jamais offusqué car je ne parle pas trop mal l'anglais mais surtout la grande majorité d'entre eux apprenaient le français. (faut dire qu'acheter du pain chez Mme Michu sans parler français ça devait pas être facile, le normand n'est pas toujours accueillant)

Alors bien sûr, la normandie et l'angleterre sont séparés par une mer alors qu'ici il n'y a que le rhin, bien sûr j'espère progresser en allemand (je croise les doigts), bien sûr certains d'entre eux parlent un peu l'anglais mais quand même je me demande quelle est ma responsabilité si je n'ai pas bien compris et que je passe à côté d'un symptôme pour un problème de compréhension. Et tant que je ne m'exprimerai pas fluent in deutsch, je continuerai d'avoir peur de passer à côté de quelquechose. 


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 10 Mars 2011

Elle tient par la main sa fille. Elle chuchote : "C'est pour nous deux. Je n'ai plus de voix et elle a de la fièvre sans rien d'autre avec."

Je pose quelques questions. Eleonore répond toujours en chuchotant. Elle est aphone depuis le matin. Lily a l'air d'aller très bien. Elle n'a vraiment aucun autre symptôme que la fivère.

J'examine d'abord la maman. Puis Lily qui, au début, me regarde avec des yeux apeurés et cette moue qui me fait penser qu'elle va pleurer. Mais tout se passe bien, je parle doucement, je lui explique. C'est très calme.  Elle ne pleure pas.

La maman me dit que j'ai beaucoup de chance qu'elle n'hurle pas. Je lui réponds que si tout le monde est détendu, les choses se passent mieux.

Elles sortent du cabinet, je me sens bien, ce calme au milieu du bazar m'a fait un bien fou. Un moment de grâce, un peu hors du temps.

J'ouvre la salle d'attente, tous les yeux se tournent vers moi. Le patient suivant entre et me dit : je croyais qu'il n'y avait personne, on n'entendait rien. Sa voix a rompu le charme, le silence n'est plus là.

Ahhh, si ça pouvait toujours être comme ça...

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 8 Mars 2011

En lisant un pas si vieux billet d'Asclepieia, je me suis sentie interpelée :

Les principes fondamentaux sont acquis. Il semble quand même assez improbable qu’on remette en cause les principes du droit à la Contraception et à l’IVG. Et en cela, le principe républicain de laïcité est un rempart qu’il faut défendre avec intransigeance face aux pressions des groupes religieux. Par contre, il est évident, surtout en ce moment, que les conditions de l’accès à ces droits sont sources d’inquiétude. "

Je pense que les principes fondamentaux sont loin d'être acquis. Les anti-IVG sont moins visibles qu'aux USA mais ils sont là. Je vais vous raconter ce que j'ai découvert. J'ai tendance à vivre au pays des Bisounours et croire que les médecins sont tous humains. Je me trompe.

Il y a peu, une amie me demandait mon avis sur une sorte de mémoire qu'elle doit écrire dans le cadre de ses études d'infirmière. Elle sortait d'un stage en gynécologie obstetrique et avait été choquée par un phénomène. Comme discuter autour d'un thé, c'est parfaitement dans mes cordes, je m'étais invitée chez elle pour en discuter.

- Fluorette, je voudrais écrire mon texte sur les IVG. Parce que tu vois, l'autre jour, j'ai récupéré un truc dans un bassin et j'ai demandé à l'infirmière ce que je devais en faire. Elle m'a répondu de le mettre dans l'évacuation. Moi je pensais vraiment qu'on pouvait pas faire ça. Tu vois, ça ressemblait vraiment à un bébé alors si après quelqu'un tombe là-dessus, il verra forcément, ça se fait pas quoi. Alors elle m'a dit de le mettre dans la poubelle jaune.  Mais quand même. Depuis, je me suis renseignée, ils font ça souvent. Une fois, il parait qu'un gars de la station d'épuration en a trouvé un.

- Comment ça se fait que tu récupères un foetus? A partir de 7 SA, on fait une IVG chirurgicale?

- Ah bah non. Ici ils font médicamenteux. Jusqu'à tard."

Ca a mis en branle mes convictions... J'ai donc laissé là la miss et fait des recherches. Je lui ai communiqué les résultats pour le point légal et le point Winckler. Je n'en retiendrai qu'une phrase : "on ne peut imposer une ivg médicamenteuse à une femme qui n'en veut pas". L'ANAES autorise l'IVG médicamenteuse jusqu'à 9SA*. Sauf que si on n'informe pas la femme qu'elle a plusieurs possibilités, elle ne peut pas le savoir, elle ne peut pas deviner qu'elle a le choix. Le médecin a le DEVOIR d'informer! J'ai revu la Miss :

- J'ai lu les documents que tu m'as envoyé. En fait, on ne peut pas vraiment reprocher car ils ne donnent que du cytotec. Et après, ils laissent la femme attendre parfois jusqu'à plusieurs jours pour qu'il n'y ait pas besoin de faire de chirurgie.

Je suis scandalisée par l'attitude de ces médecins!!! Il mériterait d'être pendus par les couilles (ou par les seins, je ne suis pas sexiste). Oui parfois je suis un peu extrême moi aussi.

Martin Winckler signale qu'en Alsace c'est fréquent. Mais nous sommes en France. Bien sûr, cette région est fortement conservatrice et religieuse mais pourquoi les femmes n'auraient pas le même droit qu'ailleurs d'accéder à des IVG non traumatisantes. Je me souviens de mon stage en gynécologie : les femmes entraient le matin et sortaient le soir. Ca leur permettait de ne pas ébruiter l'affaire et de garder leur dignité. C'était déjà dur pour elles. Je les voyais après le geste, pour la contraception, je n'en ai vu aucune avec le sourire. J'en ai croisé aussi qui ont subi une IVG plusieurs années auparavant et qui en garderont toute leur vie une trace dans leur esprit. Une IVG ce n'est pas une partie de plaisir. C'est un choix difficile, parfois imposé par une famille, un conjoint, une situation difficile, parfois regretté plus tard, mais toujours difficile. Les femmes qui "enchainent" les IVG sont rares et ne méritent pas plus que les autres de "punition" par la douleur.

Il est traumatisant pour la femme de subir une IVG. Comme cela doit être horrible de se voir imposer une méthode que les médecins savent être longue et douloureuse pour le seul confort du médecin. Je ne vois dans cette imposition de choix de technique qu'une atteinte au droit à l'IVG et un mépris des femmes! Et je vais même plus loin, je pense que ces médecins sont contre le principe de l'IVG et que c'est une façon de punir les femmes qui la choisissent : "tu veux avorter, ok, mais moi je pense que c'est mal, alors on va faire comme moi je veux". C'est inhumain. 

Je suis contre la journée de la femme car s'il y a une journée, c'est que l'égalité hommes-femmes n'est pas une évidence. Je ne suis pas une féministe acharnée. Mais si cette journée peut être l'occasion de rappeler certaines idées alors j'appuie :

Femmes, vous avez le droit à l'IVG dans notre pays.

Femmes, vous avez le droit de faire votre choix, seule.

Femmes, vous avez le droit à une IVG indolore et sans risque.

Femmes, vous avez le droit à la dignité.

 

Edit : * L'Anaes recommande une prise en charge de l'IVG en ambulatoire avec une durée d'hospitalisation inférieure à 12 heures. A partir de 10 SA, la chirurgie est LA technique de choix. Dans tous les cas, quel que soit le terme, il est bien précisé : AU CHOIX DE LA PATIENTE. (merci Gélule)




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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Culture médicale

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Publié le 8 Mars 2011

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Publié le 7 Mars 2011

Dimanche matin, tôt, le téléphone sonne, c'est le régulateur. A ce moment tu as des envies de meurtre. Le Régulateur. Ce pourrait être un titre de film. Tu visualises très bien. Tu le tortuterais avec des histoires de patients en l'enroulant dans un cable téléphonique, tu l'électrocuterais avec des fils de téléphone. Les téléphones n'ont plus de fil de nos jours. Bon, ça serait une histoire de merde mais tes 2 neurones mal réveillés ne peuvent visualiser que ça. Un mauvais nanar.

Tu te demandes si à un moment, ce week-end, le téléphone s'arrêtera de sonner. Une astreinte débutant samedi midi et finissant lundi 8h... Ce téléphone qui sonne tout le temps. A ce niveau, ce n'est plus de l'astreinte. Pourtant cette garde est régulée. Il faut croire que les régulateurs ne sont pas très bons ce week-end. Tu regrettes une fois de plus la normandie où les astreintes s'arrêtent à minuit, ce qui permet d'avoir de façon sûre 7 heures de sommeil. Tu régulais toi-même et tout se passait bien. Le lendemain tu pouvais bosser correctement et tu pouvais en faire régulièrement, en plus de tes journées de boulot, c'était vivable.*

Quand tu es d'astreinte, tu as tellement de mal à t'endormir, savoir que ça ne sonne pas te permettait de relâcher la pression et de dormir. Il vaut mieux être performant 28 heures sur 40 que mauvais 40 sur 40. Trêve de regrets. Tu décroches. D'un air enjoué, le régulateur te parle d'un homme qui a un problème ophtalmologique. Par téléphone, tu dirais que c'est un décollement de rétine. Ca ferait gagner du temps qu'il aille directement en ophtalmo. Lui te dit que peut-être ce serait une conjonctivite et qu'on ne peut pas envoyer tout le monde à l'hôpital... Argument débile vu l'histoire. Avez-vous fait les mêmes études? 

Tu vas au cabinet, tu es fatiguée, vraiment. Cette nuit, tu as failli t'endormir en conduisant. Si tu avais croisé une biche, tu l'aurais forcément prise sur ton pare-choc tout neuf. A la limite, la visite de 2h du matin pouvait se justifier. Mais à 4 heures, on t'a envoyé sur une adresse que Tomtom, plutôt bon d'habitude, ne connait pas. Tu as donc appelé les gens, une hystérique a répondu que c'était facile, que c'était pas loin d'un garage désaffecté, que les caravanes étaient au bout d'un chemin, comme quoi il fallait à tout prix la voir, qu'elle faisait une crise d'angoisse parce que les autres s'étaient battus au couteau devant la caravane. Bon, là tu t'es arrêtée au bord de la route, tu as rappelé le 15 et tu as fait demi-tour. Tu n'a pas l'âme d'une héroïne, tu iras te prendre un coup de couteau une autre fois. Merci Tomtom.

Tu allumes l'ordi, tu essaies de te réveiller, c'est dur. Le monsieur arrive. Ce qu'il te raconte et ce que tu vois (ou plutôt ne vois pas) ne ressemble pas à une conjonctivite... Ca te confirme le décollement de rétine. Tu lui expliques. C'est à ça aussi qu'il avait pensé. Tu mets du temps à trouver la date, tu mets du temps à écrire le courrier. Il te demande si ça va. Oui ça va. Tu lui dis en souriant que tu es fatiguée. Il dit qu'être fatigué ne permet pas de travailler dans de bonnes conditions. C'est une évidence. Il ne râle même pas pour le prix élevé de cette inutile consultation.

La journée avance, ça sonne régulièrement. Au milieu de nombreuses visites inutiles, tu trouves le temps de faire une scène à Mr Poilu, qui sait dans quel état la fatigue peut te mettre alors il laisse couler. Pourtant tu as crié, dit des horreurs, que tu voulais quitter cette région pourrie, repartir bosser là où tu aimais ton boulot et claqué la porte. Fort. Les voisins ont du sentir les murs trembler. Puis tu as envoyé un sms d'excuses. Lamentable. Il espère toute la journée que vous pourrez aller vous balader et donner du pain aux canards. Ca n'a jamais été possible. Pourtant les canards ne sont pas loin. Tu as enchainé les visites, non justifiées mais régulées alors pas le choix. Tu t'es piquée même, heureusement l'aiguille était propre, il ne manquait plus que ça.

Le soir, le téléphone a encore sonné. Tu as reconnu le régulateur, tu l'as cotoyé à SOS Médecins. A SOS, ils acceptent toutes les visites. Ils ne régulent pas en fait. Ils envoient un médecin à la moindre demande. Ils ne se rendent pas compte que toi tu es là 48h et que ça fait déjà 8 jours non-stop. Eux n'ont pas ces horaires-là. Ils ne font pas de la médecine générale.** 

Tu es rentrée à 23h30 à la maison, après une histoire pour laquelle tu rappelleras la patiente lundi, tu aurais dû l'obliger à aller aux urgences ça t'aurait apaisée. Mr Poilu a préparé la tisane aux fruits rouges, ta préférée, celle qu'il va exprès acheter en Allemagne. Vous l'avez bue devant les experts, tu ne te rappelles pas l'histoire, tu as juste rigolé qu'ils bossent de nuit à aller explorer des maisons désertes ça rend mieux à l'écran, tu as enfoui ta tête sur son torse. Vous êtes allés dormir. Cette nuit ça n'a pas sonné. Bonheur et délectation. 

Tu ne bosses pas ce lundi, heureusement. Tu peux profiter des séries débiles du matin de la 2. Ca fait des mois que tu n'as pas regardé et ça n'a pas changé. Celle qui était médecin est maintenant styliste. Tu réfléchis. Finalement tu pourrais arrêter médecine et ouvrir le salon de thé dont tu as toujours rêvé. La nuit, le salon de thé c'est fermé! Ces derniers temps, tu hésites vraiment.


* Si une instance supérieure passe ici, on peut rêver, les gardes complètes sont un problème. Ce n'est pas compatible avec le maintien de l'ouverture des cabinets dans la journée (mais SOS médecins n'est pas une solution, le système mis en place dans l'Eure oui. L'offre entretient la demande) Mon estimé confrère, le Dr Tarpin dont on ne parle pas assez, a assez milité dans ce domaine, il en paie aujourd'hui un bien lourd prix. On me dit souvent "vous les jeunes vous vous plaignez tout le temps". J'ai vu assez de mes confrères, parfois jeunes, en burn out. Je ne veux pas finir comme ça, je ne veux pas divorcer, je voudrai voir mes gamins si un jour j'en ai. La médecine a changé, le monde a changé. Le médecin n'a plus le droit au respect, il n'est qu'un prestataire de service qu'on engueule quand il n'arrive pas assez vite et qu'on rechigne à payer. Les problèmes des gens ont changé : écouter la misère, les difficultés et harcèlements au travail, les problèmes psychologiques de plus en plus nombreux, demandent de savoir se préserver. Pour cela il faut avoir une vie à soi. Il est temps de se rendre compte qu'être corvéable à merci n'est pas l'avenir. Et puis tous les rhumes et "je viens avant que ça s'agrave" vus dans la journée sont des consultations inutiles. L'offre crée la demande, je m'en rends compte en comparant les différents systèmes de garde auxquels j'ai été confrontée. Je me demande comment tiennent ceux qui ont des enfants. J'envie Mr Poilu qui s'endort dès sa tête posée sur l'oreiller. Je n'y arrive pas. Si je veux travailler jusqu'à la retraite, il est possible que je ne sois pas volontaire pour faire les gardes. Ca fait même partie des raisons qui font que j'hésite à m'installer. Et puis tout cela a un coût. Il est temps d'éduquer les gens et de se poser les vraies questions si on veut que tout le système ne s'effondre pas.

** un jour j'écrirai tout ce qui fait que je leur en veux tellement et combien ils participent au trou de la sécu

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Publié le 4 Mars 2011

- Chéri, tel week-end, je vais à un rassemblement associatif, et comme ça c'est bien, je vais en normandie quelques jours après, de toute façon c'est sur la route et pis t'as bien vu ma compta c'est catastrophique toutes ces cases à remplir, il faut vraiment que j'aille voir mon AGA*. Je sais que tu as un concert le dimanche mais je t'aurai déjà entendu jouer le samedi précédent. Ca fait longtemps que je ne suis pas rentrée. Mais si tu veux, je ne vais pas au week-end, je ne pars que lundi.

Surprise. Il a été d'accord tout de suite. Un peu déçu car il devra aller tout seul à un anniversaire, mais d'accord. Aucune remarque. Ton argumentaire préparé minutieusement n'était pas nécessaire.

Il a changé. Il a cru qu'il allait te perdre. Ta récente crise existentielle l'a inquiété, plus qu'il ne l'a montré. Il a cru que tu ne rentrerais pas chez vous.

Tu as toujours tendance à penser que dans cette histoire c'est toi qui as tout sacrifié. C'est toi qui ne vois tes amis et ta famille que de façon épisodique et toujours trop brièvement. C'est toi qui t'apitoies sur ton sort, toi qui pleures parfois, toi qui vas chez le psychologue quand tu rentres sur rouen parce que tu ne veux pas repartir de zéro avec un autre, toi qui as des factures de téléphone qui se sont enfin stabilisées, toi qui as du mal à trouver du boulot, toi qui as de fausses reconnaissances dans la rue de gens qui te manquent... Toi, toujours toi. Un peu égocentrique quand même.

Tu oublies que comme tu es venue pour lui, il a une pression monstre sur les épaules. Il culpabilise quand tu n'as pas de boulot. Il culpabilise quand tu lui racontes qu'on t'a encore fait remarquer que tu n'étais pas d'ici. Il culpabilise encore quand il rentre du boulot souriant et que tu pleures parce que quelqu'un t'a appelé pour t'inviter à une soirée à laquelle tu ne pourras pas aller car c'est à 700 kilomètres ou que tu as reçu un sms t'annonçant que ton frère et une amie sont en train de chanter à un karaoké et que le spectacle vaut le détour. Alors oui, il voit ses proches quand il le souhaite, il a gardé son boulot, bien payé et qui lui plait, il n'est pas tout le temps obligé d'allumer son GPS mais il souffre, comme toi.

Et puis surtout il a peur qu'un jour tu partes. Le jour du mariage, quand tu es arrivée en retard pour t'habiller cinq minutes avant que la voiture ne vienne vous chercher, tu as lu le soulagement sur son visage, l'angoisse que finalement tu ne veuilles plus l'épouser, la peur que tu repartes. Il a peur, tout le temps, que tu repartes. Pour toujours. Il sait que si ça merde entre vous, tu repartiras parce que tu ne te sens pas chez toi ici. Toujours cette impression de décalage.

Depuis ton déménagement, vous avez essayé de passer le maximum de temps ensemble. Tu ne t'es pas investie dans d'autres choses pour que vous passiez le plus temps ensemble. Tu t'es adaptée à sa vie. Tu t'es vraiment sacrifiée, volontairement, bêtement. Tu as fait de mauvais choix. Et tu as craqué. Tu ne peux t'en prendre qu'à toi. Avant tu faisais du sport, de l'associatif, tu bossais beaucoup, tu voyais souvent tes amis et d'un coup plus rien, tu as disparu dans sa vie, sa musique, son association, son appartement, sa famille. Evidemment que tu as craqué. Brutalement.

Alors tu as trouvé un boulot en normandie. Tu as fui. Quinze jours pour faire le point. Quinze jours pour revenir dans ton ancienne vie et qu'il te manque enfin, au treizième jour. Tu as eu peur qu'il ne te manque plus... Mais tu l'aimes vraiment ton Mr Poilu. 

Tu as tiré tes conclusions, tu es revenue, tu l'as retrouvé avec plaisir. Vous avez discuté. Tu as compris son besoin d'être souvent ensemble et de faire des projets. Il a pris en compte ton souhait de vivre ta vie dans votre vie. Vous avez jeté à la poubelle les "il faut" ou idées reçues sur comment réussir sa vie à deux. Depuis ça va beaucoup mieux. 

Vous apprenez ensemble à vivre ensemble. Doucement. 

 

*Association de Gestion Agréée. Obligatoire pour les médecins.

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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