Publié le 10 Janvier 2013

 

J'avais imaginé plein de choses pour ce réveillon. J'avais repensé à un précédent, où regardant Colmar depuis les forêts, un verre de champagne à la main, je m'étais demandée si je ne faisais pas une erreur en m'installant. Je me sentais seule, face à la plaine, pourtant au milieu de la musique et des cris. Je me sentais loin des miens. Et surtout j'avais une boule énorme au ventre, parce que j'avais peur, sacrément peur. De faire une grosse connerie, que ça ne se passe pas bien, de m'enchaîner pour des années à un endroit auquel je ne m'habituais pas...

 

Le 31, quand la journée de travail s'est terminée, assez tôt, j'ai fait la bise à Jacque pour dire au revoir avant ses vacances. J'aime beaucoup sa remplaçante mais je ne suis pas sure qu'elle souhaitera un jour prendre sa succession. C'est dommage, elle travaille bien. Et je l'aime bien.

Petra et Piotr, avec qui nous avons gravi le macchu pichu et bu des PiscoSour, sont arrivés. Nous avons profité d'un verre de champagne autour du feu. J'ai eu plaisir à discuter avec eux en anglais, à les regarder se parler en allemand, à se remémorer leur mariage et le fameux dessert tchèque : les knodles aux fraises saupoudrées de fromage, en rire, à les écouter parler de leurs projets, après ces neuf mois de tour de monde.

Puis nous avons rejoint la ferme où les autres nous attendaient.

Le repas fût délicieux. Les ravioles aux truffes et foie gras fondaient dans la bouche comme de petits orgasmes. Le Pinot noir apporté par Piotr était étonnamment bon, pour du vin allemand. La multitude des desserts a laissé le choix à chacun de choisir. J'ai préféré opter pour le champagne, je ne suis pas très dessert.

A minuit, enfin presque, les coupes ayant dû être nettoyées, chacun a souhaité aux autres une bonne année. MrPoilu a bien répété que "2013 année de la b...", probablement pour me rappeler que j'ai épousé un poète.

Plus tard, j'ai enfilé mon écharpe, mon manteau et nous avons marché jusqu'au champ. Des feux d'artifice éclataient au loin. J'ai pris Léon dans mes bras parce qu'il avait peur, me tenir la main ne lui suffisait pas. Il ne faisait pas vraiment froid. Je lui ai montré le feu d'artifice, allumé par MrPoilu, qui n'a pas duré bien longtemps. Mais c'était notre feu, juste pour nous. De petites fusées rouges pour une nouvelle année.

J'ai dansé sur des musiques démodées. J'ai joué à envoyer des petits anneaux lumineux sur un lustre. Je suis plutôt douée à ce jeu, plus que Piotr. J'ai embrassé MrPoilu sous le gui. Plusieurs fois.

Plus tard, roulée dans ma couette, par terre dans le couloir pour échapper aux ronflements, maudissant MrPoilu d'avoir bu tant de schnaps, j'ai réfléchi.

 

L'année 2012 a fini mieux qu'elle n'a commencé. Il reste quelques problèmes de boulot et de finances mais les choses se sont arrangées. Je vais enfin pouvoir me détendre un peu. Contrairement à ce que je pensais, ce ne sont pas les prêts qui m'ont enchainée, ce sont mes patients, certains en tous cas, leur gentillesse, leurs sourires, leurs mercis. Pour l'instant, à cause d'eux ou grâce à eux, je n'ai pas envie de partir.

Je ne suis pas un médecin parfait, j'ai encore beaucoup de boulot pour m'en approcher. Je suis fatiguée, je râle, certains jours je fais trop vite car ils sont trop nombreux, je ronchonne chez SuperSecrétaire, je continue de refuser plein de trucs aux patients, j'en perds pour ça, j'en gagne aussi, les nouveaux me correspondent plus. J'aime ce métier, profondément.

J'ai rencontré de belles personnes cette année. De belles amitiés. Des gens que j'ai plaisir à voir, plaisir à appeler, plaisir à lire. J'ai passé avec eux des moments merveilleux. Grâce à eux, je me suis souvenue qu'on pouvait rire de bon coeur, voire pleurer de rire. J'en croise certains toutes les semaines, pour d'autres, il faut que nous planifiions quelques week-ends. Twitter nous permet de rester en contact. J'espère que ça va durer parce que je les aime vraiment beaucoup.

Je reçois régulièrement des nouvelles d'Alibabette, chacun de ses messages me met du baume au coeur. Une amitié de 30 ans, quoi de plus beau? Quels que soient les évènements, les hommes, les peines qui traversent nos vies, elle est toujours là.

Mes parents vieillissent et c'est difficile d'être loin d'eux, le temps s'écoule inexorablement. Frère ne me parle plus et je ne vois pas comment nous pourrions renouer. Peut-être avons-nous besoin d'une pause, mais jusqu'à quand? Frérot viendra bientôt nous voir. La chambre d'amis est prête. J'ai hâte qu'il glande sur notre canapé.

La pluie ne me manque plus. Contrairement à l'odeur de la mer, le bruit des tempêtes et la froideur des embruns sur les joues dont je crois que je ne me ferai jamais à l'absence. 

Je sais maintenant où je me verrais bien vivre, après ici, plus tard, dans quelques années. Je n'en parle pas bien la langue, et j'y serai encore plus loin des miens. Mais MrPoilu et moi en avons discuté, c'est un peu plus qu'un rêve, ce pourrait bien devenir un projet.

 

Je me sens toujours seule et loin. Mais après un premier jour rempli par un immense bretzel sucré, une soupe à l'oignon avec plein de gruyère, un Retour du Roi regardé dans les bras du MrPoilu, des paquets de sms de voeux, du feu dans la cheminée, du champagne encore, j'ai pensé que cette année avait fort bien commencé.

 

 

Je voulais aussi vous remercier. Récemment, quelqu'un m'a dit "tu écris joli avec rien". Je dois dire que ça m'a blessée. Parce que ce n'est pas faux. Mais écrire rien, c'est un peu triste. Et inutile.

Et comme par hasard, alors que je songeais une fois de plus à arrêter ce blog, j'ai reçu plusieurs mails me remerciant, pour des raisons variées, d'écrire. Alors merci à vous, d'écrire, de lire, d'être là.

 

Je vous souhaite une bonne année 2013, en espérant que les vents vous soient favorables. Prenez soin de vous.

 

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Publié le 2 Janvier 2013

Jai rencontré Anselme ça fait longtemps déjà. Anselme c'est un peu le genre qui s'écoute pas trop, beaucoup ce genre là même, voire qui s'écoute pas du tout. Il a plein d'autres trucs à faire que s'écouter, comme couper du bois et le ranger, ou bêcher le jardin. Des activités pas fatigantes du tout pour un gars de son âge.

La première fois que je l'ai vu, je faisais des petites journées. A l'époque, je voyais pas grand monde, ils n'étaient pas habitués à changer de médecin, avant moi il n'y avait pas de remplaçant. Pis j'étais pas du village alors je pouvais pas vraiment les comprendre. Pis j'étais trop jeune alors comment je pouvais être médecin. Pis j'avais un nom pas d'ici alors ça c'était grave aussi. Enfin c'est ce qu'ils disaient, les gens du village.

Anselme s'en foutait. Il est venu consulter. Il m'a dit bonjour en souriant. Il a répondu "oui ça va" quand j'ai demandé comment ça allait. Et après "j'ai un peu chaud pis je tousse" quand j'ai voulu savoir pourquoi il était là. Ce coup-là, Anselme faisait une bonne pneumopathie, avec fièvre à 40 depuis 6 jours, douleur basithoracique, crépitants. Une jolie pneumopathie comme dans les livres. Une pneumopathie qui n'avait pas trop mal évolué malgré toutes ses activités. Costaud le Anselme.

Et puis je suis allée remplacer ailleurs. J'ai fini par revenir.

Un jour, je lui ai trouvé de la tension. Au début on s'est dit que c'était le changement de médecin. Un peu con parce qu'on se connaissait déjà. Finalement j'ai traité, mais les traitements ne marchaient pas. Je voulais faire un doppler rénal. Alors j'ai farfouillé dans son dossier. C'est là que je suis tombée sur cette échographie datant de plus de deux ans auparavant. Compte-rendu sur lequel il était écrit "anomalie à recontrôler dans six mois". Oui, six mois. Soit vingt-quatre mois avant. Alors j'ai dit "mais ça n'a pas été recontrôlé ça?". Et Anselme a répondu "ben non, qu'est ce qu'il fallait contrôler?".

Bref, j'ai prescrit un contrôle.

Et j'ai reçu le résultat par la poste, dans une grande enveloppe kraft, avec des petites images d'écho. Des petites images où on ne voit pas toujours très bien parce que l'échographie c'est bien mieux quand on est là au moment où elle est faite. Mais là on voit vraiment très bien. Parce que la petite anomalie a bien grandi. C'est devenu un joli patatome*.

Tellement joli le patatome et tellement gros que j'ai appelé un spécialiste puis plusieurs même. Et ils sont tous d'accord. Un patatome comme ça, il faut qu'on l'enlève. Et c'est grave, oui. 

Et là devant mon bureau, affalée dans mon fauteuil et mon téléphone à la main, malgré la petite voix de ma mère dans ma tête me disant que c'est pas très joli dans la bouche d'une jeune fille, j'ai quand même dit tout haut "putain, bordel de merde, fait chier".

J'ai vu Anselme, j'ai expliqué tout ça. Le patatome, la chirurgie, la suite. Et j'avais mal au ventre en parlant. Pourtant c'est pas mon patatome à moi. Et Anselme a gardé son sourire triste, le même que d'habitude. Et il m'a serré la main en me disant merci. Merci...

Bien sûr ça me fait jamais plaisir les mauvaises surprises comme ça, bien sûr que ça m'aurait touché pour n'importe qui d'autre, bien sûr. Bien sûr que je culpabilise que personne ne l'ait demandé avant ce contrôle et que ça aurait été futé d'utiliser les alertes du logiciel. Bien sûr que je suis une grosse chochotte qui s'attache trop aux gens. Bien sûr.

M'enfin pas Anselme quoi, bordel. 



 

* patatome : de patat- pour la forme arrondie et -ome pour le cancer.

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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