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Publié le 14 Mai 2013

Nous sommes assises dans sa cuisine. Il y a trop de choses sur la table, j'ai dû me faire une petite place pour poser mes affaires. Elle m'explique que les douleurs sont là, un peu plus fortes que le mois dernier. Elle pense que c'est le temps. Nous savons toutes les deux que ces douleurs ne la gênent pas tant que ça, en grande partie parce qu'elle ne s'écoute pas. Quand je suis arrivée elle nettoyait le perron à grande eau. Il fait un peu froid dans cette cuisine, elle vient d'aérer, elle m'a déjà expliqué une des fois précédentes que c'est grâce à tout ça qu'elle est encore là. L'aération, l'activité, le secret de la vieillesse en bonne forme...

Je souris et avant que je lui réponde, elle enchaîne "mais nous n'allons rien faire, hein". Je confirme. Et j'ajoute que j'ai l'impression qu'elle s'est voûtée cet hiver, plus qu'avant et que c'est assez logique qu'elle ait mal. Ça doit sacrément se tasser dans ses vertèbres. Elle poursuit, non elle n'est pas allée chez le cardiologue même si elle m'avait promis qu'elle irait au printemps, de toute façon pour quoi faire, elle pense que je gère tout ça très bien. J'ai peu d'arguments à lui opposer...

Elle me dit qu'elle est fatiguée. Elle répète plusieurs fois qu'elle est vieille. Et bientôt plus encore car son anniversaire approche. Dans un sourire, elle me glisse qu'elle aimerait mourir dans son sommeil. Elle me demande ce que j'en pense, si ce serait mieux comme ça. Je bredouille un oui, ça serait mieux, je me sens un peu con face à cette question. Elle poursuit, mourir elle y pense, elle sait que ça va venir, elle a vécu assez longtemps, ça l'embêterait bien d'aller à l'hôpital. Elle change de sujet et me raconte les derniers potins du village.

Quand je sors de chez elle, je regarde le ciel. Oui, elle va mourir. Et si je crois qu'elle fêtera son prochain anniversaire, je ne pense pas qu'elle verra le suivant. Quel que soit le moment où ça arrivera, j'espère que ce sera comme elle le souhaite.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 18 Mars 2013

Elle vient consulter pour a une bricole. Pas grand chose. Un nez qui coule. Elle sourit beaucoup et semble sur un nuage. Quand elle ôte son T-shirt, je vois la rondeur débutante de son bas-ventre.

Je lui demande "alors vous l'avez gardé?". Oui oui, elle l'a gardé.

Malgré le choc du début, quand elle était arrivée dans mon bureau, son retard de règles et son angoisse sous le bras. Elle n'avait pas de contraception, après ses échecs d'essais bébé avec le précédent. Elle se remettait doucement de cette histoire tristement terminée. Elle profitait de la vie, pas vraiment seule mais pas vraiment accompagnée non plus. Son boulot n'était pas idéal. Ses finances non plus. Il y avait encore les travaux et la poussière à la maison. Elle énumérait lentement tous ces arguments contre une grossesse. J'avais conseillé de temporiser et prescrit une échographie.

Elle était revenue déballer tout ça, m'apportant la photo d'un petit haricot dans une pochette. Elle voulait que je lui donne une réponse qu'elle seule pouvait trouver. Je lui avais exposé les possibilités, elle m'avait posé des tas de questions. Il y avait eu beaucoup de silences. Et puis je m'étais permis de lui dire qu'elle n'avait jamais semblé aussi heureuse. Elle était repartie, toujours un peu paumée, indécise, mais rayonnante. 

Aujourd'hui elle est seule, Il est parti. Elle a choisi, elle aura un enfant toute seule. Elle semble bien entourée.

Une petite graine pousse tranquillement. Et sa maman a un sourire lumineux.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 8 Mars 2013

Muguette, 92 ans, vient consulter au cabinet. Muguette est très voutée, abimée par les années, mais elle dégage une grande force de caractère. Elle ne se plaint pas souvent. Elle est parfois un peu essoufflée, je pense que c'est de l'asthme. En refaisant le point sur la liste des médicaments, je lui demande si elle prend toujours le Diskus prescrit il y a quelques mois et qui avait eu une bonne efficacité au début. Elle dit qu'elle l'utilise, mais "ça ne fonctionne pas votre bazar, et ça n'a aucune goût". Bon. Je continue, on reprend chaque traitement un par un, rien ne semble inutile, je note un nouveau Diskus et puis voilà. Une consultation facile, me dis-je.

Deux semaines plus tard, le fils de Muguette téléphone. Son mari a eu une grosse bronchite et là, Muguette semble l'avoir attrapée, mais ça fait huit jours et ça ne s'arrange pas. Pour une fois, c'est moi qui fais le déplacement. A l'arrivée, Muguette ne se plaint pas. Mais à l'auscultation c'est le drame, ça sibile partout. Je demande à son fils d'apporter l'appareil, je voudrais être sure qu'elle l'utilise correctement. J'avais pensé qu'avec ses doigts si déformés par l'arthrose, ce système serait le plus facile, mais peut-être que je me suis trompée. Elle me montre, elle clipse tout bien comme il faut, elle respire et elle me dit "vraiment ça ne fonctionne pas".

J'attrape l'inhalateur et j'aperçois dans la fenêtre montrant le nombre de dose restantes un zéro. Rouge. Le nouveau Diskus prescrit il y a quinze jour est dans le placard. J'avais oublié qu'ils ont lutté toute leur vie pour faire des économies et ne pas gaspiller. On ne change pas quelque chose qui fonctionne encore en apparence au moins. Celui-ci est peut-être vide depuis des mois.

Son fils me dit "oh mais on n'a pas regardé et en plus ils l'utilisent tous les deux..." en m'apportant le nouvel inhalateur. Muguette respire dedans et me dit "ah oui, là ça fonctionne". Quelques minutes après, elle se sent déjà mieux.

Il faut toujours écouter les Muguette quand elles disent que "ça ne fonctionne pas notre bazar". Il faut parfois penser que si ça fonctionnait au début mais que ça ne fonctionne plus, c'est peut-être à cause d'un trop grand souci d'économie... Il faut penser que même si on a bien fait la démonstration du fonctionnement de l'appareil, on peut avoir oublié de montrer la zone de décompte des doses qui, il faut le reconnaitre, n'est pas faite pour les myopes. Et il faut expliquer qu'un inhalateur chacun c'est probablement mieux.

Il n'y a pas eu de consultation facile. Il n'y a que moi qui n'ai pas voulu écouter.


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Publié le 9 Février 2013

Amelia est originaire d'un pays lointain et parle un français parfait. Son calme et son apparente sérénité m'impressionnent. Elle vient de loin pour consulter dans ce cabinet. Je ne sais pas vraiment pourquoi elle m'a choisie, ni pourquoi elle vient se faire suivre en France d'ailleurs. Aujourd'hui, elle vient pour son frottis. 

Elle a eu trois enfants qu'elle a adoptés. Elle me parle de son couple, de leur impossibilité d'avoir un enfant. Elle semble très détachée de tout ça. Ils sont grands déjà.

Vient le temps de l'examen. Je lui demande d'enlever le bas et de s'installer. Elle est étonnée que je n'utilise pas d'étriers. Je lui explique que ça se fait très bien sans. Je lui détaille chacun de mes gestes. Je pose le speculum puis la préviens que la brosse va frotter le col et que ça peut être sensible. Elle émet un petit "ssh" quand je tourne la brosse que je pose ensuite dans le flacon.

 A l'instant où je retire le speculum, maladroitement je pince le col. Je dépince très vite en me mordant la lèvre, merde, je sors le speculum. Et je m'excuse, sincèrement. Je suis désolée de lui avoir fait mal.

Elle garde son éternel flegme pour me répondre en souriant que c'est l'examen gynécologique le plus doux qu'elle ait jamais eu...

Je reste plantée quelques secondes, le speculum à la main, à me demander comment on a pu l'examiner auparavant pour que ce douloureux pincement de col ait pu être l'examen gynécologique le plus doux de toute sa vie.

 

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Publié le 2 Janvier 2013

Jai rencontré Anselme ça fait longtemps déjà. Anselme c'est un peu le genre qui s'écoute pas trop, beaucoup ce genre là même, voire qui s'écoute pas du tout. Il a plein d'autres trucs à faire que s'écouter, comme couper du bois et le ranger, ou bêcher le jardin. Des activités pas fatigantes du tout pour un gars de son âge.

La première fois que je l'ai vu, je faisais des petites journées. A l'époque, je voyais pas grand monde, ils n'étaient pas habitués à changer de médecin, avant moi il n'y avait pas de remplaçant. Pis j'étais pas du village alors je pouvais pas vraiment les comprendre. Pis j'étais trop jeune alors comment je pouvais être médecin. Pis j'avais un nom pas d'ici alors ça c'était grave aussi. Enfin c'est ce qu'ils disaient, les gens du village.

Anselme s'en foutait. Il est venu consulter. Il m'a dit bonjour en souriant. Il a répondu "oui ça va" quand j'ai demandé comment ça allait. Et après "j'ai un peu chaud pis je tousse" quand j'ai voulu savoir pourquoi il était là. Ce coup-là, Anselme faisait une bonne pneumopathie, avec fièvre à 40 depuis 6 jours, douleur basithoracique, crépitants. Une jolie pneumopathie comme dans les livres. Une pneumopathie qui n'avait pas trop mal évolué malgré toutes ses activités. Costaud le Anselme.

Et puis je suis allée remplacer ailleurs. J'ai fini par revenir.

Un jour, je lui ai trouvé de la tension. Au début on s'est dit que c'était le changement de médecin. Un peu con parce qu'on se connaissait déjà. Finalement j'ai traité, mais les traitements ne marchaient pas. Je voulais faire un doppler rénal. Alors j'ai farfouillé dans son dossier. C'est là que je suis tombée sur cette échographie datant de plus de deux ans auparavant. Compte-rendu sur lequel il était écrit "anomalie à recontrôler dans six mois". Oui, six mois. Soit vingt-quatre mois avant. Alors j'ai dit "mais ça n'a pas été recontrôlé ça?". Et Anselme a répondu "ben non, qu'est ce qu'il fallait contrôler?".

Bref, j'ai prescrit un contrôle.

Et j'ai reçu le résultat par la poste, dans une grande enveloppe kraft, avec des petites images d'écho. Des petites images où on ne voit pas toujours très bien parce que l'échographie c'est bien mieux quand on est là au moment où elle est faite. Mais là on voit vraiment très bien. Parce que la petite anomalie a bien grandi. C'est devenu un joli patatome*.

Tellement joli le patatome et tellement gros que j'ai appelé un spécialiste puis plusieurs même. Et ils sont tous d'accord. Un patatome comme ça, il faut qu'on l'enlève. Et c'est grave, oui. 

Et là devant mon bureau, affalée dans mon fauteuil et mon téléphone à la main, malgré la petite voix de ma mère dans ma tête me disant que c'est pas très joli dans la bouche d'une jeune fille, j'ai quand même dit tout haut "putain, bordel de merde, fait chier".

J'ai vu Anselme, j'ai expliqué tout ça. Le patatome, la chirurgie, la suite. Et j'avais mal au ventre en parlant. Pourtant c'est pas mon patatome à moi. Et Anselme a gardé son sourire triste, le même que d'habitude. Et il m'a serré la main en me disant merci. Merci...

Bien sûr ça me fait jamais plaisir les mauvaises surprises comme ça, bien sûr que ça m'aurait touché pour n'importe qui d'autre, bien sûr. Bien sûr que je culpabilise que personne ne l'ait demandé avant ce contrôle et que ça aurait été futé d'utiliser les alertes du logiciel. Bien sûr que je suis une grosse chochotte qui s'attache trop aux gens. Bien sûr.

M'enfin pas Anselme quoi, bordel. 



 

* patatome : de patat- pour la forme arrondie et -ome pour le cancer.

 

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Publié le 5 Décembre 2012

 

Au début, j'ai pensé que Denise me détestait. Toujours à faire la tronche quand j'arrivais. Toujours à ronchonner à propos de tout. Toujours ce "halala non ça va pas du tout, mais alors pas du tout". Le changement de médecin l'avait perturbée. Elle me demandait des nouvelles de mon prédécesseur que je ne n'étais pas en mesure de lui donner, n'en ayant moi-même pas. Il avait promis de venir prendre un café, il n'est jamais venu. Ca l'a un peu blessée je crois.

Petit à petit, j'ai compris que le problème ce n'était pas moi, mais ce que je représente. La Maladie, ses maladies. C'est plus facile de cristalliser ses douleurs et son angoisse sur quelqu'un que sur son genou en le regardant et en disant "tu me fais mal, j'en ai marre, et pis j'ai pas faim, et j'arrive pas à marcher". Il s'en fout le genou.

Médicalement, j'ai fait un peu de vide sur les ordonnances. Elle a été hospitalisée, elle est ressortie avec des traitements qu'elle a elle-même arrêtés. Finalement elle n'a plus ces symptômes. Je sais pas si c'était une bonne idée, mais elle n'est pas pire et vu les effets secondaires, je ne les ai pas réintroduits. Oui, c'est critiquable. Elle a des tas de soucis qui, additionnés, pèsent lourd. Et qui l'empêchent de sortir, de voir des gens. Elle ne voit que ceux qui viennent la voir. Et elle me dit que ceux-là elle n'a pas forcément envie de les voir, d'un air méchant. Je la regarde, je souris, alors elle rit. Ca désamorce. Finalement, ça ne se passe pas trop mal entre nous.

Pour l'hiver, elle devait partir chez sa fille, ça a été repoussé plusieurs fois. Elle a appelé de plus en plus fréquemment. Oh, bien sûr, il y avait toujours des bricoles, mais toujours les mêmes. Rien de vraiment neuf. La dernière fois, c'était la bonne, elle allait partir, c'était prévu pour jeudi. Alors j'ai souhaité bonnes fêtes, j'ai dit qu'on se reverrait quand elle reviendrait. "Si je suis encore là d'ici là docteur". J'ai dit "on verra, il n'y a pas de raison". Mais il y a plein de raisons.

Alors jeudi, Denise a téléphoné. Elle allait partir mais elle voulait quand même savoir, pour son ulcère, ce qu'il fallait faire. J'ai répété la même chose que les fois précédentes. J'ai ré-expliqué les ordonnances que je lui avais faites, les courriers de résumés, j'ai dit qu'elle pouvait m'appeler de là-bas, j'ai dit que les infirmières pouvaient m'appeler, que le confrère pouvait m'appeler etc. 

Je suis confiante, je pense qu'au printemps, comme les migrateurs, Denise va revenir et je retournerai m'asseoir à côté d'elle sous la lampe qui fonctionne une fois sur deux. Je l'écouterai me parler de ses voisins qui sont tellement bruyants. Je regarderai son carnet de diabète en disant "c'est pas si mal". Elle répondra "vous dites ça parce que vous ne voulez pas me faire de la peine". Je dirais "mais non" et elle verra bien que je pense "c'est vrai". Je ramasserai sa béquille, une nouvelle fois tombée. 

Denise, elle a vraiment peur de ne pas revenir. Moi je suis confiante. Mais c'est peut-être elle qui a raison. Certains migrateurs ne reviennent pas, le voyage les a trop épuisés...



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Rédigé par Fluorette

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Publié le 13 Août 2012

Il fait beau. La route pour aller chez Alfred est longue mais belle. Traverser les petits villages. S'arrêter pour observer un rapace blanc sur un poteau de signalisation. Se faire klaxonner, évidemment. Rouler à travers les champs. Passer entre les arbres centenaires. Profiter de la vue sur les vallons. Autant de paysages inondés de soleil surgissant à chaque virage. Une longue route, mais un joli moment.


Souvent, j'arrive tard parce que c'est loin et que je fais toutes les autres visites avant. Dans ces cas-là, il est devant la télé. Si j'y suis plus tôt, il est dans le jardin, il s'occupe des haricots, des tomates, etc. Aujourd'hui, il était à table et mangeait déjà.


Alfred me demande de venir tous les mois. Tous les vingt-huit jours exactement. Pourtant Alfred n'est pas vraiment malade. Certes, il a eu un cancer mais ça fait un bout de temps. Il a toujours une chambre implantable. Je propose à chaque fois de la faire retirer. Il refuse toujours. Ca me semble dangereux de laisser ça, mais ça fait déjà tellement d'années. Je ne peux pas l'obliger et c'est quand même pas moi qui vais la retirer. C'est comme son cancer, il y a cette boule que je vois, et qui ne grossit pas. Il ne veut pas voir de spécialiste, il ne veut voir personne. Il ne veut pas d'examen complémentaires. Cette boule, elle ne le gêne pas, elle ne change pas, il va bien. Et mon inquiétude le fait rire.


Alfred a toujours le sourire, il ne me reproche jamais l'irrégularité de mes horaires de passage, contrairement à certains. Il a des mouvements bizarres, dont il n'est jamais fait mention dans son dossier et qui n'inquiètent personne. Il a des difficultés d'élocution, qui ne sont pas non plus dans son dossier. M'enfin, son dossier c'est un peu le vide sidéral... Lui, quand il parle, je ne comprends pas tout, mais il n'a pas d'explications, il dit qu'il parle bien. Bon.


L'examen est toujours le même. Les traitements aussi.Des médicaments loin d'être vitaux.

Je pourrais faire le renouvellement pour trois mois. J'ai bien essayé. Il rappelle toujours.

Je ne sais pas pourquoi c'est si important pour lui.

Alfred a des enfants, qu'il voit souvent. Alfred a l'air heureux.

Moi je ne sais pas bien pourquoi je suis là et j'ai l'impression de voler de l'argent pour une visite inutile.

 

Il y a quelquechose qui m'échappe dans cette histoire et je n'arrive pas à mettre le doigt dessus.


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Publié le 26 Juin 2012

 

A chaque fois que je rentre dans ta chambre, il fait trop chaud. Aujourd'hui, ils veulent savoir s'il faut augmenter tes perfs sous-cutanées. Déjà, s'ils arrêtaient de te caler sous des paquets de couverture, ça serait royal. Ca fait dix fois que je le dis et le prescris EN MAJUSCULE. J'ai l'impression que tout le monde s'en tape. La dernière fois, j'ai kidnappé la couette, donc là ils t'ont trouvé une couverture. Alors je vire la couverture. Je peux quand même pas passer faire ça tous les jours. Pis s'ils fermaient un peu le volet aussi, on n'atteindrait pas les 40 degrés. C'est bien le soleil mais moi dès mon entrée dans ta chambre, j'ai soif. Et moi je bois, hein, pas comme toi. T'as juste besoin du drap, et encore. Avec cette chemise de nuit d'hiver, t'as besoin de rien d'autre.

J'arrive toujours à te faire avaler quelques gouttes avec le canard. J'ai tellement peur que tu t'étouffes. Tu manges plus depuis quelques jours. C'est de pire en pire mais tu es toujours là. Non pas que je veuille que tu partes, non, je t'aime bien. En plus tu m'aides bien, t'es toujours à ta place, t'es la seule que je suis pas obligée de pister dans la maison de retraite pour l'examiner. Parfois, ils doivent se cacher tes colocs, dans le placard secret. Mais toi, t'as l'air tellement fatiguée, comment tu pourrais?

Je caresse ta main pour te réveiller doucement. Je relève la tête du lit. Je prends ta main dans les miennes et me penche vers toi pour te chuchoter "bonjour, madame rosie, c'est le docteur". Tu entrouves les yeux et tu fais "ah le docteur" en soupirant, tes doigts se resserrent sur ma main. Voilà, toujours comme ça. Je remets ta tête sur ton oreiller pour que tu sois mieux installée. Je te regarde dans les yeux. Des yeux qui sont absents. Je te demande comment tu vas, tes réponses sont lentes. Ca va. Tu n'as pas mal. Je caresse tes cheveux en te parlant doucement. Ils sont tout doux. Je t'explique que je vais te découvrir, je lâche doucement ta main, je regarde tes jambes qui se recroquevillent de plus en plus. Je les effleure, pas d'oedème, pas de douleur. Je remets le drap sur tes jambes. J'examine ton ventre, pas de pli cutané, je cherche des oedèmes des lombes, je t'ausculte. 

Je reprend ta main. Je te demande si tu as soif. Non, là pas vraiment. Tire moi la langue Rosie. Ouais bon, d'accord, elle est bien mouillée ta langue. Pour une fois, tu vas échapper au canard.

C'est vrai, tu bois pas beaucoup, m'enfin de là à augmenter les perfs, ils veulent te transformer en bibendum ou quoi?

T'as jamais mal en plus. T'es une patiente parfaite. Mais tu me fais mal. Comment on peut rester toute la journée comme ça, à attendre. Et pis à attendre quoi? Qu'est-ce que tu peux bien attendre? Qui?

Parfois j'imagine ce qu'a pu être ta vie. Toi, j'ai pas eu beaucoup le temps de te connaitre. Tu m'as pas parlé de ta jeunesse, du vélo au bord de la rivière, des enfants, de la guerre, de la peur, du sang, des difficultés financières, des douleurs de dos à force de se baisser ramasser les patates, j'imagine un peu. Mais c'est toujours différent. Pis peut-être que c'était pas comme ça du tout. Ca m'aurait plu de les entendre tes histoires.

J'ai déjà allégé les traitements. J'ai décidé qu'on ne t'emmerderait plus avec des prises de sang. Ta famille est d'accord. Ils viennent moins te voir d'ailleurs depuis que ça ne va plus. C'est dur pour eux aussi, je peux comprendre. Moi je viens pas très souvent, mais j'essaie de rester un peu. Sauf si l'infimière me presse.

C'est toujours dur de lâcher ta main. Surtout que tu me tiens fort. Tant de force dans un bras si maigre. Parfois j'ai envie de te faire un bisou sur le front. Mais je me retiens hein, c'est moi le doc, je suis forte, j'ai pas de sentiments. D'ailleurs, c'est ce que tout le monde attend de moi. Pis un bisou, c'est un peu déplacé, tu admettras.

Tu t'éteins doucement. Comme une bougie. Tu éclaires encore un peu. Jusqu'à quand?


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Publié le 9 Juin 2012

Après-midi, il fait chaud, salon de Jeanne et Serge, pendant que je rédige l'ordonnance :

- Vous êtes mariée docteur?

- Oui

- Et vous avez des enfants?

- Non

- Ah... Et vous habitez où?

- Pas trop loin

- Vous vous plaisez ici?

- Ca va, ça va. Dites, pourquoi vous prenez ce médicament?

- Lequel? Ah, ben parce que j'ai mal. Ah non, vous me l'arrêtez pas hein. Donc vous allez rester?

- Oui

- Hier nous on a fêté la fête des mères, c'était bien, on était tous ici, voyez. Vous avez fêté la fête des mères vous?

- Non, vous savez où elle est ma maman

- Au cimetière? (yeux horrifiés, apparemment non elle ne sait pas)

- Non, à GrosseVille, loin

- Ouf (yeux soulagés). Enfin vous l'avez appelée quand même?

- Oui, quand même

- C'est bien. Pour la fête des mères, nous sommes allés à la messe. Vous allez à la messe docteur?

- Euh non, enfin de temps en temps enfin rarement quoi. Enfin sauf si on me force

- Vous devriez, moi j'y vais toujours. C'est important, le diable est partout

- Ah

- Oui, partout. Les gens sont méchants, regardez les infos, ça tue, ça vole. Il faut aller à la messe! Sinon ce sera pire.

 

Après ça, je vais au groupe Balint. Et on me dit qu'il faut savoir ne pas dévoiler sa vie aux patients, ne pas répondre aux questions. Leur demander pourquoi ils veulent savoir. Je préfère en dévoiler un peu, sinon ça commère. Au début je ne disais rien et j'avais des retours originaux que je ne connaissais pas moi-même sur ma vie, j'aurais peut-être dû continuer à ne rien dire, aujourd'hui, je serais astronaute, j'aurais un cancer à l'oeil et j'aurais 6 enfants.

La police devrait embaucher des mamies comme Jeanne, tout le monde lacherait le morceau. Et tout le monde irait à la messe. Parce qu'attention, le diable est partout.



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Rédigé par Fluorette

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Publié le 29 Mai 2012

Au début, c'est comme d'habitude. Je vous appelle, je vous regarde onduler* jusqu'au cabinet. Je vous serre la main. Vous vous asseyez tous les deux. La tension est déjà dans l'air.

On commence par Elle. C'est pour le renouvellement, elle va bien, ça roule. Je l'examine, on discute. On revient au bureau.

Je n'ai pas encore fini avec son dossier que tu a déjà ôté sa chemise. Je te propose de se rassoir. 

Je sens ta colère. Et je repousse aussi un peu ce moment. Ce moment où c'est de toi qu'il faudra parler. Parce que je ne sais pas comment te dire les choses. Parce que je ne sais pas ce que tu sais, ni ce que tu as envie de savoir.

Je vérifie les vaccinations et que je n'ai rien oublié. Je finis de rédiger l'ordonnance, j'imprime, je signe, j'explique. Je demande s'il manque quelquechose. C'est tout pour aujourd'hui. Bon.


Je me tourne vers toi. Je te demande si ça va. Tu gromelles ce que je pense être un oui. Je te demande si tu as bien rendez-vous avec ton oncologue. Ta femme confirme. Je parle de tes PSA. Oh toi aussi, tu as vu qu'ils avaient monté, et sacrément en plus, malgré les injections. Je t'explique que je l'ai appelé. Je ne te dis pas qu'il a d'abord répondu que lui te suivait plutôt pour l'autre cancer, celui qui va bien. Je ne te dis pas que je lui ai rappelé qu'oncologue ça s'occupait de tous les cancers et pas seulement ceux qui l'arrangent et qu'on n'allait pas attendre le rendez-vous chez l'urologue. Je te parle de la scintigraphie qu'il prévoit. Tu es sur la défensive, je t'explique comment ça se passe, ça te calme brièvement. Tu sembles réfléchir un peu et de nouveau tu t'énerves.

Je te demande de passer à côté pour t'examiner. Tu ronchonnes en ôtant tes chaussures. Tu râles pendant que je regarde tes pieds.

Tu es en colère. Pas contre moi. Contre tout ça. J'attrape mon stétho et je te souris, ton visage se détend et tu me souris aussi. Et puis tu t'énerves à nouveau. Ce coup-là c'est contre ta femme, je ne comprend pas bien pourquoi. Elle, de la pièce d'à côté, elle répond que tu n'avais qu'à venir tout seul. Je te dis la même chose en riant. Mais je sais que la prochaine fois, elle sera là, avec toi. Vous venez toujours ensemble et elle sera là jusqu'au bout. Je te demande depuis combien d'années vous êtes mariés et tu es fier de me donner la réponse. Ton sourire est de courte durée, la tristesse envahit à nouveau tes grands yeux bleus si clairs. On repasse au bureau. Tu va plutôt bien pour quelqu'un qui va mal.

Pendant que je rédige l'ordonnance, tu me dis que non on ne t'opérera plus, vous avez entendu? Oui, oui, nestor, j'entends bien. Et je comprend.

Tu me regardes dans les yeux et ton regard me fait mal. 

Le renouvellement des traitements chroniques est fait. Tu veux t'en aller. Je sais qu'on va se revoir bientôt. On se serre la main et j'aperçois un sourire. Un petit sourire mais quand même.


Des petites larmes coulent à l'intérieur de moi. Je vois à travers cette dure façade tes failles, ton angoisse et ta douleur. J'ai été lâche aujourd'hui, je n'ai pas prononcé les mots rechute et cancer. Je me suis cachée derrière l'absence de questions, derrière la scintigraphie. Je sais que tu reviendras. Je sais qu'on reparlera. Je sais qu'il y aura des moments difficiles et que tes sourires seront encore plus rares. Je sais que je passerai mon temps à me demander ce qu'avec mon jeune âge et ma vie qui va bien je peux t'apporter, à toi qui t'en vas doucement et qui as si peur, à part ma main dans la tienne et mes sourires.


 

 

* Nestor ne marche pas, il ondule, la trajectoire est étrange, le corps est vouté, c'est très joli à regarder.

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Rédigé par Fluorette

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