Publié le 29 Décembre 2015

En disant “au revoir et bonnes fêtes” à Mr Patin, j’ai ouvert la porte et vous étiez là toutes les deux, dans le couloir. J’allais te demander si tu venais chercher une ordonnance ou s’il y avait un problème avec ta grossesse.

Mais je n’ai pas eu le temps. PetiteCrevette et ses grands yeux bleus se sont avancés, me tendant un paquet doré, un tortillon de bolduc scotché dessus. Je me suis penchée pour l’attraper, j’ai dit merci. J’avais les larmes aux yeux, j’ai bredouillé merci merci beaucoup. Tu as dit “bon on ne va pas vous embêter, vous avez plein de monde dans la salle d’attente hein, bonnes fêtes”. Et vous êtes parties. Et je suis rentrée dans mon bureau.

J’ai toujours trouvé ça un peu bizarre de recevoir des cadeaux de ses patients. Des chocolats empaquetés dans du papier cadeau ou dans de jolis petits sacs en carton. Pas de bouteille, ou très rarement, mes patients me voient comme la sobriété incarnée. Des plantes parfois. Des décorations de bureau. Des peintures. Des cadeaux…

Secrétaire n’aime pas ça, elle a l’impression qu’ils l’achètent, pour que la prochaine fois ils puissent accéder au Sésame : le rendez-vous rapide-tout-de-suite, et en plus elle ne mange aucune sucrerie, jamais. Personnellement souvent ça me rend suspicieuse, je me demande quel est la contrepartie attendue en échange de celui-ci.

Au début de mon installation, j’allais chez MmeCadeau, qui m’offrait tous les trois mois une bouteille, un gâteau, des chocolats. En échange elle estimait avoir le droit de me retenir des plombes alors qu’elle allait bien et que j’étais débordée. Je me sentais manipulée, rester me mettait mal à l’aise, et en retard, et je ne voyais pas trop comment m’en dépatouiller… Et puis un jour, j’ai refusé d’écrire “cholesterol” sur l’ordonnance de prise de sang, parce que c’était inutile et en plus j’avais déjà cédé trois mois auparavant. Et elle m’a quittée. Et j’ai été soulagée.

Depuis j’ai découvert les petits paquets dorés donnés par des PetiteCrevette, qui sont offerts parce qu’on a été la seule voix positive et soutenante au milieu de rendez-vous stressants chez des spécialistes pendant une grossesse difficile, parce qu’on a écouté quand la grossesse suivante est partie, parce qu’on est là dès que PetiteCrevette ne va pas, parce qu’aujourd’hui on s’est réjouies ensemble de cette grossesse qui tient, et qui semble si facile… Des petits paquets qui n'attendent rien en retour, des petits paquets donnés avec le sourire.

Et en cette fin d’année particulière, beaucoup de boites de chocolat ont atterri sur mon bureau, avec des petits mots.

Des petits cadeaux et des petits mots pour dire merci pour ces années passées ensemble.

Des petits cadeaux et des petits mots qui font pleurer.

Des petits cadeaux et des petits mots pour dire adieu doucement.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 8 Décembre 2015

 

Il fait chaud, terriblement chaud. Nous sommes assis côte à côte, après que j'ai couru après lui dans les grottes. Je bois mon Coca, frais.

Il a huit ans, dix peut-être. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il serait mieux à l’école.

Il demande si je peux lui donner mes lunettes, qu’il les regarde de plus près. Je lui donne. Le monde devient pour moi instantanément flou.

Il les manipule, trouve qu’elles sont légères. Il demande combien ça coûte. Je dis 450$. Il manque tomber du banc. Tellement ? J’explique que je ne vois rien sans, et que chez nous ce sont les prix, mais que si elles étaient vendues ici, elles seraient peut-être moins chères, la loi du marché. Il dit qu’ici personne n’en porte. Certes.

Il me les rend. Le paysage reprend corps. Son sourire aussi.

Il me demande ce que je fais dans la vie. Médecin. Il a l’air de trouver ça cool. Alors dans un hôpital ? Je réponds que non, dans un village. Il est surpris, il y a des hôpitaux dans les villages chez nous ? Non, je vois les gens dans mon cabinet. Il ne comprend pas. Il me dit que si on va voir un médecin c’est qu’on est très malade, et dans ce cas-là, on va forcément à l’hopital, à la ville. Il me dit que je ne dois pas avoir beaucoup de travail. Je réponds que si, que les gens viennent pour des petites choses parfois. Et qu’on est plusieurs médecins dans mon village. Il ne comprend vraiment pas. Être malade c’est seulement si on est faible. Alors on est malade le plus rarement possible. Et on attend d’être très malade pour aller à l’hopital. Sinon c’est qu’on n’est pas malade et que ça va passer.

Je ne sais pas quoi lui répondre. Alors je fais une grimace et je hausse les épaules.

Dans quinze jours, je rentrerai, voir des rhinos qu’il faudra “guérir tout de suite” “avec un traitement de cheval”.

Et savourant le picotement des bulles sur ma langue, je me demande comment nous en sommes arrivés là.

N’y a-t-il pas de juste milieu...

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Rédigé par Fluorette

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