Publié le 29 Septembre 2011

Il est des moments où un souvenir refait surface, alors qu'on croyait enfin avoir, non pas oublié, mais au moins un peu enfoui. 

Un jour, au soleil, sur la terrasse, au milieu d'amis, quelqu'un, qui? pourquoi? parle d'enfants malades et de cancer. Et le souvenir refait surface, son sourire, ses yeux, ses si grandes oreilles. L'émotion. L'envie de pleurer parmi tous ces gens qui sont déjà passés à un autre sujet.

 

 

Je suis externe. J'ai 21 ans. Je suis une grande gamine qui fait des études pour prolonger l'enfance.

 

Premier jour de stage en oncopédiatrie. Ce stage est réputé difficile. Tu m'étonnes : la cancérologie de l'enfant, je ne vois pas comment ça pourrait être facile! Pour arranger ça, le chef de service a une réputation de dragon sadique et nous aurons l'occasion à plusieurs reprises d'en faire les frais.

J'appréhende beaucoup la pédiatrie. Je n'aime pas les enfants. Je ne sais jamais comment les prendre. J'ai fait du baby-sitting, les enfants m'adoraient et je ne comprenais pas pourquoi. J'avais l'impression d'être un manche.

 

On nous accueille, notre boulot sera : d'être au staff à l'heure (une seule fois nous avons été en retard, le dragon s'est enflammé et nous a, entre autres, qualifiés de « mollusques visqueux »), d'aller voir les enfants tous les jours, de ranger les biologies (comme dans tous les stages d'externes), , de ne surtout pas essayer de comprendre les chimiothérapies parce que bande de débiles c'est trop compliqué pour vous...

 

J'ai quatre petits patients. L'un d'entre eux s'appelle Dylan*.

 

Dylan a 4 ans. La première fois que je le vois, c'est comme un coup de foudre. Ses yeux dans les miens. Il est plus petit qu'il ne devrait à son âge. Il est assis dans un lit à barreau en hauteur. Ces lits qui permettent aux parents et soignants de ne pas se baisser pour s'occuper de l'enfant et de ménager leurs dos. Dylan a l'air triste. Il joue. Je m'aperçois que nous avons les mêmes oreilles décollées. 

 

Dylan a une cochonnerie dans le ventre.

J'apprendrai au fil des jours combien sa situation est difficile. Il est « à vie » à l'hôpital. Son père bat sa mère et le système a décidé que pour l'instant l'objectif de sa mère était de protéger sa petite sœur et d'essayer de s'éloigner de son mari afin de ne pas perdre la garde de cette dernière. Pour Dylan, c'est trop tard. Il est en attente d'une famille d'accueil. Mais quelle famille d'accueil voudrait d'un enfant sous chimio, à risque de nécessité d'hospitalisations fréquentes et dont tout le monde dit que le pronostic est mauvais.

 

Moi je ne viens que depuis quelques jours, lui cela fait déjà des mois qu'il est là. Les chimiothérapies n'ont pas d'effet sur son cancer. Il refuse maintenant d'avaler les gélules de chimio, il accepte les autres médicaments mais pas ces gélules. Au staff, tout le monde a une théorie : les gélules sont trop grosses, il sait que c'est la chimio et il se rebelle, il faut lui mettre une autre chimio en perfusion, il ne veut pas guérir... 

 

Certains patients ne viennent que quelques jours, d'autres un peu plus longtemps.

Dylan lui est toujours là, et je le vois tous les matins, nous jouons ensemble.

Parfois, je repasse l'après-midi. Mais l'après-midi, sa mère vient le voir avec sa petite sœur. Il aime beaucoup Kelly. Quand ils jouent ensemble, ils ont l'air heureux.

 

Rapidement, il est content de me voir venir le matin. Il m'attend pour jouer.

 

J'ai eu des cours sur l'empathie et le risque de contre-transfert.

Je sais qu'il ne faut pas s'attacher aux patients. Je le sais. C'est trop tard. Dès le premier jour, c'était déjà trop tard.

J'aime cet enfant. J'aime le voir tous les jours, j'aime jouer avec lui, j'aime son sourire quand j'arrive. Je me verrais bien être sa famille d'accueil. Je sais que ce n'est pas possible. Je ne suis que l'externe. Je ne suis pas une famille. Je suis étudiante, ma vie n'est pas stable, je sais tout ça. C'est une idée idiote. Mais j'aime cet enfant.

 

Pendant 3 mois, nous avons parlé, joué 6 matins sur 7. Pendant 3 mois.

 

Puis, il a fallu changer de stage. Je suis retournée voir Dylan. On (qui? je ne m'en rappelle pas) m'a dit que ce n'était pas une bonne idée, que je n'étais pas à ma place.

Je n'y suis plus allée.

Je demandais de ses nouvelles à ceux qui y étaient en stage.

 

Un jour, j'ai croisé Dylan dans la cour de l'hôpital. Une aide-soignante qui allait porter des prélèvements l'avait emmené avec elle, pour qu'il sorte un peu du service. Elle, je ne la connaissais pas. Mais lui m'a reconnu. Tout de suite, il m'a regardée et tout le temps où nous nous sommes croisés, il m'a fixée. Il avait l'air fatigué. Je lui ai souri. J'avais envie de l'attraper et de l'emmener, loin. Je ne sais pas si j'aurais dû continuer d'aller le voir, je ne sais pas si j'ai bien fait d'écouter ce « on » qui m'avait dit que je ne devais pas faire ça. Je ne remplaçais pas sa famille. D'autres ont noué des liens dans ce service. Chacun avec un enfant différent. Ce stage nous a tous changés.

 

Dylan est mort peu de temps après. 

 

Je n'oublie pas son visage. Ses grandes oreilles me reviennent quand j'entend parler de cancers d'enfants.

 

 

- Hé Fluorette, qu'est-ce que t'en penses?

Rien, je ne pense rien, je ne sais même pas de quoi vous parlez. Mais je veux bien un verre de rouge. Et du boeuf aussi. Des trucs qui ont du goût. Je crois que c'est ça que j'aime dans le Saint-Emilion et le boeuf, le goût, la couleur, j'ai l'impression d'être plus vivante.


 

 

* Bien sur, il ne s'appelait pas vraiment Dylan. Lorsqu'une de mes amis a appelé son enfant comme lui, un frisson m'a parcouru le dos.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 20 Septembre 2011

La secrétaire me demande si je peux faire une visite pendant la pause de midi. Une infirmière a téléphoné pour que je passe renouveler les médicaments d'une patiente. Bien sûr. Je mange et j'y vais. Je mange toujours dès que je le peux. D'abord parce que je suis un estomac sur pattes. Ensuite parce que j'ai trop de souvenirs de repas sautés et d'après-midis difficiles, avec des mouches devant les yeux et des impressions de ne pas entendre ce que les patients me disent. Au bout de la troisième fois à répéter la même question ça me décrédibilise, les patients me regardent bizarrement, ils pensent qu'ils auraient mieux fait de partir "parce que c'est la remplaçante".

Je monte dans mon carrosse. C'est agréable de rouler sous le soleil. C'est quand même un peu l'été. Les cigognes volent au dessus des champs. Bientôt elles partiront pour de longs mois. J'ai la tête ailleurs. Et puis voilà, zut, j'ai raté le 946, les numéros des maisons sont trop grands : je suis passée de 922 à 1032. Je fais demi-tour. En fait je ne pouvais pas le voir ce numéro bien caché dans une énorme clématite fleurie. Je me gare facilement. Pour cette raison, entre autres, j'aime bosser à la campagne. Le portail est fermé. Il faut se contorsionner un peu pour faire tourner la clé qui est de l'autre côté. Au début, je n'osais pas trop. Maintenant je rentre chez les gens presque comme si c'était chez moi. Parce que parfois c'est bête mais ils ne bougent plus, comment viendraient-ils ouvrir? D'autres fois, ils dorment devant la télé à fond les ballons et la sonnette au milieu du bruit ambiant ne les réveille pas. 

J'entre dans la cour, je sonne et je pousse la porte.

Cette patiente-là, elle marche. Elle arrive vers moi et me parle en allemand en bougeant beaucoup les bras. Je lui souris et lui dis que je ne parle pas allemand. Il semble qu'elle ne parle pas un mot de français, c'est assez rare. Elle continue quand même, sans s'arrêter. Je plisse les yeux, souris bêtement et prend mon air "je suis débile et je ne comprend pas", lui répète que je ne comprend rien. Ca ne la dérange pas. Je trouve un sachet plein de médicaments dans lequel il y a aussi une ancienne ordonnance. Il y a plein de boites pleines là dedans. Nous nous asseyons. Je lui pose des questions auxquelles elle ne peut pas répondre. Nous parlons toutes deux, mais pas ensemble. Aucun mot ne fait tilt à mes oreilles. Je finis par l'examiner. Rien ne me semble grave. Je m'assois pour renouveler les médicaments. Au milieu de la logorrhée, je saisis "drei mal". Je sais que drei c'est trois. Je me concentre et il est possible que Mr Poilu m'ait appris ce mot, ça pourrait être mois, ça pourrait coller. Alors j'en mets pour 3 mois. Et je dis "ja drei mal". Bon, voilà. Elle sourit.

Je me lève, j'attrape ma mallette, je lui souhaite une bonne journée. Elle me dit "merci". Elle ne me raccompagne pas. Je referme la porte et le portail en me contorsionnant une nouvelle fois.

Je n'ai pas l'impression d'avoir bien travaillé, ni mal d'ailleurs. Je n'ai pas l'impression d'avoir servi à grand chose. Je vais pouvoir observer les cigognes en rentrant.

 

 


NB : Le soir Mr Poilu s'est moqué de moi et m'a rappelé que j'ai vraiment une petite tête, que "mal" c'est "fois" et d'ailleurs où en sont les devis pour les cours d'allemand et gnagnagna. Pour me venger, ce jour-là j'ai publié le récit de sa blessure qui a failli lui coûter la vie.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 9 Septembre 2011

Revenir aux sources.

Là où j'ai commencé à remplacer. Là où j'aurais pu m'installer. Là où j'aime travailler.

Savoir que cette fois c'est vraiment la dernière fois. Ce goût d'adieu.

Discuter autour d'un café et de chocolats avec mes remplacés. Savoir que ce genre de moments ne sera plus.

 

Revenir aux sources.

Raccompagner quelqu'un à Rouen. Prendre le chemin le plus long pour rentrer. Passer devant la mairie, observer les skateurs pendants que le feu est rouge. Rouler lentement pour profiter des passants, du soleil, des bâtiments.

Voir passer ceux qui reviennent du marché et portent des tas de paquets ou des bouquets, du pain...

 

Revenir aux sources.

S'arrêter sur un bord de route. Attraper l'appareil photo dans le coffre pour faire quelques clichés. Critiquer la luminosité. Maudire un peu les nuages et la bruine. Repartir.

 

Revenir aux sources.

Aller diner entre copines. Rire. Savourer l'instant. Supporter l'engueulade des mêmes copines. Répondre au sourire du serveur. Penser qu'il est vraiment pas mal. Profiter de la fin de la crise. Recommander un pichet de sangria. Devoir se rabattre sur une bouteille de rosé. Frustration. Se promettre qu'on reviendra, dire au serveur que la prochaine fois, il aura intérêt à avoir des réserves de sangria.

Savoir que ce sera peut-être dans très longtemps.

 

Revenir aux sources.

Aller à la mer. Sentir le soleil et le froid en même temps. Respirer l'air marin. Se demander comment vivre sans ça. Courir sur les cailloux, manquer se casser la figure. Se dire que ce serait bien bête de se casser une patte. Regretter d'avoir oublié un manteau dans l'Est par excès d'optimisme.

 

Revenir aux sources.

Se ballader en ville. Aller chez le psy. Connaitre chaque magasin. Savoir où aller selon ce qu'on cherche. Etre surpris parfois par une nouvelle enseigne. Flaner. Regarder le Gros Horloge. Regarder les touristes qui regardent le Gros Horloge. Acheter une jupe rouge. Drôle d'idée. S'assoir sur un banc devant la Cathédrale. Se méfier des pigeons. Avoir les bras chargés de paquets. Traverser les ponts, regarder les touristes qui remontent sur les bateaux de croisière. Culpabiliser un peu d'avoir fait flamber la carte bleue. Repenser à ce qu'il a dit  "il faut prendre soin de vous, personne ne le fera à votre place". Culpabiliser moins.

 

Revenir aux sources.

Se garer dans la cour de la maison familiale. S'apercevoir qu'il n'y a personne. Voir le chat qui arrive en courant. Sortir la valise de la voiture. Entrer. Nourrir le monstre. Laisser la porte ouverte car il fait plus froid dedans que dehors. Monter ranger les affaires. Entendre Frère qui crie qu'il faut toujours fermer la porte quand on est l'étage. Descendre l'embrasser et le serrer fort.

 

Revenir aux sources...

 

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Publié le 5 Septembre 2011

 

Kader est ce que j'appellerai un jeune de banlieue difficile. Il est une caricature de la cité. Casquette-survêt. Il parle wesh-wesh. Il joue les caïds.

Il rentre dans mon bureau, il boite. Il enlève sa casquette. Je l'invite à s'assoir et après les présentations d'usage lui demande ce qui l'amène.

- Je suis vénér, j'ai mal au genou

- J'avais vu, c'est arrivé comment?

- Ben hier, je jouais au foot et d'un coup, aïe

- Ca a craqué?

- J'sais pas trop, possible mais possible que non

- Décrivez-moi comment ça s'est passé?

- Ben j'ai voulu avoir le ballon pis voilà

- Gné Tout seul? Contre quelqu'un? En faisant quoi?

- Ben tout seul, comme ça

Il me mime un truc. A priori il a tenté de s'appuyer sur sa jambe droite.

On passe donc à côté pour regarder le genou, qui est très gonflé. Inexaminable même. C'est souvent le cas pour les genoux. Il n'y aucune douleur osseuse. Le genou c'est bien mon rayon et je pense qu'il y a une belle grosse entorse grave.

- Bon, je vais vous prescrire une attelle et demander une IRM

- Moi je veux voir un spécialiste

- Pour quoi faire?

- Ben pour voir un spécialiste

- Le spécialiste ne vous apportera rien pour l'instant. Donc on va...

- Non mais moi je veux voir un spécialiste

- Bon ça suffit stop. Maintenant on va reprendre au début, vous allez m'écouter, je vais ré-expliquer et personne ne verra de spécialiste aujourd'hui.

 

Vu le genou, je sens qu'il y a quelque chose, je le sais, je le vois son genou. Je lui prescris et lui explique tout ça. Il a l'air satisfait. Malheureux car il bosse sur les marchés et ça ne va pas être facile mais satisfait.

 

Deux heures après, je vais partir du cabinet quand j'entends parler dans le couloir. Je trouve Kader au téléphone, je lui demande pourquoi il est là, il a du mal à mettre correctement son attelle, il a besoin d'aide. Pendant ce temps, il a posé son portable sur la chaise d'à côté et j'entends son correspondant brailler car personne ne lui répond. Pendant que je rescratche l'ensemble, il raccroche au nez de son interlocuteur. Il me remercie et il s'en va.

 

J'ai revu Kader plus tard, il accompagnait sa maman. Il avait rendez-vous avec le chirurgien car un de ses ligaments croisés était abimé. Il voulait juste me tenir au courant.

 

 

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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