Publié le 28 Juillet 2011

Alain, 15 ans, vient consulter pour une toux. Je lui demande de se déshabiller, il enlève son T-shirt. Je fais un examen ORL, cardio, pneumo. Il se rhabille. Sa toux n'est pas méchante. On en profite pour discuter assez longuement de sa consommation de cannabis. Au moment de sortir du cabinet, il me dit "oh j'ai oublié, j'ai un truc au pied". Re-belotte, direction la table d'examen, la consultation aura duré plus longtemps parce que je ne l'ai pas fait déshabiller au début.

Bernard, 48 ans, retard mental. Il vient accompagné de son frère de 52 ans pour son renouvellement d'anti-hypertenseur. Je lui demande de se déshabiller. Ce n'est pas la première fois que je le vois, il sait que je demande d'enlever le pantalon. Il se met en caleçon. Et là j'aperçois un problème qui n'existait pas il y a trois mois : une hydrocèle de 15 centimètres sur 10, pourtant invisible sous le jean. Elle est apparue récemment mais dans la famille de Bernard, des agriculteurs bosseurs, on ne se plaint pas et personne ne regarde Bernard. Il sera opéré rapidement.

Robert, 55 ans, diabétique depuis 10 ans, ne comprend pas pourquoi je veux voir ses pieds puique d'habitude personne ne regarde ses pieds, on remonte juste la chemise, comme ça, pour la tension, à chaque bras. Longue explication.

Aline, 28 ans, a une douleur de gorge unilatérale depuis 3 jours, de la fièvre et une fatigue importante. Je demande qu'elle ôte son T-shirt. Je regarde sa gorge, je fais le TDR, j'écoute ses poumons, son coeur, le TDR est positif. Nous traitons, elle est satisfaite, elle repart. Elle revient 3 jours après pour me montrer ses varices. J'aurais dû regarder la première fois.

Marie, 35 ans, vient pour un "ça gratte là en bas". Elle ne veut pas que je regarde. Je l'interroge. Je suppose que c'est une mycose, je traite à l'aveugle et j'espère que ce n'est pas plus.

 

Faire déshabiller ou non, that is the question... Quelle place pour la pudeur en consultation? Qu'elle concerne le corps ou la façon de vivre des patients.

 

A l'hôpital, la question ne se posait pas. Aux urgences, les patients venaient pour un problème : une cheville, un nez, on se concentrait sur la zone. Si le problème était un peu plus complexe, les AS étaient passées avant et le patient était déjà en blouse, on pouvait le regarder sous toutes les coutures. Pendant l'hospitalision, personne ne se demandait si les patients aimaient ça, être déshabillés, c'était comme ça épicétou. Personne ne leur demandait non plus s'ils étaient d'accord que le matin, 12 personnes en blouse défilent dans leur chambre pour discuter du "cas", moment très bien décrit dans le merveilleux Les Bidochon, assujettis sociaux. Peu de médecins demandaient l'autorisation d'être à 12 à regarder leur zizi. A l'hôpital, on infantilise les gens, on ne leur demande pas leur avis, on décide pour eux.

 

Mais en médecine générale, c'est différent. Il faut composer avec le patient qui est grand et peut refuser ce que le médecin lui propose. Lors de mon premier stage en médecine générale, j'ai été confrontée à 3 façons d'examiner les patients :

- le premier travaillait en zone péri-urbaine avec une patientèle de classe moyenne, qu'il ne déshabillait que rarement. Le gros de son examen clinique consistait en relever une manche pour prendre la tension, quel que soit le motif de consultation. 

- la deuxième avait des patients urbains d'origine étrangère pour la plupart qui venaient essentiellement pour parler et pleurer*. Elle déshabillait les bébés, les adultes étaient examinés avec leurs vêtements. Il n'y avait pas de savon jusqu'à ce que je lui en fasse la demande.

- le troisième était un médecin de campagne, un pur et dur, qui a passé sa vie à faire de la médecine et qui, la retraite prise, continue de faire de la médecine à travers le monde. Il avait pris l'habitude pendant son exercice en pays arabe au début de sa carrière de faire déshabiller les gens, ce qu'il a continué jusqu'au bout. Dans les placards, il y avait de quoi faire : de l'examen clinique, des frottis, de la petite chirurgie, des perfusions, des injections, de quoi éponger du sang en grande quantité, de quoi nettoyer, aspirer, laver... Rarement j'ai vu cabinet aussi bien équipé. 

J'ai vite compris que je préférais la troisième méthode. Il m'expliquait que même si un jeune venait pour une angine, regarder ses pieds permettait de dépister d'autres choses. Certains ne viennent chez le médecin qu'une fois par an pour un rhume, c'est l'occasion de faire de la prévention, par exemple demander pour les vaccins et en profiter pour chercher les pouls périphériques chez un fumeur. C'est là que j'ai vraiment appris à regarder et toucher les patients (pas à l'hôpital où s'est pourtant déroulé l'essentiel de ma formation).

Par la suite, j'ai fait déshabiller les gens. Chaque consultation était l'occasion de débrouiller le problème pour lequel ils étaient venus mais aussi de faire de la prévention et du dépistage. Je leur expliquais pourquoi je leur demandais de se déshabiller. Je leur posais des tas de questions. Remplaçant souvent dans les mêmes cabinets, il y avait une certaine routine avec certains patients, et puis être en sous-vêtement ce n'est pas très différent d'être en maillot de bains. Je faisais des méga-points sur chaque dossier de diabétique. J'estimais faire très bien mon travail. Après 22 patients par jour, j'étais satisfaite mais épuisée, je rentrais tard à la maison. 

Je lisais, je parlais avec des amis. Et le doute s'est insinué : Pourquoi poser autant de questions? Les patients ont-ils l'impression que je m'insinue dans leur vie, que je vais trop loin?** Pourquoi obliger des gens qui n'en ont pas envie à se déshabiller? Forcer au déshabillage est-il une forme de maltraitance? Ceux qui viennent pleurer et déballer leurs horribles histoires n'ont pas envie de montrer leur corps après avoir étalé leur esprit. Si les patients viennent pour un problème A, pourquoi chercher un problème B qui ne les dérange pas et pour lequel ils n'auraient pas consulté? Jusqu'où aller? N'est-ce pas pour me donner bonne conscience que je travaille comme ça? Comment tenir sur le long terme physiquement en faisant certes peu de consultations, mais d'épuisantes et longues consultations? Et puis, même si je ne cours pas après l'argent, comment ferais-je à l'avenir, moi qui souhaiterais avoir une secrétaire sur place?

 

C'est à ce moment que j'ai changé de région, de patients, de remplacés. J'ai fait du SOS, caricature de la consultation pour UN problème. J'ai de nouveau remplacé des médecins qui travaillent à la chaine, qui "voient" 3 patients à la fois, qui ne font pas de la "bonne médecine", qui recopient des ordonnances, qui donnent une solution-médicament à chaque plainte. Mais certains patients en sont satisfaits parce qu'ils ne viennent pas chercher plus qu'une solution rapide à leur problème, ils n'ont pas envie qu'on aille plus loin. Et même si cette façon de travailler ne me convient pas, ça fait réfléchir.

 

Alors j'ai changé. Je ne suis plus l'extrêmiste de l'interrogatoire et de l'examen complet que j'ai été. 

Je ne déshabille plus systématiquement les gens, Je ne sais toujours pas s'il faudrait déshabiller les gens*** ou pas, je n'ai trouvé aucune donnée là dessus, j'ai toujours l'histoire de Bernard en tête (j'attends d'ailleurs vos avis sur le déshabillage en général). J'essaie de ne pas aller trop loin dans mes questions pour ne pas paraitre intrusive et trop curieuse. Je tente de m'adapter à leurs demandes tout en restant ferme sur ce qui ne me semble pas négociable. J'essaie d'éviter les demandes de poignée de porte en demandant de nombreuses fois "s'il n'y a rien d'autre". Je prends le temps quand il le faut, pour écouter, pour réfléchir, pour comprendre. Je ne me rends plus malade quand la consultation n'a pas duré 15 minutes, ça rattrape mon retard de la consultation où j'ai trop réfléchi. Je n'essaie plus de faire le point sur tout à chaque fois. Je me dis que les gens reviendront s'il manque quelquechose. Je sais de toute façon que ma patientèle sera la reflet de ma façon de travailler et d'être. Je me sens plus sereine pour travailler et moins fatiguée quand je rentre le soir. 

 

Je sais que je continuerai de me remettre en question et que mes réflexions actuelles seront peut-être balayées dans quelques temps par une nouvelle idée. Je sais que je ne fais pas tout bien. Je sais que certains ne reviendront pas me voir moi, parce que ma façon d'être et de travailler ne leur convient pas, parce que je fais quand même souvent déshabiller, parce que je suis trop rigide, parce que parfois je dis des gros mots, parce que je leur aurais retiré un tanakan qu'ils gobent depuis 10 ans, parce que parce que...

J'essaie de faire bien. Mais ce n'est pas facile. J'ai beaucoup de questions sans réponse.

 


 

* Je ne fais aucun lien entre les deux : leur origine et leurs motifs de consultations. Je crois seulement que sa patientèle était comme ça, qu'elle venait la consulter parce qu'elle écoutait très bien et que ceux qui n'avaient pas besoin d'être écoutés allaient voir son associé qui avait moins de retard dans ses rendez-vous.

** J'ai relu Martin Winckler pour qui trop de médecins posent des questions intrusives et déplacées. Comme dans toute discussion à deux, ce qui peut paraitre déplacé pour l'un ne l'est pas pour l'autre. Ces derniers temps j'ai vu des patients venir pour des sérologies alors qu'ils en ont déjà fait il y a 2 mois, si je demande s'il y a un risque, ils me répondent que non vraiment aucun mais que "pour voir ça serait bien". Cette question me semble adaptée car après discussion on peut parfois annuler la demande. Mais cela peut sembler intrusif.

*** Comme j'en ai discuté avec l'une de vous par mail, je continuerai toujours à déshabiller les enfants. Parce qu'il y a des coups parfois cachés sous les vêtements ou les couches, parce qu'un parent ne regarde pas forcément son enfant sous toutes les coutures même s'il l'aime, parce qu'une croissance ça se surveille, parce que je pense que c'est mieux et que là dessus je ne changerai pas.

 

Edit : Jasamod a écrit sur le même sujet un post que j'aurais pu écrire tellement ce qu'elle raconte touche cette réflexion. je n'ai pas parlé du problème médicolégal qui va peut-être prendre malheureusement encore plus de place dans les années qui viennent...

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 21 Juillet 2011

Catégorie "j'aime potiner à propos de mon médecin"

 

A propos de mon remplacé :

- Vous allez reprendre sa place? Je dis ça parce qu'il est vieux non? Quel âge il a?

 

A propos de mon remplacé, en arrêt pour durée indéterminée, avec lequel je viens de manger et qui va très bien :

- Oh le Dr Z. je l'ai vu hier à la clinique Bidule, la chimio ça l'abime hein, il a perdu tous ses cheveux! Un cancer du foie c'est beaucoup quand même.

 

- Pourquoi il est pas là? Il est encore en vacances?

Variation : - pourquoi il est pas là? En formation? Mais pour quoi faire?

 

- Il est parti en vacances? Où ça? Je dis ça parce que je le connais bien alors j'ai le droit de savoir.


 

Catégorie "c'est pas pour dire du mal"

 

- C'est pas pour dire du mal mais quand même, pourquoi il part soigner des africains et que nous on vous a?

- Je vois pas pourquoi j'aurais des génériques, j'ai cotisé moi j'ai le droit à des vrais médicaments. Les génériques on a qu'à les filer aux CMU.

 

Catégorie "ça fait toujours plaisir"

La précédente remplaçante était obèse :

- C'était vous la dernière fois je vous reconnais! Ah non, c'était pas vous... [Réflexion] Mais si! Vous avez changé de cheveux, c'est pour ça que j'avais un doute.

 

- Quoi? Encore une remplaçante avec un nom même pas français?

- Vous avez grossi non? Non? Mais si!

 

Catégorie "ça fait vraiment plaisir"

- Ca fait tellement plaisir de vous revoir. Ca faisait si longtemps. Si je me retenais pas, je vous ferais la bise.

- C'est sympa de vous revoir. J'étais content qu'au téléphone la secrétaire dise que c'était vous.

- Vous m'avez convaincu, je vais faire le régime et vous allez suivre mon diabète.

 

Catégorie "ça fait vraiment pas plaisir"

- Quoi? C'est encore vous? Je suis hyper déçu(e)

- 16/10, et puis quoi encore? Je suis sure que vous me dites ça pour me faire de la peine.

 

Catégorie "l'hygiène c'est pas trop mon fort"

- Pourquoi vous voulez voir mes pieds, vous voulez vérifier que je me lave?

- Vous voulez voir mes pieds? Ah ça tombe bien hier je me suis lavé et j'ai changé de chaussettes.

- J'espère que tu t'es lavé Norbert, la petite elle veut que tu te déshabilles

 

Catégorie "retraite"

Retraité, déjà 2 mois de dépannage par la pharmacie :

- Vous en avez de bonnes vous. Comme si j'avais le temps de venir chez le médecin. J'ai du travail moi!

 

- La retraite comment ça se passe? Bien. Très bien. Si j'avais su je l'aurais prise à 18 ans

 

 

 Catégorie "j'ai pas bien tout compris"

 - J'ai eu du mal à mettre mes chaussettes de contorsion le matin


- Vous avez déjà eu un ulcère de l'estomac?

- Oui, j'ai eu un abcès anal

- ...

 

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 18 Juillet 2011

 

Je suis dans la bonne rue mais les numéros ne sont pas logiques. Les pairs et les impairs ne sont pas triés par côté mais un peu n'importe comment. Parfois je voudrais pendre par les pieds ceux qui nomment et numérotent les rues. Ils n'ont jamais dû avoir besoin de chercher une maison, le soir, sous la pluie. Et encore, ici j'ai de la chance, on voit assez bien les numéros, parfois il faut se contorsionner, certains ont beaucoup d'imagination pour les cacher. Finalement, c'est là. Derrière un grand portail. Je rentre.

Elle me guettait. Pas besoin de sonner que la porte est déjà ouverte. Elle est fière de se rappeler que nous nous sommes déjà vues. Elle me questionne "en quel mois on est hein?" En juillet, je lui réponds. "Ah bah ça ne se voit pas. Quand même pour les enfants, c'est pas des vacances, franchement. Comment voulez-vous qu'ils jouent dehors? Si on ne peut même plus profiter Halala Et puis pour mes douleurs, forcément c'est pire. J'ai déjà remis le chauffage hein, vous sentez comme ça fait du bien". Moi je suis en tong et T-shirt, la pluie ne me dérange pas. Evidemment, quand elle parle, elle avance moins vite voire elle s'arrête pour me regarder et vérifier que j'acquiesce à ses récriminations. Je hoche la tête. J'ai accroché mon demi-sourire compassionnel sur mon visage. Elle doit penser que ça va, je suis de son avis. Elle se retourne et continue d'avancer.

Elle me propose une chaise. Elle ne va pas plus mal que d'habitude. C'est difficile de l'examiner parce qu'elle parle tout le temps et même quand je lui demande de faire une pause pour l'auscultation, elle n'arrête pas. L'examen est inchangé, dans les limites de sa logorrhée. Elle n'a pas chuté. Comme le somnifère ne peut se renouveler pour plus de 28 jours, nous venons renouveler tous les 28 jours. J'ai déjà essayé de lui arrêter mais à chaque fois j'ai eu le "je ne peux pas dormir sans et celui-là ils me l'ont donné à l'hôpital, c'est le seul qui est bien, il ne me fait pas de mal" J'ai bien essayé d'expliquer que le n$ctr$n c'est vraiment une cochonnerie, qu'on pourrait décroitre, qu'on pourrait d'abord essayer un moins fort, qu'arrêter brutalement, je ne suis pas d'accord non plus, et pourquoi pas des plantes plutôt ... J'ai avancé beaucoup d'arguments, j'ai donné plein d'idées. Elle le prends toujours, consciencieusement, tous les soirs. "C'est l'hôpital, docteur, qui me l'a prescrit" Non, je ne peux pas lutter contre la toute-puissance hospitalière.

Pourtant, elle leur en veut. Elle me raconte à chaque fois comme ils lui auraient filé une maladie au don du sang. Dans son dossier, je n'ai rien trouvé qui irait dans ce sens. Mais elle, elle en est sûre. "Parce qu'avant, docteur, j'y allais avec ma soeur, on s'allongeait, j'étais jeune alors. Ils nous piquaient mais ils étaient dans notre dos, on ne pouvait pas savoir s'ils changeaient les aiguilles. Alors, j'ai attrapé La Maladie". La Maladie semble mériter une majuscule tant elle semble grave, tant elle semble réelle. Elle est déjà passée au sujet suivant et me montre son bandage. "J'ai mal docteur, depuis longtemps, parce que j'ai une carence et des problèmes de sang, alors mes os cassent, souvent" C'est pareil que pour le reste, dans son dossier, il y a un bien une hypertension et un cancer du sein, opéré, traité, guéri depuis le temps, mais rien d'autre. Et elle ne se casse rien. Pour l'instant.

J'essaie d'écrire l'ordonnance, je lève souvent les yeux pour la regarder parler. Elle va me chercher la photo de sa petite fille. "Elle est jolie, hein qu'elle est jolie" Je regarde la photo. Je dis "ah oui". Elle est déjà en train de m'expliquer qu'elle fait du piano et qu'elle joue très bien, elle ne s'arrête pas. L'ordonnance est finie, la FSE aussi. Elle embraie sur la belle-fille qui ira chercher les médicaments "qu'est ce qu'elle est gentille, elle est pas obligée pourtant hein mais elle est gentille. Ils s'occupent tous bien de moi" Je regarde la pendule. Je me laisse encore 5 minutes pour écouter. Cela fait déjà tellement longtemps que je suis là, d'autres patients m'attendent. Au bout d'un chapitre de sa vie déjà entendu les fois précédentes, je me lève. Elle me retient avec une autre histoire. Je lui serre la main. Elle m'accompagne jusqu'à la porte. Les histoires de sa vie sont les mêmes à chaque fois. Elle me fait coucou du haut de l'escalier. Je la laisse à sa solitude...

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 12 Juillet 2011

 

Ce soir, je suis de garde et ça ne sonne pas. Si ça pouvait continuer comme ça... Mr Poilu est en déplacement à Bruxelles. Vanille joue avec un sachet d'aspirateur qui traine. J'écoute un CD qui me ramène quelques semaines en arrière...

 

Il pleut. Les fameuses montagnes rouges* sont moins rouges que prévu, forcément, ça manque de rayon de soleil. Le chemin caillouteux fait travailler les amortisseurs. J'annonce à Mr Poilu que d'après la carte nous devrions bientôt arriver au Glen Helen Resort. Voilà le panneau d'ailleurs. Le "resort" apparait. Mr Poilu ricane, il voudrait un dictionnaire pour lire la signification de "resort". Je lui réponds que de toute façon, nous n'avons besoin que d'un emplacement au camping. 

Nous branchons le 4x4 puis installons le lit. C'est notre première nuit avec ce matériel et nous ne sommes pas encore au point. Impossible de se tenir à deux à l'intérieur pour déplier les planches et y poser les matelas. Après la douche, nous n'avons pas le courage de faire chauffer des pâtes sous la pluie. Et nous sommes curieux d'aller manger au Resort.

A l'intérieur, ça ressemble au bar de Crocodile Dundee. Des locaux sont accoudés avec une bière. De l'autre côté un canapé fait face à la cheminée. Quelques échantillons de cailloux et fossiles sont posés dessus. Le feu crépite. Il manque Wally du JamaisJamaisSafari**. Un barbu nous accueille et nous explique que normalement il faut réserver. J'apprécie le paradoxe entre cet endroit paumé et la réservation nécessaire. Finalement il nous trouve une table. Le resto est plutôt classe comparé au bar. Le kangourou est un peu trop cuit. Mais le vin est bon, délicieux même. Je commence à les cerner ces cépages australiens. Une des peintures aborigènes au mur nous plait beaucoup. On entend de la guitare à côté. Nous attrapons les verres et la bouteille et nous revenons au bar. Une table est libre juste devant la scène. La salle est toute petite. 

Il joue. Sa voix est magnifique. Elle est un peu éraillée. Il blague entre les chansons. Je ne comprends pas tout mais je souris bêtement. Il a un incroyable accent australien. Il fait une dédicace au couple en face de nous qui est en lune de miel. La fille est complètement bourrée, elle a failli tomber du fauteuil club. Son mari n'est pas vraiment mieux. Ils ont l'air très heureux. 

Aronsten a sorti une guitare métallique, le son est original. Il prends des cuillères, en essaie une paire, en change une, le son est meilleur, la vitesse avec laquelle il les fait cliqueter me fascine. Il reprend sa guitare.

Je suis tout contre Mr Poilu, la tête sur son épaule. Je me sens bien.

Je reconnais les notes. Elles me rappellent des souvenirs. Je fredonne. La jeune mariée aussi. Les larmes coulent sur mes joues. Le concert a duré longtemps. Une très agréable soirée. A la fin, nous discutons un peu avec lui et regagnons notre campement. Mr Poilu est déçu, il y a trop de nuages pour voir les étoiles. Quand je me réveille à 4 heures, il n'y a plus aucun nuage, le ciel est superbe, les étoiles ne sont pas à leur place. Pourtant le lendemain, les nuages sont revenus et il pleut encore.

 

Vanille me sort de mes rêveries en faisant tomber une orchidée puis en traversant la pièce en courant comme une folle. Je la ramasse et je cherche sur youtube la version par Graeme Allwright, celle qui est pour moi l'originale. C'est si bon. ***

 

* West Mac Donnell Ranges

** Le Jamais Jamais Safari est l'entreprise de safari de Crocodile Dundee

*** De graeme allwright, je vous conseille l'excellent anti-militariste Jusqu'à la ceinture

 

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Chris Aronsten et la guitare métallique

 

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Le Glen Helen Canyon, moins rouge que prévu

 

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Où l'on voit que parfois il pleut encore plus

 

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Un camion-train à 4 remorques

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Le Kings Canyon, vu d'en haut


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 6 Juillet 2011

C'est un jour de repos comme un autre. Avec une liste de trucs à faire beaucoup trop longue pour pouvoir tous les faire. C'est une journée d'été chaude, lourde, pesante où la moindre action est difficile. Une journée où fixer des plafonniers fait dégouliner la sueur dans le dos. Une journée où les sols sèchent vite, il n'y a pas que des inconvénients. Une journée où rien que regarder Vanille courir partout me fatigue. Une journée où je reçois les enceintes tant attendues abimées, ça rajoute 20 minutes de téléphone pour négocier leur retour. La liste ne diminue pas. Une journée où en perçant des trous, je réfléchis à un nouveau post. Une journée où je prends le temps entre deux de twitter et de lire des articles médicaux.

Et le choc, au milieu de la masse, cette information : un interne de 28 ans du CHU de Rouen s'est défenestré au sortir d'une garde aux urgences. 

Le malaise. 


Je t'ai peut-être un jour croisé, il est possible que tu aies été mon externe, que nous ayons bossé, mangé, ri ensemble. Nous nous sommes peut-être croisés aux urgences ou en soirée. Peut-être pas. Nous avons probablement pris le même métro. Nous avons étudié dans la même ville, habité un même quartier, travaillé dans les mêmes urgences. 

Les pourquois. On se jette du onzième étage quand on ne veut vraiment pas se rater. Ce n'est pas un appel au secours, c'est un vrai désir d'en finir. Pourquoi as-tu voulu en finir?

La nausée.

 Bien sûr, je ne connais pas ta vie privée. On pourra toujours me dire que rien ne prouve que ton suicide soit lié au travail. Et il n'y a probablement pas que ça, un problème en plus quoi. Mais je les connais ces urgences. J'ai un paquet de moments difficiles en mémoire. Ces infirmières qui partaient prendre leur pause la nuit quand un patient se tordait de douleur sur un lit en me disant "tu n'as qu'à le perfuser toi même si tu crois qu'il a vraiment mal". Ces chefs absents que je retrouvais planqués dans un bureau à boire des cafés et qu'il ne fallait surtout pas déranger la nuit. Ces chefs incompétents qui bilantaient et hospitalisaient tout pour se couvrir. Ces co-internes chirurgiens qui nous prenaient, nous pauvres internes de médecine générale, pour des incapables et des larbins. Ces spécialistes qui refusaient de se déplacer ou de faire un examen. Ces patients qui nous hurlaient dessus parce que c'était inadmissible qu'une vraie urgence passe devant eux qui venaient pour une rhino qui allait les tuer. Ces annonces douloureuses à des patients et des familles. Ce stress de voir toujours des gens rentrer, sans fin. Ces sollicitations sans fin. Cette difficulté à trouver 2 minutes pour aller faire pipi. Cette impossibilité de manger à des heures normales, les douleurs d'estomac, les petites mouches devant les yeux. Cette menace à l'arme blanche. Ces gardes à voir arriver la quatrième équipe infirmière qui signifie que c'est bientôt enfin fini et qu'on va pouvoir revoir le soleil.

Les bons moments malgré tout. Ces petites choses qui permettaient de tenir. Les vrais confrères, les bons, ceux sur qui on peut compter, qui prenaient le temps d'expliquer et de nous former, peu nombreux et ayant tendance à fuir dans des hôpitaux périphériques. Cet infirmier plus que compétent avec qui j'aimais travailler et qui m'a fait un clin d'oeil un jour où je me faisais littéralement détruire par une chef. Ce patient avec une rupture laryngée qui s'excusait d'être là en chuchotant. Celui dont le pied avait été broyé mais qui n'osait pas réclamer d'antalgiques au milieu du bordel. Ces externes qui avaient beaucoup de bonne volonté. Le pain au chocolat de la fin de garde. Tous ces petits rayons de soleil au milieu de l'enfer. Ces rayons qui ne t'ont pas suffi.

Malgré tout, j'aimais travailler là-bas. Urgentiste est un boulot qui m'aurait plu. Mais pas comme ça. Pas là-bas. Pas avec ces gens-là.

Médecin est un beau métier. Mais entendre et voir la souffrance des autres, supporter les reproches variés (attente, manque de personnels...) ou les menaces, travailler dans une ambiance pourrie, c'est difficile. Tu as choisi la mort. Un peu extrême, tu ne trouves pas?

On ne parle pas de toi à la radio. Tu es moins important que celui qu'on soupçonne d'avoir profité de femmes qui n'étaient pas consentantes.

L'indignation.

Cela fait bien longtemps que ce sujet devrait être important et public. Il n'y a pas plus d'urgence aujourd'hui que la semaine dernière (en 2007, déjà!). Toutes les spécialités sont concernées. Le burn-out guette ceux qui travaillent trop et s'impliquent trop émotionnellement et physiquement. Le suicide des médecins est un problème connu mais on en entend peu parler. Les chiffres sont éloquents. Parce qu'un médecin n'a pas le droit de se plaindre. Il a "La Vocation". Il est riche, il est favorisé, il a forcément une famille. Il devrait être comblé, pourquoi se suiciderait-il? Et tant qu'on n'en parle pas, le problème n'existe pas. Je ne pense pas que les communiqués du jour changeront quoi que ce soit. La médecine est à refondre. Il faut arrêter de diaboliser les médecins. Il faut écouter ce que les jeunes médecins ont à dire, pourquoi ils ne veulent pas s'installer, pourquoi ils fuient l'hôpital public. Il faut écouter les vieux expliquer pourquoi ils dévissent leurs plaques, pourquoi il boulottent des antidépresseurs, pourquoi ils picolent. Il faut redonner un statut à notre profession. Il faut retrouver un respect mutuel médecin-patient.




Aujourd'hui, je pense à toi. J'ai du mal à comprendre. Je suis triste que tu en sois arrivé là. Même si ça peut aider à faire bouger certaines choses, c'est dommage. Je te souhaite bon voyage. 

A ta famille, tes amis, tous ceux que ta mort a touché, j'adresse mes plus sincères condoléances.

 

 

Edit du 10/07/11 :  La médecine doit re-devenir humaniste.

 



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Rédigé par Fluorette

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Publié le 1 Juillet 2011

Etre réveillée par le soleil qui traverse les rideaux. Par la faim aussi un peu. Après avoir passé tout un week-end à manger et picoler, c'est un comble. Tu as des souvenirs de la fête : se promener sur les falaises, aider un anglais à retrouver l'aiguille d'Etretat, manger des moules au camembert sur la jetée, discuter avec des amis que tu n'avais pas vu depuis des années parfois, tenter de rattraper le temps perdu, se déplacer jusqu'au feu d'artifice sans lâcher ton verre de punch, profiter du goût du rhum pendant les explosions, danser devant le garage où tu faisais tes boums jusqu'à ce que tous aillent se coucher, les traiter de chochotes, aller tourner Mr Poilu qui embête tout le monde à ronfler si fort... Le regarder, il est imperturbable, ni le soleil ni le bruit ne le réveilleront ce matin. Pour une fois, il ne ronfle pas. Comme d'habitude, il s'est étalé et prend toute la place. Ses longs cils lui donnent un air un peu enfantin qui contraste avec sa barbe que tu aimes et qui devra disparaitre dans quelques jours.

Tu enfiles un cycliste, un t-shirt et tu fixes l'ipod. Tu fais un bisou à Mr Poilu, il gromelle. Tu descends. Tu discutes un peu avec ta mère. Vous prenez un thé. Tu sors. Il fait déjà trop chaud. Le chat te boude, tu ne reviens pas assez souvent. Tu mets le casque sur tes oreilles. 

Courir. Sentir les muscles et les articulations dérouiller. Avoir chaud, très chaud, sous ce soleil de plomb à seulement 9 heures du matin. Traverser le village dans lequel tu as tant de souvenirs. Les nouvelles oeuvres d'art sont très bien près de la rivière. Tiens, les X. ont installé une serre. "Relevez la tête, regardez loin devant vous". Oui, oui, concentre toi. Entendre sonner l'église alors que LadyGaga braille dans les écouteurs. Respirer, lentement.

Les enfants jouent dans la cour de l'école. Quand est-ce que ça finit l'école déjà? Ca semble si loin, quand vous alliez manger sur le terrain de la fête du village le lendemain alors que tout se rangeait. Plusieurs années défilent dans ta tête. Des visages, des sourires. Les odeurs de nourriture et de friture. La nostalgie. La chaleur te ramène à ajourd'hui. Tu aimerais arracher le tuyau d'arrosage des mains de celui qui arrose des salades pour t'en faire une douche. Cette maison normande te rappelle celle dont tu rêvais depuis toujours et sur laquelle tu as fait une croix pour le moment. Les boiseries, le torchis, le puits, les fleurs... "Déroulez bien votre pied". Tu te reconcentres mais les moutons te perturbent à nouveau. Qu'est ce qu'ils doivent avoir chaud!

Tu longes la rivière. Elle s'élargit et la cressonnière apparait, enfin ce qu'il en reste. Quand tu partais en bus au collège, tu la regardais tous les matins en passant. Tout avait toujours l'air contrôlé. Aujourd'hui, les colverts profitent que le courant soit moins fort qu'ailleurs pour s'y reposer. Les herbes aquatiques sauvages ont envahi l'espace entre les restes des murets. Leurs hauteurs sont inégales. Tu crois voir des poissons. Les impératifs de rentabilité ont eu raison de la cressonnière. 

Tu fais demi-tour. Physiquement tu n'as plus si mal que ça. Le retour est facile. 


Et pourtant tu te sens tellement vieille d'un coup.


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Rédigé par Fluorette

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