Jordan, 3 ans
Publié le 17 Avril 2012
Il y a des consultations difficiles. Et il y a les petites victoires.
Sa maman m'amène souvent Jordan. Quand j'ai commencé à les voir, il avait toujours de la fièvre apparue 3 heures avant et avait déjà reçu une dose d'antibio "pour faire passer la fièvre". Au début, je tombais de mon fauteuil à chaque fois, je faisais les gros yeux et quand j'étais fatiguée je disais en soupirant "mais fallait paaas".
J'ai beaucoup expliqué. Ca a été long et difficile. Je voyais bien dans les yeux de sa maman qu'elle ne me croyait pas quand je disais que ça guérirait tout seul, la campagne "les antibiotiques ne sont pas automatiques" n'est pas arrivée jusqu'à eux. J'ai souvent pensé que la cause était perdue.
Et puis ils ont constaté que Jordan guérissait sans antibio. Je ne parviens pas à empêcher les sirops et pshits dans le nez et il ne leur viendrait pas à l'idée de ne pas consulter mais au moins, pour le moment, pas d'antibiotiques sans mon avis.
Une fois, j'ai refusé de voir sa maman en fin de consultation alors que j'étais déjà en retard. Je lui ai expliqué que j'aimerais qu'on prenne le temps de se voir sérieusement, sans Jordan, ni Jenny, ni son mari. J'ai cru qu'ils iraient voir un collègue qui aurait accepté la demande sans sourciller en attrapant la carte vitale. Elle est revenue, seule. Et elle a parlé de choses dont elle n'avait jamais parlé. On a pu faire le point sur ses douleurs, son travail difficile... Elle ne vient pas assez mais c'est déjà ça.
Aujourd'hui, c'est pour Jordan.
Après m'avoir expliqué pourquoi ils viennent, Jordan se déshabille, il monte directement sur la table d'examen. Comme je ne prends pas sa tension, il met sa main pour se cacher et chuchote à sa maman "elle a pas fait le pshit du bras maman". Je lui dis qu'il peut parler tout fort. Puis Jordan descend, monte sur la balance, manque de tomber car elle n'est pas très stable, me rappelant que la nouvelle balance n'est toujours pas arrivée (là je pense qu'ils cherchent le métal au fond d'une mine), puis s'installe devant la toise.
Aujourd'hui, j'ai vacciné Jordan, calmement. Il avait peur. Nous avons parlé. Il a compris. Après il a demandé pourquoi je lui avais fait une piqûre. Je lui ai expliqué le plus simplement que j'ai pu. Il m'a regardée avec ses grands yeux et j'ai pensé que j'aurais dû faire encore plus simple.
Je ne dis pas que la maman de Jordan ne lui donnera plus jamais d'antibiotiques de son propre chef. Je ne dis pas que tout est gagné. Je ne suis pas sure qu'ils ne changeront jamais de médecin.
Mais Jordan est ma victoire. Contre les antibiotiques. Contre la mauvaise auto-médication. Contre la médecine Mac-drive.
Quand ça va pas trop, maintenant je pense à Jordan et à ses grands yeux et je souris.