Ouvrir une porte

Publié le 1 Septembre 2015

Ce serait tentant de dire que tout a commencé à cause de @docteursachs. Parce qu’un jour où nous comparions une énième fois la taille de nos ulcères gastriques et nos consommations d’alcool et de xanax en rentrant du boulot, il a dit “l’important c’est de se garder des portes ouvertes pour tenir le coup”.

Et après, j’ai pensé que c’était bien bête de devoir “tenir le coup” quand on fait un beau métier qu’on aime. Surtout que quand je me suis installée, j’ai vraiment cru que c’était pour toujours. Rappelez-vous, j’avais trouvé un lieu agréable où travailler, à plusieurs comme je le souhaitais, avec une super secrétaire, dans une zone loin de tout mais pas trop loin de tout quand même. Ça semblait idéal. Une zone sous-médicalisée mais j’avais la foi et la force de faire bouger les montagnes alors c’est pas un système de gardes archaïque qui allait me faire peur. Tellement idéal que j’ai acheté des murs, pensant m’enraciner à cet endroit mais surtout m'enchaînant.

Petit à petit, je me suis aperçue que l’archaïsme du système, c’est pas facile à bouger. Et pis que mes confrères tiennent un double discours. En surface, ils se plaignent de trop bosser et d’être épuisés. Mais ils bavent sur mon dos comme quoi je ne travaille pas assez. Après ils voient mes patients, font glisser leur carte vitale en changeant fourbement le médecin traitant et quand je revois mes patients, ils sont tout étonnés parce que “ah mais non je voulais pas qu’il soit mon médecin traitant, c’était juste que c’était jeudi et que vous n'étiez pas là, mais c’est vous mon médecin”. Et quand une roumaine a voulu s’installer, ils ont dit “ah ben moi j’ai refusé de la rencontrer et de lui serrer la main, elle va me piquer mes patients, tu comprends”. Alors là non j’ai pas très bien compris, c’était pas logique.

Et faut reconnaître que Marisol ne m’aide pas beaucoup. D'année en année, c'est de pire en pire. Quels que soient ceux qui décident. Le moindre remplaçant à qui je propose une collaboration m’explique que la loi de santé lui fait peur. Être contre la loi de santé c’était un peu bête parce qu’il y avait des points intéressants. Mais je suis quand même allée défiler parce que ce tiers payant généralisé est impossible à appliquer dans les conditions actuelles, que c’est une fourberie pour glisser encore plus vers les mutuelles, que c’est de la poudre aux yeux pour que les gens croient que quelque chose est fait dans leur intérêt, que plein de choses et que je voulais que pour une fois, on soit nombreux et qu’elle nous écoute. (et je me suis fourrée le doigt dans l’oeil vachement loin)

Cette loi de santé c’est la cerise sur le gâteau de toutes les merdouilles administratives que nous nous farcissions auparavant. Ce moyen de faire pression sur nos prescriptions et conduites en pouvant arrêter de nous payer. Une médecine libérale qui n'en aurait plus que les inconvénients.

Dans l’indifférence générale, la surveillance et le harcèlement ont déjà commencé : la CPAM convoque et accuse ceux qui font statistiquement trop d’arrêts. Sans se pencher sur la question de savoir pourquoi les patients ont besoin de ces arrêts. Sans se demander si ce patient, à qui on aura refusé un arrêt car on en a déjà fait trop, ira se pendre dans le bois. Sans se demander quel retentissement a sur ces médecins le fait d’être accusé, alors qu’ils essaient de soigner. Et bien sûr, c'est pas ceux qui abusent que ça touche. Parce que ceux qui ont l'arrêt facile ont bien compris que, comme c'est que des stats, ben il suffit de côter plus de consultations, des consultations de 2 minutes pour recopier une ordonnance, des fausses consultations quand il y a plusieurs personnes sur la carte CMU, ben oui plus on fait de consult, plus on diminue son nombre de jours d'arrêt de travail prescrits / nombre de consultations. Moi c'est la nana de la caisse qui me l'avait expliqué. Au lieu de faire des arrêts de 2 mois à mes cancéreux, si je les revoyais 4 fois pour 4 arrêts de 15 jours, c'était plus malin. Bref.

Et comme c’était pas encore assez drôle, la CPAM a aussi envoyé des courriers pour reprocher des instaurations de traitement, à des médecins qui sont sûrs de ne pas les avoir instaurés. Oh ben ça mange pas de pain, dans le paquet yen a forcément un ou deux qui sont “coupables”, ça aussi c’est statistique.

J’ai encore reçu le courrier type m’expliquant que j’avais reçu de leur part 11,50 euros en trop et que j’avais intérêt à leur rendre. C’est pas la somme qui me dérange, c’est la façon de le dire, comme si je leur avais volé.

Et si vous lisez les journaux ou regardez la télé, vous n’avez pas pu passer à côté des attaques régulières de politiques sur les médecins ces nantis qui ne pensent qu’à leur pactole et pas à l’accès aux soins des patients. Je ne parle même pas des libre antennes, alors là c'est florilège.

Tiens, parlons des patients. Parlons de ceux qui engueulent ma secrétaire ou mes confrères si on refuse de nouveaux patients. De ceux qui m’enguirlandent disant que je ne suis jamais disponible pour leur nez qui coule quand l’hiver je fais 50 heures plus les astreintes et qui m’annoncent qu’à cause de moi, ça ne sert à rien qu’ils soient venus puisqu’ils sont guéris quand arrive enfin le rendez-vous ! De ceux qui ne repassent jamais régler le reste à charge. De ceux qui, face à mes rares refus d’écrire “non substituable”,se lancent dans une diatribe à base de “j’ai droit à”, “avec ce que je paie comme impôts, vous vous rendez compte”, “entre vous et le pharmacien, on rêve que les médicaments soient vendus chez leclerc” et “puisque c’est comme ça j’irai voir un autre médecin”. De ceux qui m’ont menacée d’une plainte.

D’ailleurs, pour éviter les plaintes, un de mes maîtres de stage m’avait dit “tu sais, quand t’es trop fatigué, tu refuses les consultations, vaut mieux voir moins de monde, mais les voir bien”. J’étais restée là dessus, ça me semblait logique. Et ben l’autre jour, j’ai entendu un confrère élu ordinal dire qu’on n’avait pas le droit de refuser les consultations, que ça serait attaquable. Ca m’a pas mal déstabilisée, je me suis dit que j’avais le cul entre deux chaises : soit je vois trop de gens, avec le risque majoré de faire une connerie tellement je suis fatiguée, soit je ne les vois pas mais mes confrères ne me soutiendront pas. Autant me pendre avant le procès.

C’est à ce moment que j’ai dû recevoir un mot de l’ARS m’informant que je suis dans une zone “médicale démographiquement fragile”, alors que c’est ce que je répète partout depuis des années, me heurtant à des portes et des “pour le moment ça va, on verra quand ce sera la cata”. Et quand je dis que la cata c’est bientôt, on me conseille de travailler moins. Je. Euh.

Alors voyez, ça fait beaucoup. Et je constate chaque jour que tout est fait pour favoriser les recopieurs d’ordonnance encaisseurs de consultations aiguilleurs vers des spécialistes. La baisse de la démographie médicale voulue par nos politiques, loin de diminuer le budget annuel de la sécu aurait plutôt tendance à l’augmenter. Des consultations plus rapides uniquement pour recopier des ordonnances sans prendre le temps de les nettoyer un peu, des consultations courtes n’ayant pour seul but que l’adressage vers un spécialiste, le système est idiot. Comme personne n’a l’air de trouver ça choquant, c’est que je n’ai rien à faire là.

J’aime vraiment mon boulot. J’aime prendre le temps d’écouter les patients, de leur poser des questions, de les examiner, de faire des petits actes de chirurgie pour leur éviter un aller-retour à la grosse ville et il semble que je sois la seule dans les parages à le faire parce que c’est chronophage, j’aime faire le point et réévaluer la liste de tous leurs traitements, et ce n’est pas inutile car je découvre régulièrement un médicament que ni moi ni celui qui le prend ne sait pourquoi il est là. J’aime tout ça. J’aime entendre “merci d’avoir pris le temps pour moi quand j’en avais besoin”. J’aime énormément mes patients, psychanalysez moi si vous voulez, mais je les aime et ils me le rendent, c’est pas de l’amour vraiment, c’est plutôt une relation de confiance, quelque chose qui nous permet de bosser correctement ensemble.

Je ne sais pas comment font ceux qui m’expliquent que les consultations courtes compensent les longues. Il y a de plus en plus de longues consultations, beaucoup de cancers, beaucoup de dépressions, beaucoup d’insomnies. Pour les autres, je ne parviens pas à faire des consultations pour un seul motif. Parce qu’il y a souvent l’arbre qui cache la forêt. Parce que mon boulot c’est la médecine générale, c’est m’occuper de gens entiers, pas juste des bouts de gens et la fois d’après l’autre bout.

Et il y a quelques mois, quelqu’un a poussé une porte entrouverte. Quelqu’un qui a insisté pour que je réponde enfin au téléphone, luttant contre mes résistances, m’apportant une bouffée d’espoir. Espoir qui s’est transformé en décision. Pas facile à prendre. Celle de partir. Pour cette opportunité-là. Ou pour une autre. Certains jours, je me dis que c’était un coup de tête. D’autres, je me demande si finalement ce n’était pas l’aboutissement de plusieurs années à avoir fait mûrir dans ma tête cette petite phrase que certains m’ont dite dès les premiers jours difficiles de mon installation : “va-t’en”.

Cette proposition comme un petit détonateur, malgré cette immense culpabilité, malgré le sentiment d’avoir échoué, malgré les sourires de certains que quitter me déchirera le coeur, malgré les yeux implorants de Secrétaire de rester, malgré AssociéEnBaskets et nos réflexions, malgré tout.

Mais l’espoir de partir, sortir enfin la tête de l’eau, reprendre sa respiration, pour reprendre pieds, me retrouver. Avoir retrouvé le sourire et n’être plus dans une impasse…

Bon finalement c’est pas seulement la faute de @docteursachs hein (rassure toi choupinet). C’est la faute de tout le monde, et la mienne. D’accord, surtout la mienne.

C’est moi qui ai mal choisi les personnes avec qui travailler.

C’est moi qui ne suis pas capable de travailler à la chaîne, ni porte ouverte, ni au milieu de la salle d'attente.

C’est moi qui ai poussé la porte que d’autres ont ouvert. Et c’est moi qui vais sauter le pas. J’aime pas trop en parler, j’ai l’impression que si j’en parle, tout va disparaître, comme si ça n’avait été qu’un rêve. Hop, avada kedavra.

J’ai envie que le rêve devienne réalité. Oh je me rends bien compte que tout ne sera pas parfait. Mais je suis prête. Ça y est. Je commence à en parler. Je confirme la rumeur, j’essuie leurs pleurs, je dis au revoir, mon bide se serre.

Hier, j’allais faire mes visites, il faisait chaud, et en fermant la porte du cabinet, j’ai pensé “bientôt tu fermeras cette porte pour la dernière fois, bientôt la page sera tournée”.

J’ai regardé le ciel, j’ai respiré très fort. Enfin.

Rédigé par Fluorette

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mat 03/06/2016 00:44

Facile de pouvoir quitter le navire quand on veut..... d'autres n'ont pas cette chance...;

Fluorette 30/08/2016 07:01

Certes. Mais une chance ça se saisit. Beaucoup d'entre nous restent dans une situation difficile, car changer, ce n'est pas si facile.

lucas arthur 11/11/2015 19:23

merci pour vos efforts :)

Dr Vincent 25/10/2015 20:20

mon prédécesseur a décroché à 38 ans il y a 15 ans et ne veut plus entendre parler de médecine. Elle a eu trois enfants et est heureuse

Thomas 16/10/2015 15:05

Il est certains que les ministres devraient faire une petite immersion avec les médecins avant de décider pour eux comment ils doivent travailler. Ils n'ont aucune connaissance du monde médical. La loi de santé est une aberration pour les professionnels de la santé comme pour les patients.

Sonia 03/10/2015 13:39

Fluorée, j'ai fait la même chose que toi pour les mêmes raisons, tu ne regretteras rien, que c'est bon de respirer et se retrouver. Bonne chance pour ta nouvelle vie