Anniversaire

Publié le 2 Août 2013

Petite, j'allais chez Hélène, tous les ans. Tous les étés, entre son anniversaire et le mien.

Je grimpais dans le cerisier et je mangeais autant de cerises que je n'en cueillais. Elle avait toujours peur que je tombe. Mais dès que j'étais en bas de l'échelle, elle et ses soixante-dix printemps montaient chercher les hautes cerises que, trop petite, je n'avais pas pu attraper. Je me promenais dans les allées du jardin faites de carrelages dépareillés. Je ramassais les fraises. Le soir, je trainais le lourd arrosoir pour abreuver les légumes. Elle m'apprenait comment s'occuper des tomates. Nous allions ensemble dans l’appentis accolé à la maison chercher des tuteurs ou des bassines, il y faisait si chaud. Cela faisait déjà bien des années qu'il n'y avait plus de lapins dans les clapiers, c'était mon grand-père qui s'occupait d'eux et il n'était plus là. Je me souviens l'avoir regardée plumer une oie au dessus de la bassine d'eau chaude. Je ne me souviens plus comment faire...

Chez Hélène, le catalogue de graines Willemse trainait sur la table de la véranda, au milieu du cendrier rotatif, de son paquet de clopes et de pots de fleurs. Il n'y avait qu'une seule chaise à cette table. Et moi je m'asseyais sur les marches. C'est d'ailleurs à l'extérieur de la maison dans cette même véranda que se trouvaient les toilettes, surmontant en fait une fosse dont on voyait le fond en se penchant, et dans laquelle j'avais peur de tomber. Dans les toilettes, on pouvait lire de vieux magazines de 1960, faisant l'apologie de la femme au foyer toujours manucurée préparant de bons gateaux pour sa famille à côté de publicités Cadum, ou plutôt des Modes et Travaux plus récents. Hélène n'a jamais ressemblé aux femmes des magazines de 1960 mais elle tricotait les patrons Modes et Travaux.

Hélène avait une table-machine à coudre qu'elle n'utilisait plus mais qui décorait bien. Et dans le hall était affiché le diplôme de couturière avec félicitations. Elle aimait coudre mais s'était arrêtée de travailler quand elle avait eu des enfants. Elle m'avait cousue une poupée aux cheveux noirs qui attend encore que j'ai un enfant. J'avais peur d'aller au grenier dont le parquet craquait.

Hélène a longtemps eu une chienne. Quand elle est morte, elle n'en a pas voulu d'autre.

Le matin au réveil, la radio de la cuisine était allumée et diffusait de la musique allemande. Et quand elle était un peu fatiguée elle allumait l'immense chaine hi-fi qui ne servait qu'à lire les CDs de son idole Pavarotti, seul ou accompagné de deux autres ténors. Parfois André Rieu avait aussi quelques instants de gloire dans le salon d'Hélène.

Nous faisions ensemble beaucoup de vélo, pour aller prendre le café chez des gens qui parlaient une langue qu'elle n'a jamais pris la peine de m'apprendre, pour faire les courses, pour aller à la ferme chercher le lait, pour aller au cimetière nettoyer la tombe de Casimir. Elle me racontait qu'elle ne l'avait jamais aimé mais la tombe était toujours parfaitement propre. Rarement, nous allions aussi fleurir la tombe de René, le bébé mort pendant la guerre, ou après la guerre je n'ai jamais su, là-bas elle ne parlait pas, elle ne m'en a jamais parlé. Pour mon anniversaire, nous montions sur les vélos et faisions la route jusqu'à la grande Parfumerie du Centre. Je regardais Hélène tester sur sa main des crèmes miracles, promettant la disparition des rides profondes autour de ses yeux et la remontée de la peau fatiguée de ses paumettes. Puis elle demandait à la vendeuse de me conseiller un parfum. Et nous repartions avec le pot de crème aux paillettes d'or et un parfum grand luxe. Toutes ses maigres économies. En futilités.

C'est chez elle qu'un été, j'ai eu la rougeole. Une angine, des boutons, une fièvre intense, une perte de connaissance, des brulures atroces des yeux. J'ai lu toutes les pièces de Molière qui trainaient là entre deux moments de délire et de sommeil.

Le soir, Hélène chauffait du lait, "pour que nous dormions mieux". J'adorais manger la crème qui flottait. Hélène faisait des frites au gras de boeuf et des mokas au beurre... Je rentrais de chez elle, lestée de quelques kilos supplémentaires et chaque année mes parents menaçaient de ne plus m'y envoyer.

Hélène a longtemps eu les cheveux longs, très noirs. Et puis elle a fait des frisottis. Et puis elle a tout coupé. Gris court.

Les mains d'Hélène ressemblaient à des mains d'homme, des mains sèches, calleuses, sombres. Dans les petites plaies des doigts, on entrapercevait de la terre. Je ne suis pas sure qu'Hélène ait jamais été vaccinée contre le tétanos. Mais ce n'est pas de ça qu'elle est morte. De l'eau a rempli ses poumons.

Ca fait plusieurs années qu'Hélène est partie. Loin. En été. J'étais en vacances. Je ne saurais même plus dire la date, ni l'année. Un peu après son anniversaire. Un jour, je lui ai téléphoné et quelqu'un d'autre a répondu. Une voix gênée...

Ca faisait quelques temps que je n'allais plus aussi souvent la voir. J'avais toujours de bonnes excuses, la fac, les examens, la distance, tout ça. J'avais tort. Maintenant je suis très loin de ce cimetière où j'aimerais aller nettoyer sa tombe. Enlever les feuilles, mettre de l'eau dans un seau et frotter, comme je l'ai vue le faire.

Aujourd'hui, c'est l'anniversaire d'Hélène, elle aurait eu 92 ans. Et bientôt ce sera le mien. Comme tous les étés, comme chaque année.

Rédigé par Fluorette

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M.L. 05/08/2013 00:25

On a tous une Hélène dans ses bons souvenirs d'enfance. En te lisant, je reconnais Louise, la vieille bonne de ma grand mère, dont je voudrais tant aller fleurir la tombe si je me rappelais du village ou elle est enterrée au milieu de la Charente.

Fluorette 06/08/2013 10:06

On a tous de beaux souvenirs. Il ne faut pas oublier.

Babeth 03/08/2013 15:13

C'est un putain de beau billet que tu nous offres! Je la vois d'ici, Hélène, et je te vois aussi, je vous imagine dans le jardin, je sens l'écorce du cerisier sous ma main, je soupèse le lourd arrosoir rempli d'eau, je sens le parfum d'été et de chaleur.
Joyeux anniversaire Fluorette, et tu sais quoi? Un jour, Hélène ce sera toi : tu accueilleras tes petits-enfants pour les vacances, ils joueront dans le jardin, ils mangeront des tartes flambées, il se cacheront sous le fauteuil violet... Et vous, papi et mamie complètement gagas, vous ne pourrez pas les empêcher de faire plein de bêtises, parce que les rires des enfants c'est tellement beau qu'on n'ose pas les interrompre :-)

Fluorette 06/08/2013 10:07

T'es bête toi. Et tu me rappelles que le dossier d'adoption ne va pas se faire tout seul...

Valérie de haute Savoie 03/08/2013 08:38

J'aime tellement quand tu racontes un bout de ta vie...

Fluorette 06/08/2013 10:07

Merci de lire ces bouts :)

docteursachs 03/08/2013 01:15

Bel hommage, on la devine presque.

elfyeth 02/08/2013 17:25

Merci d'avoir partagé ces précieux souvenirs, ces tranches de vie. Bon Anniversaire à toutes les Hélène qui savent toucher le coeur de ceux qui les entourent.

Fluorette 06/08/2013 10:07

Merci