Avant Ange, 2 ans, je voulais être médecin de campagne

Publié le 14 Octobre 2011

Cette histoire a changé ma vision de la médecine, elle est tombée du piédestal et moi aussi. Ma vision de la vie en général a changé, je me suis recentrée sur l'humain. Ce billet est depuis longtemps dans ma liste de brouillon, il m'a fallu relire Dr Sachs et que Boree publie pour que je trouve la force de le terminer. C'est le pourquoi des changements racontés dans le post précédent. Bien sûr, j'aurais pu vivre sereinement (ou presque) cette histoire. Bien sur, on pourra penser que je suis fragile. Bien sûr, c'était peut-être la goutte d'eau. Mais quand même. 

Certains ont été choqués par le récit de mon histoire avec Dylan. Ce récit me semble plus dur. 

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Je tiens ta petite main dans la mienne. Je suis assise à côté de la table d'examen où tu es allongé. J'aimerais essuyer le sang qui s'écoule encore de ton oreille mais je ne veux pas lâcher ta main. Les compresses sont par terre, avec des tubulures et des serviettes ensanglantées. Ca ressemble un peu à un champs de bataille ce cabinet. Tes yeux sont fermés, tu as de longs cils et de belles joues d'enfant, des cheveux sombres bouclés. Je prononce ton prénom. Le soleil t'inonde de lumière, tu ressembles à un ange. On pourrait croire que tu dors. Moi je sais que tu ne dors pas. Je ne veux pas lâcher ta main. Elle est si petite dans la mienne. Tout le monde est parti et nous ne sommes plus que tous les deux. Je te parle, je re-coiffe tes cheveux, je caresse ta joue. Je me demande depuis combien de temps ils sont partis et quand il va arriver. J'attends. Je ne veux pas lâcher ta main. Je ne veux pas te laisser seul. Tu es trop petit. Finalement, j'entends du bruit dans le couloir. Un homme avec un chariot, il me sourit. Il se présente, il est là pour t'emmener. Je veux bien te laisser partir avec lui, il a l'air gentil. Son sourire me réchauffe, j'ai si froid malgré le soleil. C'est le seul aujourd'hui à m'avoir demandé si ça va. Je n'ai pas répondu, je lui ai souri tristement. Non, ça ne va pas. Je lâche ta main. Je nettoie ton oreille. Nous t'installons dans la housse. Elle est beaucoup trop grande pour toi. Il t'emmène. Je ferme la porte derrière vous. Je me demande comment oublier ça. C'est bête parce que je sais déjà que je n'oublierai pas. 


Je me souviens de chaque instant de ce jour-là. 


C'était une belle journée. J'avais vu quelques patients le matin puis j'étais allée me promener dans la campagne pour faire des visites chez des petits vieux très isolés. J'aime bien ça. Conduire une sportive sur les petites routes était agréable. Un peu moins l'hiver quand elle s'embourbait à cause des pneus sport. Il faisait chaud. J'étais rentrée au cabinet en étant satisfaite d'avoir presqu'une heure de pause. J'avais écrit des mots dans les dossiers, rangé les chèques et j'avais passé la porte qui menait à la maison. Dans la cuisine, j'avais mis un tablier et préparé mon repas. Je m'étais installée sur la terrasse ombragée à l'arrière de la maison. J'avais chassé les lapins qui se goinfraient dans un des massifs de fleurs. J'avais failli me faire piquer ma bouffe par le chat pendant que j'étais retournée à la cuisine chercher de l'eau. J'avais suivi des yeux une poule qui traversait le jardin et pensé que le soir j'irais chercher les oeufs au poulailler. J'avais ouvert les courriers du cabinet et je les lisais en mangeant. Il faisait vraiment beau. Je me sentais bien.

La sirène des pompiers a hurlé. J'ai pensé "pourvu que ça soit un nid de guêpes" et j'ai continué de manger, ce n'étais pas mauvais mais ça collait un peu aux dents. Pas évident de préparer ses repas midi et soir alors qu'il y avait beaucoup de boulot.


On a frappé à la porte de la maison. Fort. J'ai cru que les gens se trompaient et confondaient la porte de la maison avec celle du cabinet pour s'installer en salle d'attente. Ca a insisté. J'ai posé ma serviette et je suis allée voir. A travers la vitre, j'ai tout de suite compris que quelquechose n'allait pas. Tout ce sang. Tes yeux fermés. Je vous ai faits entrer dans le cabinet par la porte de service, celle qui me servait quand je voulais juste aller boire de l'eau, entre deux. Ils t'ont posé sur la table. Ma main a effleuré ton crâne qui n'en était plus un, j'ai vu tout de suite que tu étais mort. Mais je ne voulais pas le savoir. Surtout je ne voulais pas leur dire. Alors même s'il était évident que c'était inutile, j'ai massé. J'entendais la sirène des pompiers qui passait et repassait devant la maison. Tout s'est enchainé très vite et je ne me rappelle plus l'ordre des choses. J'ai téléphoné au 15. J'ai demandé que ta maman sorte prendre l'air avec ses parents. Ton coeur s'est arrêté. J'ai gardé mon calme malgré la douleur qui me submergeait. J'ai dit à ton papa que ton coeur ne battait plus. J'ai lu dans ses yeux qu'il savait, depuis le début. Comme moi, il avait essayé d'y croire. Mais c'est lui qui t'avait porté, il savait. J'ai continué de masser jusqu'à l'arrivée du samu. Les pompiers sont arrivés après, ils te cherchaient chez toi. Je t'ai laissé avec eux. Je suis allée virer de la salle d'attente ceux qui attendaient malgré leurs grognements. J'ai envoyé bouler le gendarme, j'ai souri à l'ide* qui pleurait. J'ai répondu au téléphone puis j'ai mis le répondeur, il y avait déjà bien assez de bruit comme ça. J'ai regardé le soleil quelques secondes puis je suis de nouveau rentrée. Ils ont pris la décision d'arrêter. Le smuriste m'a reproché mon erreur de calcul de Glasgow. J'ai bredouillé. Comment lui dire que je n'avais pas besoin d'eux pour une aide médicale? Que je ne voulais juste pas rester seule avec vous? Il a dit à ta maman que c'était fini. J'ai ressenti au fond de mon ventre son hurlement de douleur, j'ai eu mal pour elle, pour eux, j'ai eu mal tout court. Le smuriste m'a demandé qui signait le certificat de décès, je lui ai laissé, je n'en avais pas la force. Les uns après les autres, ils sont partis. Je me suis retrouvée seule avec toi. Je t'ai tenu la main jusqu'à l'arrivée du gars des pompes funèbres puis je l'ai aidé à mettre ton petit corps dans la housse. Je l'ai regardé t'emporter et j'ai suivi la voiture des yeux en abritant mes yeux du soleil avec ma main. J'ai soupiré. Très fort.


Voilà ça y est, je suis toute seule. Je referme les portes, remet le bureau en place, ramasse les tubulures et les compresses puis passe un coup de serpillère. Je regarde la pièce et je me demande si tout ça s'est vraiment produit. Le souvenir du cri de ta maman et la brûlure dans mon ventre me confirment que oui.


Je vais au fond du jardin, je caresse le chat qui a bouffé mon repas. Le soleil brille toujours. Je m'assois sur le rebord du puits et je téléphone, Mr Poilu n'est pas joignable. Je suis en colère. Bordel, j'ai besoin de parler à quelqu'un. Je jette des cailloux aux poules en appelant l'Erudit. C'est sacrément con une poule. Je vais me chercher une glace. Je la mange trop vite. La sonnette du cabinet retentit, j'attends un long moment, puis je retourne travailler. Mon esprit est tout brouillé. Je finis les consultations dans un état second, j'ai l'impression d'être un automate. Le soir je met un panneau sur le cabinet pour annoncer que je n'ouvrirai pas le mercredi et je rentre à La Ville.


Quand l'Erudit me serre dans ses bras, je me réveille. Les larmes coulent. Enfin. Je lui raconte en marchant le long de la Seine. Et ça fait du bien. 


Jeudi. Je retourne finir ce remplacement. C'est dur mais je pensais que j'y arriverais. Quand la sirène retentit de nouveau, je suis en pleine consultation, le patient en face de moi me demande si je vais bien, je suis livide et je ne bouge plus.

Non je ne vais pas bien. 

Et je n'irai pas bien longtemps. Longtemps je ne pourrai plus travailler. Longtemps je pleurerai souvent et pour rien. Les vannes mettront des mois à se fermer. Longtemps je serai tétanisée à la moindre alerte pompiers. Il me faudra être bien entourée pour me relever, recentrer ma vie et continuer d'avancer. 

 

 

 

* ide : infimière diplômée d'état

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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gendesalp 06/11/2011 22:07


Malheureusement, depuis 20 ans, c'est un train entier de morts que j'ai eu l'occasion de rencontrer au moment du dernier voyage. Je me souviens presque chacun de ces motards allongés au bord de la
route, chacun de ces pendus, de ces défenestrés; de ces poignardés...
Heureusement il y a rarement eu un enfant (un seul dans mon souvenir)
A chaque fois, je suis perturbé quelques jours, mais finalement j'arrive à évacuer assez rapidement... jusqu'au trop plein peut être...
A chaque fois me rassure en me disant que moi, je suis toujours vivant et que je vais faire de mon mieux pour le rester le plus longtemps possible. C'est sans doute lâche ou cynique, mais ça m'a
permis de poursuivre...
Bizarrement cela n'a jamais été à l'origine d'un doute sur la médecine, sur mon métier ou sur mes choix professionnels.
Sans doute une réaction de défense nécessaire.
Bon courage...


Cilou 25/10/2011 23:30


Simplement merci.


une fois 24/10/2011 23:05


Oui, il y a des moments qui marquent notre travail et de façon profonde. Pour ma part, j'étais Smuriste et un samedi soir, accident de voiture, 3 blessés graves. En fait, 1 mort (le père), une
presque morte, la fille (environ 9 ans) et un au moins qui respire (le jeune, de l'autre côté du frontal).
Quand je suis arrivée, je me suis crue sur un champ de bataille. Et j'étais très seule à ce moment-là, y avait trop de boulot et pas assez de matériel.
Je me revois encore tenter d'intuber la fille avec son hématome en lunettes, grimper le talus pour confirmer le décès du père, je peux presque encore sentir l'odeur de la terre. Mon 1° réflexe:
appeler un 2° SMUR, je me suis sentie trop nulle (mais en fait, j'avais raison, 2 preque morts, 2 SMUR).
Plus rien n'a jamais été pareil pour moi aux urgences.
La fille est morte, je ne sais pas ce qu'est devenu le jeune responsable du carnage.
J'ai arrêté le SMUR et finalement les urgences, et je suis médecin à la semi campagne
Oui, il y a des jours où c'est dur.


demoisellelibellule 20/10/2011 16:57


C'est une histoire poignante et bien douloureuse, évidemment. Comment peut-on rester indifférent ou ne pas avoir très mal dans une telle situation ? C'est surement possible, oui, mais dans ce cas
je préfèrerais ne pas connaître un tel médecin. Lors de ma première garde de SAMU j'ai assisté à une scène douloureuse et révoltante. 9a m'a fait mal, elle est toujours restée dans un petit coin de
ma tête. Ces histoires nous font "grandir" et surement voir la vie autrement.


atchoum 16/10/2011 21:07


Bonsoir Fluorette,

et désolé pour la souffrance que vous avez du encaisser, c'est malheureusement le lot du métier : vous avez besoin d'être empathique pour comprendre vos patients mais cette empathie vous fait
ressentir leur souffrance en plus de la votre. Ce n'est jamais simple, c'est même difficile et incompréhensible.

Quand j'ai quitté le SAMU/Urgences pour aller en libéral j'ai compris aussi que j'avais eu une chance que VOUS n'avez pas eu : être entouré de personnes de confiances pour m'aider à soigner, pour
m'aider à supporter l'insupportable.

Notre famille, nos amis essayent bien de comprendre, de nous aider mais ils ne sont pas dans ce même monde où chaque étincelle de vie n'est que fugace et susceptible de disparaître malgré nous et
ils n'ont pas eu ce dernier regard, ce dernier soupir de cet humain avec lequel nous devons vivre.

Si je peux me permettre un conseil : ne l'oubliez pas, vivez votre métier et votre passion et puisez dans cet enfant trop tôt disparu la force pour aller plus loin : nos patients le méritent.


Fluorette 18/10/2011 18:24



Merci pour tous les commentaires qui me touchent. C'est, comme certains l'ont écrit, une façon de partager et d'alléger la peine. Les proches peuvent difficilement comprendre et ce n'est même pas
évident d'avoir envie de leur en parler.


Ma douleur a été bien moindre que celle des parents. Mais dans ma tête il était normal qu'eux aient mal et pas moi. C'est pour cela que j'ai mis du temps à remonter la pente. Jusqu'à ce que
quelqu'un me dise "c'est difficile ce que vous avez vécu" et qu'enfin j'accepte de ne pas être un surhomme (une sur-femme?)


Merci