Linda, 21 ans

Publié le 20 Octobre 2011

 

Linda a les larmes aux yeux en entrant. Je lis dans son dossier qu'elle était là il y a 8 jours. Elle est en arrêt depuis. Au boulot, ça ne va pas. Ils sont 12 employés dans ce restaurant. Quatre partent pour d'autres boulots dans les mois qui viennent. Deux cherchent. Une autre est aussi arrêtée. Apparemment, ça ne questionne personne. Elle dit qu'elle fait 50 heures par semaine payées 35. Pour un salaire de misère.

 

Depuis qu'elle est arrêtée, elle cherche du boulot. Elle m'explique que partout on lui a répondu qu'elle avait déjà un boulot et qu'ils préféraient engager quelqu'un qui n'en avait pas encore. Elle pleure. Elle dort mal. Elle mange peu. Elle fume plus. Elle a déjà travaillé dans la restauration. Ce n'est pas vraiment un choix, elle préfèrerait faire autre chose mais dans ce domaine, elle trouve du travail.

 

Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire pour elle.

 

Elle explique qu'elle ne peut pas être en arrêt plus longtemps parce qu'il faut qu'elle paie son loyer. C'est encore sa mère qui reçoit ses indemnités ou ses remboursements et même si cette dernière lui reverse l'argent, les délais de versement des indemnités sont très longs. Elle veut s'en sortir. Elle veut un travail.

 

Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire pour elle.

 

En plus, elle a une tendinite du poignet. Elle est fatiguée. Elle a mal. C'est de cette main qu'elle porte les assiettes alors c'est difficile. Elle aimerait reposer sa main. Elle me répète qu'elle ne veut pas être en arrêt. Un antidépresseur a été commencé il y a 8 jours. Pour le moment, elle n'a pas l'impression que ça l'améliore.

 

Je lui demande ce que je peux faire pour elle.

Elle réfléchit. Elle pleure.

Elle ne sait pas.

 

Je lui propose de la prolonger d'une semaine pour lui donner le temps de reposer son poignet et de se reposer elle-même encore un peu. Elle est d'accord. De toute façon, elle n'est plus sur aucun planning depuis son arrêt. Pourtant son CDD ne termine qu'en octobre. Ca l'a blessée quand on lui a appris.

Elle me paie avec des centimes en riant parce qu'elle a pris l'argent dans le pot où ils mettent leurs petites pièces qui trainent dans leur porte-monnaie pour un éventuel enfant plus tard. Petit espoir. 


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Il y a beaucoup de consultations de ce genre. Où tout au long je me demande ce que je vais pouvoir faire. Parce que je n'ai pas de jobs dans ma besace, que je ne peux rendre les patrons gentils, que je ne distribue pas de conjoints idéaux, qu'une ordonnance n'est pas une solution, que je n'ai pas de super-pouvoirs pour transformer de grands enfants absents en enfants attentionnés, que l'imposition de mes mains ne guérit pas les cancers, ni les autres maladies d'ailleurs...

 

Certains viennent juste parler. Ils ressortent sans traitement, sans arrêt, sans projet thérapeutique. J'aime penser qu'ils ont eu l'oreille qu'ils étaient venus chercher. Mais ce n'est pas ce que j'ai appris à la fac. Et c'est difficile de ne pas se sentir inutile.

 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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Grr 01/01/2012 16:49

Je suis déjà allée chez le généraliste juste pour parler. J'annonce même la couleur rapidement: j'ai pas de mal physique, mais j'ai besoin d'être écoutée, besoin que quelqu'un de neutre et de
confiance soit au courrant au cas où je flancherais vraiment. Une oreille bienveillante, une validation (oui, je vais mal, oui j'ai à faire à un pervers etc) font bea&ucoup de bien.
Tu résouds pas le problème, qui n'est pas de ton ressort, mais tu diminues la pression. Et ça, c'est déjà énorme.

schtroumpfdocteur 26/10/2011 21:06


Je comprends et partage très souvent ce sentiment d'impuissance. Mais parfois, les gens viennent pour parler uniquement, c'est comme ça. Ils nous disent des choses qu'ils ne racontent à personne.
Ils se permettent de craquer devant nous, alors qu'ils font les gros durs dans la vie (j'ai vu des patrons probablement tyranniques se mettre à pleurer comme des bébés). On n'a pas appris cela,
donc on a l'impression que la consult n'est pas légitime et qu'on ne remplit pas notre rôle. Et pourtant si, notre rôle c'est aussi d'écouter, de soutenir, en se gardant de porter tout jugement
même si c'est difficile.


Opale 26/10/2011 13:45


oh Babeth :-( envie de te faire un câlin!

Libellule, hélas oui les CMP...ici on en a un...1 an d'attente pour un rdv..


Robin 25/10/2011 19:29


Bonjour,
Si cela peut un peu te réconforter, aujourd'hui, ils nous expliquent aussi à la fac, que l'une des meilleures ordonnances est l'absence d'ordonnance...
L'écoute et une personne à qui se confier sont tout aussi importants.


Babeth 23/10/2011 02:11


L'écoute, c'est déjà énorme. Le conseil aussi, sur les droits. Une histoire courte pour illustrer : quand ma mère était malade (cancer), j'avais beaucoup de difficulté à concilier vie perso et vie
pro. J'avais épuisé tous mes congés et récups pour aller la voir, elle était en fin de vie, j'étais loin, j'étais dans l'impasse. Je n'étais pas malade, donc pas besoin d'AT. Alors j'ai pris la
solution extrême, le marteau. Des coups de marteau sur le pied, plusieurs, jusqu'à ce que mon pied soit bleu/noir. Je l'ai eu mon AT, forcément. Ce que je ne savais pas, c'est que j'aurais pu
l'avoir plus simplement, simplement en parlant sincèrement au médecin. Mais je ne savais pas. Ma mère est morte, mais j'ai eu la "joie" d'être auprès d'elle. Quant à mon pied... 6 entorses depuis,
ligaments foutus, rééducation... Tout ça parce que je ne savais pas. Alors l'écoute, c'est ce que tu peux faire de mieux, et c'est déjà beaucoup.


Fluorette 27/10/2011 16:51



Dommage d'en être arrivée là... ALors que ça aurait pu être plus simple.