Les cigognes apportent les bébés

Publié le 15 Juin 2012

Il fait un temps magnifique. Je monte dans la voiture. Il fait encore froid à cause du vent. Je vais chez Ernestine, j'aime beaucoup la voir. Ce n'est pas une visite « rentable », c'est un moment humain. Le feu est rouge. Tous ces feux dans ce trou perdu m'impressionnent. Je regarde le ciel et je la vois. Elle vole très haut. Elle n'est pas seule en fait. Comme elles sont immenses, on les voit de très loin. Elles sont revenues. Je dirais presque enfin. De plus en plus nombreuses chaque jour. Toujours aussi majestueuses. Bientôt il y en aura dans tous les champs et sur tous les toits. Les cigognes reviennent amenant le printemps. Aucune d'entre elles ne porte de baluchons. Contrairement à la croyance populaire, ce n'est pas comme ça qu'arrivent les bébés.


___________

 


Internat, troisième semestre. Je prends le train tous les matins pour rejoindre mon stage. Celui que j'appréhendais le plus : la gynécologie. Je voulais y aller pour apprendre mais ça ne me correspond tellement pas. Des histoires de femmes, de bébés, du bloc opératoire. Du bonheur dégoulinant partout ou presque.

C'est une toute petite maternité, tous sont agréables, c'est presque incroyable après les urgences du grand CHU où chacun mettait des bâtons dans les roues du voisin. C'est quand même l'hiver. Attendre le train dans le froid tous les matins et tous les soirs, c'est dur. Je suis fatiguée. Il n'y avait pas de possibilité d'avoir une chambre sur place puisqu'il n'y en a pas. Encore un semestre séparée de l'Erudit. C'est une période difficile moralement. J'ai de plus en plus de mal à me lever le matin. C'est le seul stage où j'ai raté une journée en invoquant une excuse bidon car je n'ai pas réussi à me lever.

Après quelques jours en salle de naissance, je n'ai fait qu'attendre. A mon arrivée le matin, « l'accouchement est imminent » et je repars le soir sans avoir vu de bébé. Je ne fais pas de zèle, le train n'attend pas et après, comment rentrer? Pour ne plus porter malheur à ces femmes et parce qu'attendre en papotant et mangeant des gâteaux n'est pas mon style, j'ai rapidement laissé la salle de naissance à ma collègue qui sourit de bonheur tant ce stage la comble. Le jour où elle participe à un accouchement gémellaire, elle atteint le nirvana. Alors je fais la visite du service, je tiens les mains de celles qui pleurent, j'écoute l'angoisse des jeunes mamans. Je constate le bonheur d'autres qui semblent ne se poser aucune question. Je parle contraception. Je regarde des seins tendus et des montées de lait. Je rassure. Je dis « quel beau bébé » et rarement je me mords la lèvre parce que non celui-là vraiment ne l'est pas. Je prescris un peu.

Quand j'ai fini, je passe par la nurserie. Si le pédiatre caractériel y est, je ne m'attarde pas. S'il n'y est pas, j'écoute les auxiliaires me raconter leurs vies entre deux conseils allaitement. Après je m'arrête au secrétariat où Denise me parlera du mariage de sa fille, des robes... Où elle me fera écouter le répondeur d'une patiente qu'elle appelle pour un rendez-vous et qui nous fera rire parce que la musique et le message seront surprenants. Parfois je dois aller voir les post-op éparpillées un peu partout dans l'hôpital, petit service oblige. Je fais part à la surveillante de l'aberration d'avoir installé celle qui sort du bloc pour IVG en face de la nurserie. Je vais aux réunions organisées sur l'allaitement pour les mamans déjà sorties de la maternité. Quand on me le demande, je vais au bloc. Même si c'est rarement palpitant de tenir les écarteurs. Les gynécos pensent de toute façon que nous expliquer ça ne sert pas à grand chose puisqu'on sera généralistes. Pourtant ça m'intéresse. Alors je tiens quand même et je pense aux chaussettes de contention que j'aurais mieux fait d'emporter le matin. Et au petit-déjeuner qu'il aurait été judicieux de prendre si je m'étais levée assez tôt.

Le midi je mange à l'internat. Rolande nous prépare amoureusement à manger. Tout le monde se connait. Le plus jeune des anesthésiste nous demande où en est la péridurale qu'il a posée, je regarde ma collègue et attend sa réponse. Parfois le plus vieux des gynécos nous emmène à la pizzeria d'à côté pour nous raconter des histoires salaces et rigoler. Il parle de temps passés, du désir d'enfant de sa nouvelle femme alors que lui se sent si vieux.

Je fais la consultation du planning familial. J'observe en souriant les petites nanas en salle d'attente qui viennent à 6 pour soutenir celle qui vient consulter. Puis j'essaie de leur expliquer qu'on peut être enceinte dès la première fois, que les maladies ça s'attrape, malgré ce qu'elles croient. Je fais des dessins, des mini-cours de physiologie féminine. Leurs grands yeux étonnés me font penser qu'il y a un manque d'éducation quelquepart. J'écoute les histoires de grossesses-pas-de-bol à justifications bancales. J'écoute les douleurs pendant les rapports, entre les rapports, pendant les règles... J'examine. Je cherche des bruits du coeur foetaux. Je palpe des ventres. Je date des foetus et je fais les entretiens d'IVG. Parfois pour celles à qui j'ai fait les explications deux mois avant et qui reviennent en regardant leurs pieds parce qu'elles pensent se faire engueuler. J'accompagne Mireille la sage-femme pour les consultations de grossesse. J'apprends. Je me sens plus détendue qu'en salle de naissance. 

Et puis un jour, une femme avec un ventre énorme arrive, elle a du mal à tenir debout, elle souffre. Les salles de naissance sont occupées. Mireille me dit « c'est pour nous ». J'accompagne cette femme dans la salle d'urgence. Je l'installe. Mireille me jette des gants et installe quelques trucs. Je vois des cheveux. Et très rapidement, j'attrape un bébé gluant qui manque de tomber tant il glisse. Je le pose sur sa maman.  Tout s'est déroulé tellement vite.

Dans le train, ma co-interne me dit "alors c'est merveilleux hein?". Je réponds "oui oui". En fait, je fais semblant. J'ai juste attrapé un bébé volant. Et après en rentrant chez moi, j'appelle l'Erudit pour raconter mon désarroi et savoir si je suis normale.

 

___________

 


Je n'ai rien ressenti ce jour-là. J'ai assisté à d'autres accouchements par la suite. Je ne me suis jamais sentie à l'aise en salle de naissance, jamais à ma place. Je n'ai jamais trouvé ça "merveilleux". J'ai été plus marquée par la longueur de l'attente, la douleur, la sueur, les cris, l'angoisse et les complications éventuelles que par l'arrivée du bébé. J'ai énormément appris pendant ces 6 mois, les auxiliaires et les sage-femmes m'ont été précieuses. La gynécologie a fini par devenir mon amie et je pense que mes consultations se passent bien. J'aime proposer des contraceptions à une femme, suivre des grossesses, les écouter en parler, être là pour elles et leurs bébés après. Certaines reviennent, c'est un signe. Mais j'ai bien fait de ne pas être sage-femme et j'admire celles qui choisissent ce métier. 


Pour ma part, je préfère regarder voler les cigognes. Même si elles ne portent aucun baluchon.



Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

Repost 0
Commenter cet article

Ambroisia 16/12/2012 18:55

Tout pareil ! C'est rassurant, ça veut dire que je suis pas un monstre au coeur de pierre :D

kat 20/06/2012 17:55

Cela me fait très plaisir de voir dit tout haut ce que je pense tout bas. Moi aussi je suis généraliste, j'ai une patientèle avec beaucoup de femmes et d'enfants et ça se passe très
bien....néanmoins je n'ai jamais jamais été émue par les accouchements alors que mes co externes/ co internes étaient émus. Non ça ne m'émerveille pas, bien au contraire. Je me demande chaque jour
si je suis normale? mais vraiment aucune émotion devant une femme enceinte, même si je suis très heureuse pour mes amies/ connaissances/ patientes si ça les rend heureuse. Mais impossible de me
projeter là dedans....soit disant l'horloge biologique tourne, c'était ce qu'on me disait avant mes 30 ans. Je les ai dépassé depuis quelques années et elle ne tourne pas.....je suis en couple et
tout va pour le mieux entre nous.......bref merci pour cet article très bien écrit comme toujours qui me fait me sentir un peu moins seule dans ma façon de penser!!

Marine 20/06/2012 14:26

Rien à voir avec les cigognes et les salles d'accouchements mais ... whahoo ça fait bizarre d'entendre à la radio la voix d'une personne qu'on ne connait qu'à travers ses écris ! ;)

Fourrure 19/06/2012 10:38

@Fluorette : ah ben oui, moi je gnangnante à fond. Je ne dis pas autre chose.

Cloeliae 18/06/2012 19:56

Héhé ! J'ai accouché voici 10 jours. AVAC. J'y tenais tellement. J'y croyais tellement. Ce moment magique, j'avais même peur que cela soit trop fort...
Ben, heu comment dire? Avoir fourni tant d'efforts pour si peu de sentiment du bonheur à l'arrivée, c'est vraiment l'arnaque (je provoque un peu mais à peine). Autour de moi, à la fin, il y avait
une brochette de pros (devenus sourds depuis) qui m'a énormément aidée dans cette épreuve. Je leur sais gré d'avoir été de bons pros très humains mais à à distance des sentiments.
L'accouchement, c'est du sport. Et la naissance, ce n'est pas forcément "un pur bonheur" (quel est d'ailleurs l'andouille qui a pu inventer une locution pareille?).