M comme...

Publié le 24 Octobre 2012

 

M comme Médecin, M comme Ministre ou M comme Marisol ou plutôt M comme Mépris. J'hésite.

Choisis le titre, Marisol... Il est pour toi, ce post.


Tu permets que je t'appelle Marisol? On va dire que oui, hein, vu comme tu parles de nous et comme tu nous parles, à nous. Nous, les médecins, les nantis, les feignants, les trop-payés etc. 

Je râle pas souvent sur mes conditions de travail. Je rentre épuisée du boulot mais je sais que je fais un boulot sympa et intéressant et que bosser à la chaine c'est dur. J'ai fait des petits boulots avant de faire celui-là, j'ai lavé la merde, j'ai rangé des archives lourdes, entre autres, je me souviens. Et pis on m'a bien conditionnée à croire que j'avais une chance folle. Mais je crois que c'est pas parce qu'il y a pire qu'on ne peut pas améliorer les choses. 

 

Je vais essayer de faire court, t'as du boulot peut-être, moi en tous cas c'est sur. Mon planning est plein et ça continue de sonner. Mais j'en ai des choses sur le coeur, tu sais. Enfin non, tu ne sais pas, t'es trop loin de nous, trop sure de tout savoir sur nous et sur nos façons de travailler, sur combien on gagne, sur ce qu'on pense, alors pourquoi tu t'approcherais? Pourquoi tu viendrais nous regarder de près? T'es ministre toi. Tu prends les décisions et nous, on fait ce qu'on peut après. On s'adapte aux décisions qui viennent du dessus.

 

 

Bon bref, ce matin c'était lundi matin, j'étais déjà fatiguée. Je bénissais le ciel de ne pas être d'astreinte ce soir. Je n'aurais pas pu. Enfin j'aurais bien été obligée hein, pas le choix, mais ça aurait été sacrément difficile. Et j'aurais eu peur de me planter en caisse en allant voir un patient comme ça a déjà failli m'arriver, peur de mal bosser si on m'appelait à 3h, peur de ne pas être au top. Tu t'en tapes, je me doute bien, tu dois penser que si je suis fatiguée, c'est que j'ai profité tout le week-end de l'argent que je gagne aux dépens de la sécurité sociale en buvant des cocktails au bord de la piscine d'un rotary club. Et je vais te surprendre mais non, je suis fatiguée car j'ai de gros problèmes pour dormir. L'angoisse d'avoir repris un cabinet me hante, je t'expliquerai ça tout à l'heure. J'ai picolé aussi un peu ce week-end, pour oublier, beaucoup picolé en fait, trop de choses à oublier. Oublier cette erreur d'installation, cette erreur d'avoir cru qu'on pouvait changer les choses, cette erreur de penser que nos dirigeants étaient aussi des humains... Et pour me détendre, j'ai jardiné, je suis allée randonner, des activités à cause desquelles je suis courbaturée aujourd'hui, je marche comme un canard de mon bureau à la salle d'attente et je m'extrais difficilement de l'auto pour les visites. J'ai l'air ridicule mais finalement ce sont ces douleurs-là qui me font le moins mal. 


Parce qu'aujourdhui, ce qui me blesse c'est ce que je t'ai entendu dire hier soir sur BFM. Bon c'est pas la première fois que tu dis des conneries avec cet aplomb dont seuls les menteurs sont capables quand ils savent que ce qu'ils racontent est faux mais qu'ils veulent convaincre. Et t'es pas la seule à en dire, mais là, la marmitte est pleine. 


Je suis vraiment déçue de ne pas avoir eu la force de me lever du canapé pour attraper un bloc et un stylo pour noter tes phrases-choc, mais j'avais mal après mes vingt kilomètres de rando. Mon genou, mon grand âge, ou presque. Là, j'essaie de revoir cette interview et ça rame. Ben oui, tu vois, quand tu t'installes à la campagne, t'as une connexion pourrie et tu peux pas revoir les docus intéressants. Mais surtout quand tu fais des recherches pendant tes consults ou quand t'envoies des feuilles de soins, ça prend des plombes. C'est pas important pour toi, tu veux des médecins dans les déserts, c'est juste moche qu'ils travaillent dans de moins bonnes conditions que les autres. C'est que quelques minutes perdues, chaque jour... S'il n'y avait que cette histoire de connexion... A la campagne, le boulot est aussi plus difficile je trouve. Les gens viennent pour des motifs plus graves, tu fais vraiment du premier recours. Niveau paperasses, j'ai une poste, c'est déjà pas mal, mais à chaque fois que j'ai un problème d'urssaf, et c'est très souvent, faut que j'aille à la GrandeVille, ils font aucun effort pour m'aider eux, c'était plus facile quand je vivais à la Ville. Ca aurait été plus simple de ne pas s'installer en campagne. Et encore j'ai pas les journées de @GendesAlp...


J'ai été choquée que pour toi la question des tarifs du secteur 1 ça soit secondaire et que de toute façon "on n'allait pas régler ça comme ça, dans une période de crise". Elle a bon dos la crise. J'ai l'impression d'entendre le patron-enflure de mes patients qui leur dit "si t'es pas content, prends la porte, c'est la crise yen a plein qui attendent ta place". Justement, personne l'attend ma place, mes patients, quand ils consultent tard, ils me demandent à quelle heure je rentre chez moi. Et avec l'inflation, l'essence et le matériel qui coutent plus chers, ce serait bien que les honoraires soient proportionnels à l'envolée des dépenses. Mais t'es pas ministre de l'économie toi, tu peux pas comprendre. Recettes-dépenses, tout ça, trop compliqué.

 

Tu vois, je suis en secteur 1 parce que j'ai pas eu le choix. De ma vision un peu égoïste, les tarifs du secteur 1 c'est ce qui me permet de payer ma secrétaire, l'électricité, la voiture pour les visites, ma bouffe, mes vacances aussi c'est vrai, mon prêt pour le cabinet...  je suis pleinement concernée. Alors je vais t'expliquer ma journée parce que tu pouvais pas m'accompagner et c'est bien dommage. Ce matin, j'ai eu de la chance, mes patients allaient tous bien, et il n'y a pas de grosse épidémie en cours. Ils venaient pour des renouvellements ou des ablations de fils ou des trucs tout simples. Il y a bien eu trois consultations un peu longues mais ce matin ça s'est compensé. Par contre en visite cet après-midi, je suis allée chez Renée qu'il a fallu hospitaliser en urgence, puis chez Rose, fallait déballer et remballer ses plaies dégoulinantes et aussi faire le point sur son diabète et négocier pour qu'elle veuille bien retourner pour soigner son cancer pis renouveler ses médicaments, parler de son fils, et après écouter les pleurs chez Mathilde en tenant sa main, pis d'autres encore. C'était long, très long. Et c'était loin, jamais dans le même village. Alors là ma moyenne a chuté. Et évidemment, ça devient bien moins "rentable". Après une journée comme ça, je me dis que le paiement à l'acte c'est vraiment que de la connerie. Quand je t'entends me dire qu'"on ne va pas régler ça", je me dis que t'es sacrément culottée, pour ne pas dire autre chose. C'est justement de ça dont il faudrait parler. Le coût de la santé. Le coût d'une vie. Reviens me lire un jour, j'ai un post en attente là-dessus.

Je ne comprends pas que le truc qui t'excite autant soit les dépassements. Si t'étais honnête, tu expliquerais aux gens que ne pas rembourser la consultation dans son intégralité c'est du dépassement contrôlé. Si t'étais honnête, tu leur dirais que les tarifs sont si bas que ça oblige aux dépassements. Si t'étais honnête, t'arrêterais de nous pointer du doigt, à nous rendre responsables du trou de la sécu, des difficultés d'accès aux soins, comme si c'était pas les politiques il y a 20 ans qui s'étaient plantés à ne pas augmenter ce numerus clausus, comme si c'était pas les politiques de santé d'avant qui ont donné l'habitude aux patients du "j'ai droit à" (droit de consulter n'importe quand, pour n'importe quoi, sans contrôle et toujours remboursé). Ca changerait un peu si t'avouais que c'était votre faute, à vous les gens des hautes sphères.

 

Je vous mets tous dans le même pack, tu fais pareil, tu parles de nous comme "les médecins". Tous pareils, tous voleurs, tous roulant en Porsche Cayenne. Caricatural. Je ne peux te parler que de ce que je connais, la médecine générale, et encore telle que moi je la pratique, moi qui n'aime pas les Cayenne. Il y a autant de façon de pratiquer que de médecins. Nous mettre tous dans le même sac, c'est déjà nous mépriser sacrément. Peut-être que certains exploitent le système du paiement à l'acte au maximum, c'est normal, c'est tentant. Mais tu peux pas tous nous considérer comme des arnaqueurs! Nous sommes nombreux à aimer ce qu'on fait et à vouloir le faire bien. Et mieux on veut le faire, plus on est écoeuré du système actuel.

Ce matin, un patient, Roger, m'a dit "ça n'a pas encore augmenté?". Ca marche bien la désinformation, les gens entendent qu'on va encore augmenter les médecins (encore? sérieusement, depuis combien d'années on augmente par petites marches en sachant que ce n'est pas suffisant pour faire tourner un cabinet : lire ici, donc ça incite à faire plus d'actes mais plus vite) et en fait ça n'augmente pas... Réponse de Roger : "pourtant j'ai entendu parler des dépassements, et docteur vous gagnez pas beaucoup". Amalgames sur informations pas claires données au journal télé. Hop, on mélange tout, on secoue.


Tu dis aussi que les déserts médicaux c'est un scandale etc. Je me permets de reprendre cette phrase de Lawrence d'Arabie* "Il n'y pas de déserts médicaux, il n'y a que des déserts tout courts". Tout est dit je pense.

A propos d'installation, je vais t'en raconter une. La semaine dernière, pour son anniversaire, j'ai appelé l'Erudit. Il est mon pote d'internat, celui qui m'a permis de tenir. Nous avons été exploités ensemble pendant les 3 ans de notre internat, nous avons débuté nos remplacements en même temps. Nous avons débriefé autour de thés, gateaux, sushis et autres bricoles grignottables. Et nous avons failli nous installer au même moment. Il avait trouvé un endroit où il voulait s'installer, pas tout à fait la ville, pas la rase campagne non plus, une zone sous-dotée. Il devait reprendre un cabinet, ça a été compliqué, il s'est battu, longtemps. Ca a foiré, mais vraiment foiré. Ca l'a déprimé. Il arrête la médecine générale. Je ne peux m'empêcher de penser que si vraiment on manquait de médecins, ce genre de choses n'arriverait pas. 

Moi, finalement, je me suis installée. Bizarrement c'était facile avant le jour J. Pis après, ça n'a fait que merdouiller. Je ne vais pas le re-raconter, t'as qu'à lire. Je suis un peu pieds et poing liés maintenant, avec mon prêt pour les murs. Ca va que mes patients me ramènent des figues, ça me remonte le moral, pendant que je tente de rattraper le coup de ces finances qui s'effondrent, à mailer au notaire, à mon prédécesseur, à téléphoner, encore maintenant. Puisque je continue de payer des trucs que je devrais pas puisque mon prédécesseur a "omis" quelques points chez le notaire, j'en fais des cauchemars, je dors pas très bien. C'est pas facile de se dire qu'on a fait une erreur, qu'on est vraiment trop naïve... J'ai cru que s'installer c'était facile. Hahaha.

C'est pas pour moi que je suis embêtée, c'est pour mes patients. Le jour où j'en aurai ras-la-casquette, j'arrêterai. Mais si on arrête tous, à force d'entendre qu'on n'est rien que des branleurs, à force de pression administrative, à force de mépris, qui soignera qui?


Ce qui me bouffe le plus, c'est cette façon de nous pointer du doigt : les médecins nantis, dont on a payé les études, qui ont un boulot garanti, etc. C'est pas vrai, pour faire simple, les études ne sont pas gratuites et on "rembourse" en faisant petite main à l'hôpital en évitant d'embaucher des vrais gens qu'on pairait vraiment pour ça. Pour le boulot garanti, soi-disant, ya d'autres branches où c'est plus intéressant. Quant au salaire, là, justement je ne suis pas salariée... Je ne peux pas être malade, et si je suis enceinte, faut que me débrouille pour payer mes frais de cabinets qui eux tombent tous les mois. Mais le médecin est un "nanti" visible, c'est plus facile de taper dessus. Diviser pour mieux régner. Parfois j'aimerais aussi qu'on parle des salaires des ministres et de leurs retraites, mais ça on n'en parle pas. C'est quoi le but à la fin de nous rendre responsables de tous les problèmes de la sécu?

 

Tu vois, le soir parfois, je rêve, je pense qu'un jour j'aurais peut-être un gamin, et vu comme ça tourne en ce moment, faudra peut-être l'adopter. Tu l'appuiras mon dossier d'adoption quand il sera refusé parce qu'une bonne âme pensera qu'une maman qui rentre à 21 heures le soir 4 jours par semaine ne peut pas correctement s'occuper d'un enfant? Tu seras là? Dis moi un peu. Moi j'y pense, figure toi. Ca semble un peu bête d'avoir des enfants, je devrais me suffire d'un boulot si épanouissant. Mais certains jours heureusement que j'ai un mari, il m'aide bien à tenir. Pour nous, j'essaie de réduire mes horaires, j'y arrive pas, trop de demandes. SuperSecrétaire fait des efforts mais les gens pensent que c'est à moi de m'adapter à leur emploi du temps à eux. Pourquoi? Pourquoi sommes-nous devenus un bien consommable comme les autres alors que tu martèles que tu veux "maintenir l'égalité au soin" et "la qualité des soins"? Ca me parait bien compromis. Si c'est si important, valorisons ces soins, faisons en sorte qu'ils soient de qualité, qu'on puisse prendre le temps de s'occuper des gens. Et pas de la médecine à la va-vite par des médecins fatigués et dénigrés. J'ai quelques patients anglais, eux ne consultent pas pour n'importe quoi. Autre éducation.

Faudrait que tu viennes voir pourquoi les gens consultent parfois. Tu pourrais prendre conscience que ça serait bien que l'un de vous ait un jour les couilles de dire à la télé : "patients, arrêtez de consulter pour des conneries, on fera des économies" **. D'ailleurs ça rime, c'est un beau slogan pour une nouvelle campagne genre "les antibiotiques c'est pas automatique". Je le vois bien en jolies lettres bleues sur fond jaune. Non? Tu veux pas? Tu peux choisir la couleur des lettres si t'aimes pas le bleu.


Non, vraiment tu veux pas? Bon, continue dans cette voie, reste bien droite. Surtout ne pose pas les vraies questions, n'expose pas les vrais problèmes, continue la désinformation et l'intoxication. Ca marche bien apparemment.

 

M comme Minable, M comme Maltraitance, M comme Mascarade...

 

 

 

 

* Ou pas... Merci à @Dr_Tiben

** : Certains commentaires ont été choqués par mon slogan. Pourtant, je crois sincrèrement que nous n'avons plus le temps d'expliquer 15 fois (parmi nos consultations) que 4 jours de fièvre et de rhino c'est normal, que consulter dès que la fièvre apparait c'est non seulement inutile mais abusif, ... Là où on répète 4 fois pareil, de l'éducation collective à la santé serait plus utile et moins chronophage. 

 

Edit : Je sais en écrivant ça que ça m'expose aux habituels "les médecins ces nantis" "vous gagnez déjà trop" et autres fadaises venant de gens qui ne savent pas de quoi ils parlent, les commentaires insultants et non contructifs seront effacés. Merci

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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NET 06/11/2012

Merci d'avoir si bien résumé notre profession en pleine déliquescence.

Picorette 08/11/2012

Bonsoir Fluorette,
J'ai été très émue à la lecture de ce texte qui m'avait échappé. Au delà des problèmes pécuniaires qui heurtent le sommeil, j'ai senti une saine colère et une demande de reconnaissance qui ne me
choquent pas du tout! Je retiens que la médecine est un art difficile que l'on soit rémunéré à l'acte ou salarié. Ma sœur était anesthésiste en CHU, j'ai souvent entendu sa peur voire sa détresse :
un malade qui va mal, une désorganisation anxiogène, la peur du procès...Je ne sais si comme malade on peut faire un effort pour consulter plus juste, sûrement. Je sais que la société doit ,elle,
faire un effort pour monter son estime par tous moyens à ceux qui exercent un vrai service public. Elle doit vous soutenir comme j'ai envie de le faire à mon modeste niveau. Vos malades ont bien de
la chance de vous avoir! J'espère que eux au moins le savent!
Bon courage

ccdC 18/11/2012

Ou en êtes vous de votre projet de "medecine 2.0"?
Avez-vous été entendu(e)s
Est-ce qu tu t'en sort avec ta SCI/SCM !?
Bon courage !

Philippe 28/11/2012

Bonjour
Je suis très touché par tous les textes de votre blog. Je reconnais en vous le médecin de campagne, passionné de son métier, comme on aimerait le voir partout. En fait il existe et je ne le vois
pas. Merci de m'ouvrir les yeux !

bertrand 28/11/2012

M comme ... merci pour ces verites qui ne visent qu'à defendre la medecine et au final nous les patients