Le côté lumineux de la Force.

Publié le 26 Octobre 2012

L'installation c'était dur. Et ça l'est encore. Parce qu'en fait je n'étais pas préparée. Aucun de nous ne l'est, nos études ne nous préparent pas à ça. Parce que je me suis un peu fait entuber. Parce que c'était un engagement difficile que je n'étais pas prête à prendre. Et surtout pas ici en fait, pas si loin de l'Eau. Mais ça a ses bons côtés.

 

J'aime ne plus angoisser de chercher des remplas et de ne pas en trouver parce que "ici, c'est mieux si vous êtes du village". Tout le monde ne peut pas être du village. Incroyable ça. Maintenant j'angoisse que l'argent ne rentre pas. Et que la banque me harcèle... Autres insomnies...

 

J'aime ouvrir le cabinet le jour où Sylvie n'est pas là, infuser mon thé, ouvrir les volets, juste mettre un peu de lumière, allumer mon mac, twitter en soufflant sur mon thé. Profiter du silence.

 

J'aime barrer des lignes sur ma to-do list, mes "tél à Dr Truc à propos de Mme Machin". Rappeler Mme Machin. Ou mieux, la faire convoquer par SuperSecrétaire. Problème résolu.

 

J'aime recevoir des courriers de spécialistes et avoir la réponse à mes énigmes. Ca me fait progresser. D'autres fois, le mystère reste entier. On continue de chercher.

 

J'aime savoir où se trouvent les choses. Même quand la femme de ménage les a déplacées, je sais que c'est forcément quelquepart. J'aime pouvoir acheter le matériel qui me plait, quand j'en ai besoin. J'aime réfléchir à comment je vais installer mon ECG, ou comment je pourrais améliorer l'ergonomie de ma salle d'examen. Me dire qu'il faut vraiment que je fixe mon porte manteau, pour accrocher mes écharpes et pulls et ne pas les jeter en boules dans un coin.

 

J'aime téléphoner le matin, avant les consults, pour réveiller quelqu'un, qui se reconnaitra. Poser mes pieds sur le bureau, incliner le fauteuil. Écouter sa voix qui me berce. Fermer les yeux. Penser qu'il me faut vraiment un autre fauteuil pour soutenir ma tête. Et puis me réveiller et ouvrir la porte.

 

J'aime ne plus me perdre en visite et laisser le gps dans la boite. J'aime m'arrêter sur le bord de la route parce que je sais que d'habitude c'est là que sont les biches. Même si aujourd'hui, elles ne sont pas là. Une autre fois, peut-être.

 

J'aime quand des patients m'expliquent où aller acheter de la bière parce que là-bas, elle est bonne, la preuve, les gars qui la vendent ont tous le nez rouge. Argument de poids.

 

J'aime ne plus devoir effacer mes historiques dans mon navigateur. Ni mes pseudos, mes mots de passe. Voir mes liens préférés qui s'affichent à l'ouverture de Firefox.

 

J'aime SuperSecrétaire, ses sourires plus fréquents qu'avant, sa voix froide et blasée. J'aime quand les gens me disent "vous êtes gentille alors que votre secrétaire ouhlala" et que je leur répond que c'est pour ça que je la paie. Leurs têtes... J'aime comme elle me libère de certaines tâches qui me gonflent. J'aime qu'elle me rappelle ce que j'ai oublié. J'aime le temps qu'elle me fait gagner. J'aime quand elle sourit dans la moustache qu'elle n'a pas quand Sylvie me passe devant sans me dire bonjour. Et son regard souriant vers moi après. Comme une petite complicité. Elle fait partie des briques de mes murs de soutien, même si elle ne le sait pas.

 

J'aime appeler le comptable, j'adore sa voix qui me rassure et qui me dit toujours que ça va bien.

 

J'aime Jacques qui, voyant ma tête le matin, me dit "donne ton mug, je te verse un peu de café de la maison". La force de ce café. Par son goût et par le symbole. Sa tête de déterré certains matins, quand il a été réveillé pour des conneries pendant son astreinte. Et ce "merci d'être venue" en me serrant fort un jour où je pleurais. 

 

J'aime quand on me dit "au moins avec vous c'est carré". Même si ça confirme ma psychorigidité. Je travaille à être un peu plus psychosouple. Pas trop. Le milieu est difficile à trouver.

 

J'aime parler voyages avec certains patients. Leurs questions sur où je suis allée, leurs projets à eux, leurs conseils pour la prochaine fois. Leurs rêves.

 

J'aime aller manger avec les autres. De l'autre côté du couloir. J'aime leurs histoires, j'aime quand LeBarbu me fait la bise. Il me rappelle mon papa.

 

J'aime quand je dis à un patient que non je ne suis pas vraiment d'accord avec son cardiologue et que je lui explique pourquoi. J'aime prescrire ce que moi je pense être bien, et en fait surtout ce que mes lectures et Prescrire pensent être bien. J'aime tenter d'arrêter des catastrophes médicamenteuses ancestrales. Même si parfois c'est se battre contre les moulins.

 

J'aime mon jour de repos, qui est plus savoureux que si tous les jours étaient des jours de repos.

 

J'aime aller en visites, écouter les plaintes, tenir les mains, sourire. J'aime glisser ma main derrière les portails pour tourner une clé, savoir par où entrer, savoir qu'en fait il n'y a pas de chien. J'aime refermer la porte en sortant en entendant "au revoir docteur à la prochaine". J'aime pousser des gueulantes à la maison de retraite parce que merde, si vraiment Louise va mal et qu'il faut l'hospitaliser, c'est pas un peu con de la foutre dans un fauteuil et de la descendre à la salle télé? Et pis comment que ça se fait que personne ne sache si elle le prend encore ce foutu previscan? Bordel!

 

J'aime parler comme j'ai envie de parler. Dire bordel si c'est constructif. Ceux que ça choquait sont partis. J'aime expliquer, faire des dessins, négocier un traitement. Parler tabac comme si de rien n'était, et la fois suivante apprendre que le patient a arrêté. Bon, même si c'est peut-être pas la dernière fois qu'il tente, ça fait plaisir de savoir que ça sert peut-être à quelquechose de papoter.

 

J'aime quand Bernadette me déballe sa vie, et que je comprend enfin pourquoi son anxiété est si grande. J'aime réussir, après de longues consultations à enfin la convaincre qu'elle a besoin d'aide. Même si elle me raconte tout ça avec un air de défi en me disant qu'elle ne l'a jamais raconté à personne. C'est un premier pas, à 76 ans.

 

J'aime tilter que, ah mais oui, je suis MrBidule, mais c'est le frère de MrBidule et d'ailleurs ya leur mère qui est passée aussi, et petit à petit, je me rends compte que je les suis tous, les Bidule... Et je mets les petites pièces du puzzle de leurs vies en place les unes à côté des autre dans ma petite tête, ça prend forme.

 

J'aime, après une consultation difficile, regarder mes décorations, mes photos, écouter un peu de musique. Me rassurer dans mon cocon. J'allume l'encens, c'est bon, ça va mieux.

 

J'aime, quand je sors d'une visite, que Marguerite et Rosie me fassent un coucou alors qu'elles papotent dans la rue.

 

J'aime faire des consultations gynécologiques, entre deux renouvellements. J'aime faire guiziguizi à une crevette, tester sa vue, le relevage sur les avants-bras, compter les dents etc. J'aime rassurer les parents, surtout les mamans allaitantes à qui "tout le monde" dit tout et n'importe quoi et surtout n'importe quoi pour qu'elles arrêtent d'allaiter.

 

J'aime qu'on m'apporte des fruits tout juste cueillis "parce qu'on en a trop". Parce que ça fait vraiment "parce qu'il y en avait trop" et pas tentative d'obtention de passe-droit.

 

 

Malgré tous les problèmes auxquels je fais face à cause de cette installation, j'aime toujours mon travail. Peut-être aujourd'hui encore plus qu'avant.

 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Marine 20/06/2013 00:48

Merci pr tous ces posts qui remotivent et me rapellent les raisons pr lesquelles je me suis lancée dans ces études... On a tendance à les oublier entre les stages en CHU et la préparation de l'Internat.. Alors encore un grand merci !

LeJeunedaCoté 15/11/2012 13:48

il manque un mot dans mon dernier post, il manque un "reconnaitront", ca a plus de sens comme ca !

LeJeunedaCoté 15/11/2012 13:45

Parce que ce que vous écrivez docteur, me touche.
Ca me fait penser à un vieux slogan que les inconditionnels de téléfoot d'il y a 15 ans : on n'a pas le même maillot, mais on a la même passion

Fluorette 16/11/2012 08:20



Une même passion, même si toi t'es pas vraiment docteur hein! Promis, pour me faire pardonner, un de ces 4 j'apporte
des chocolats!



fonio 13/11/2012 08:18

Je ne suis pas d'accord. Je crois que beaucoup de patients nous trouvent plus importants que les spécialistes. Parce que nous sommes en première ligne et là pour eux. Ils le disent parfois.
Réponse de Fluorette hier à 23h30

merci pour ta réponse Fluorette. Je ne suis pas d'accord non plus mais c pas grave ;-) Cela dit on peut prendre les paris et on en reparle dans 10 ans. J'admettrai mon échec si tu as in fine raison
et ça va vite se voir.

Fluorette 13/11/2012 20:08



Tu devrais lire ça :


http://genoudesalpages.blogspot.fr/2011/09/medecine-fiction-la-journee-dun-medecin.html



sasa 05/11/2012 21:30

Ce n'est pas la première fois que j'ai envie de commenter, cette fois je prends le temps. Ca fait un bout de temps que je suis votre blog et j'avais deviné déjà que vous étiez en Alsace avant même
que vous ne l'écriviez en toutes lettres dans l'un des posts. Je suis alsacienne, expatriée. Et parfois ça me chiffonne un tout petit peu quand vous dites que vous n'aimez pas cette région.
Évidemment mon jugement est biaisé mais j'adore ma région et je souhaite sincèrement qu'un jour vous l'appréciez autant puisqu'il semble que ce ne soit pas le cas et que vous en souffrez. Vous
c'est l'océan qui vous manque, moi c'est l'Alsace qui me manque.
Et puis je comprends tellement quand vous dites que les gens sont frustrés que vous ne parlez pas le dialecte, je suis sûre que c'est le cas, surtout chez les personnes âgées. Je peux entendre mes
grands parents reprocher cette même chose au remplaçant de leur médecin habituel. Mais il faut comprendre: ils ne se considèrent pas comme des français mais des alsaciens et donc les français sont
presque vus comme des étrangers, c'est dû à l'histoire de l'Alsace (saviez vous qu'elle a failli devenir indépendante il n'y a pas si longtemps que ça?). de plus l'alsacien est la langue parlée en
famille et entre amis, en parlant alsacien avec leur médecins, ils franchissent une barrière dans l'intimité (le mot n'est peut être pas le bon), ils se sentent plus proches et plus en confiance.
Je ne dis pas que cette attitude est la meilleure, mais elle est telle qu'elle est. Et puis dans quelques semaines ce sera l'époque des marchés de Noël, et ça, c'est juste magique en Alsace! La
chance d'y être!
A part ça, bon courage pour votre installation, j'adore votre blog et toutes vos histoire, continuez! :)