De l'eau et des larmes

Publié le 6 Août 2012

 

Tu entres dans la salle de bains, tu enlèves tes vêtements. Tu te regardes dans la glace, tu as l'air si fatiguée.  

Tu cherches à te rappeler. Combien tu en as vu ce matin? Vingt-quatre. Déjà, comment t'as réussi à en voir vingt-quatre? Mystère... D'accord, t'as commencé tôt et mangé très tard. Mais quand même vingt-quatre. D'accord, il y a eu quelques certificats de sport et quelques prises de sang. C'est sûr que ça prend pas des heures. Mais t'en as hospitalisé deux. Et t'as appelé un spécialiste. Vingt-quatre, sérieusement? Dans ces cas-là, tu ne fais pas du bon travail. Tu classes vite dans ta tête : grave et urgent / pas grave et pas urgent. Et si pas grave on reverra. Sinon comment faire? Ils racontent tous à la secrétaire qu'ils vont mal et que ça ne peut pas attendre. Et finalement, c'est rarement vrai.

Tu ouvres la porte de la douche puis le robinet. L'eau commence à couler, tu mets ta main sous le jet, elle est froide, ça fait du bien, il fait si chaud. Quand elle est suffisamment tiède, tu entres. Tu sens l'eau ruisseler dans tes cheveux, le long de ton cou, de ton dos, sur tes fesses. C'est si agréable. 

Tu ne sais même plus ce que tu as mangé. Ah si, Jacques t'a apporté une salade. C'était tellement gentil. Justement ce matin, t'étais partie sans pique-nique de la maison. Première fois que tu te trompes dans l'heure du réveil matinal. Associé a un sixième sens. Et il sait que t'es un peu goinfre.

Tu verses un peu de shampooing dans le creux de ta main et tu l'étales dans tes cheveux. De semaine en semaine, c'est de plus en plus difficile, ils sont de plus en plus longs. Tu masses doucement. Tu fermes les yeux, ça sent la papaye. 

Cette pile de paperasses à remplir. Ces courriers à lire. Toutes ces mauvaises nouvelles, tous ces gens à convoquer. Toutes ces explications à donner. Sur des maladies à la con. Graves. Ces deux cancers à annoncer demain. Pas envie, non, vraiment pas envie mais c'est à toi de le faire. Ces demandes d'ALD à remplir pour eux.

Tu penches la tête en avant pour étirer le cou, tu as tellement mal. Tu masses tes trapèzes avec tes mains. C'est raide, et sensible. Tes jambes sont lourdes. Tes larmes coulent.

Tu es montée dans la voiture. En pilote automatique. Tu t'es assise chez Bernadette, tu l'as écoutée, les mêmes histoires que d'habitude, la même angoisse. T'es allé voir Georges qui ne se sentait pas bien, mais mieux finalement. T'es passée à l'EHPAD, t'as appelé le DrBiologiste parce que quand même ils sont bizarres tous ces résultats. T'as hâte d'avoir les nouveaux prélèvements réalisés sur ses conseils. T'es allée en urgence voir Georgette pour une douleur apparue brutalement. T'as plus de recul maintenant, tu la connais. Tu penses avoir mieux géré que d'autres fois. T'as vu Marthe, rentrée de l'hôpital, t'avais hésité à l'y envoyer, tu ne regrettes pas aujourd'hui.

Quand tu rouvres les yeux, la mousse qui s'écoule le long de ton corps est rosée. Tu rinces tes cheveux. Tu prends un peu de pâte rouge et tu l'étales rapidement, pour vite laver tes mains au savon. Elles restent toujours un peu rouges après. Tu laisses poser. Tu attrapes le savon, ou plutôt ce qu'il en reste et tu frottes partout, comme si ça pouvait enlever ce qu'il y a dans ta tête. Tes larmes se mélangent avec l'eau et s'en vont. Tu penches la tête en arrière, l'eau qui s'accumule dans le bac est rouge, un peu comme du sang. 

En repassant au cabinet, tu as appelé ceux dont les résultat d'anticoagulation étaient mauvais. T'as regardé la pile de feuilles confirmant les tiers payants réalisés par la sécu. Et tu l'as délicatement replacée sous le bureau. A vérifier un autre jour... Tu étais déjà en retard pour ce soir.

Tu coupes l'eau, tu attrapes la serviette, rouge elle aussi, décidément.

Tu te regardes à nouveau dans le miroir. Tu sembles toujours aussi lasse. Les doutes du jour et l'appréhension de la journée de demain ne sont pas partis dans les canalisations, eux.

 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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fafa 13/08/2012 12:45

Bonjour Fluorette

Tu turbines à plein régime, on dirait...

Les remises en question permanentes, la trouille panique de faire une bourde, l'envie de tout plaquer (parfois), les larmes- très fréquentes ces derniers temps-, les vacances pendant lesquelles on
ne décroche pas vraiement, d'où l'on rentre crevée...

C'est épuisant de marcher ainsi sur une corde raide, je le sais. Les larmes font retomber la pression mais nous embrouillent aussi.

Des conseils à te donner? Tu pourrais essayer de trouver une oreille extérieure, un confrère au monsieur de Rouen chez qui tu allais avant... Après , c'est une piste comme une autre. On me l'a
soumise, je l'essaie. "Vous avez 3 solutions : 1- On ne fait rien, vous craquez. 2- Les antidépresseurs seuls, c'est dommage. 3- Vous acceptez de vous faire suivre." Avoue que présentée comme cela,
je n'avais pas vraiment le choix. Est-ce une solution miracle? Je ne pense pas. Il ne fera pas le travail à notre place. Au mieux, il nous donnera des clés pour avancer par nous-même.

Courage à toi!

Alexandre 12/08/2012 22:40

J'aime beaucoup le message d'Aléa.

Aléa 12/08/2012 14:07

Un médecin est celui qui écoute, soulage, rassure, réconforte et soigne. Il n'est évidemment jamais malade, fatigué, démoralisé… Il ne doute pas et sait forcément où il va. Il a un statut
particulier dans l'esprit des gens, il est différent… Alors oui c'est dur de supporter la détresse humaine lorsqu'on est juste humain. Mais c'est juste le plus beau métier du monde. Mon médecin
traitant doit avoir la cinquantaine bien tassée. Il est d'un calme déroutant. Plus zen, je n'ai pas encore rencontré. Il a un diagnostique sûr et pose pourtant des questions que je trouve
complètement farfelues. Je crois que son métier l'a profondément transformé. Ce métier bouleverse de l'intérieur et enrichit celui qui l'exerce jour après jour… C'est une chance dans une vie. Bonne
route même si parfois la lumière est moins vive et le chemin plus abrupte. ;-)

Fluorette 14/08/2012 09:22



C'est enrichissant. Et tant mieux si votre médecin semble avoir atteint une zenitude. Mais atteindre cette zenitude n'est pas facile, que le doute est toujours présent car aucun diagnostic n'est
sur, on est dans l'humain, les plaintes nous touchent. Certains jours, l'équilibre est plus difficile à atteindre.


C'est une jolie route au milieu de crevasses...



yem @euphorite 11/08/2012 19:28

Tu as une très belle sensibilité, je suis sûre que ce que tu fais n'est pas bâclé. Que les larmes coulent, c'est normal, ça permet de relâcher la pression. Si elles coulent tous les jours, le
burn-out te guette, il faut que tu t'en préserves! Pense à toi, aux tiens, à tes projets(génial le Pérou!), lis, va au cinoche, twitte, pianote...Tout ce que tu veux du moment que tu fais sortir
les patients de ta tête un moment.

Fluorette 14/08/2012 09:19



J'ai l'impression que ça bacle, certains jours, quand tout semble me dépasser. Oh, ce n'est pas tous les jours, et finalement ça se passe relativement bien. Mais l'impression de ne pas toujours
tout faire bien est difficile à avaler.



Alexandre 11/08/2012 05:43

Bonjour,

J'ai été très touché par votre article et je n'ai pas su, sur le moment, trouver le commentaire adéquat.

Cependant, j'ai pu trouver un biais en vous citant dans ce commentaire : http://www.docteurmilie.fr/wordpress/?p=712#comment-918

De tout coeur avec vous,
Alexandre

Fluorette 14/08/2012 09:18



Il est difficile de trouver l'équilibre. Et encore plus de ne pas culpabiliser de fixer des limites...