Muguette, 92 ans

Publié le 8 Mars 2013

Muguette, 92 ans, vient consulter au cabinet. Muguette est très voutée, abimée par les années, mais elle dégage une grande force de caractère. Elle ne se plaint pas souvent. Elle est parfois un peu essoufflée, je pense que c'est de l'asthme. En refaisant le point sur la liste des médicaments, je lui demande si elle prend toujours le Diskus prescrit il y a quelques mois et qui avait eu une bonne efficacité au début. Elle dit qu'elle l'utilise, mais "ça ne fonctionne pas votre bazar, et ça n'a aucune goût". Bon. Je continue, on reprend chaque traitement un par un, rien ne semble inutile, je note un nouveau Diskus et puis voilà. Une consultation facile, me dis-je.

Deux semaines plus tard, le fils de Muguette téléphone. Son mari a eu une grosse bronchite et là, Muguette semble l'avoir attrapée, mais ça fait huit jours et ça ne s'arrange pas. Pour une fois, c'est moi qui fais le déplacement. A l'arrivée, Muguette ne se plaint pas. Mais à l'auscultation c'est le drame, ça sibile partout. Je demande à son fils d'apporter l'appareil, je voudrais être sure qu'elle l'utilise correctement. J'avais pensé qu'avec ses doigts si déformés par l'arthrose, ce système serait le plus facile, mais peut-être que je me suis trompée. Elle me montre, elle clipse tout bien comme il faut, elle respire et elle me dit "vraiment ça ne fonctionne pas".

J'attrape l'inhalateur et j'aperçois dans la fenêtre montrant le nombre de dose restantes un zéro. Rouge. Le nouveau Diskus prescrit il y a quinze jour est dans le placard. J'avais oublié qu'ils ont lutté toute leur vie pour faire des économies et ne pas gaspiller. On ne change pas quelque chose qui fonctionne encore en apparence au moins. Celui-ci est peut-être vide depuis des mois.

Son fils me dit "oh mais on n'a pas regardé et en plus ils l'utilisent tous les deux..." en m'apportant le nouvel inhalateur. Muguette respire dedans et me dit "ah oui, là ça fonctionne". Quelques minutes après, elle se sent déjà mieux.

Il faut toujours écouter les Muguette quand elles disent que "ça ne fonctionne pas notre bazar". Il faut parfois penser que si ça fonctionnait au début mais que ça ne fonctionne plus, c'est peut-être à cause d'un trop grand souci d'économie... Il faut penser que même si on a bien fait la démonstration du fonctionnement de l'appareil, on peut avoir oublié de montrer la zone de décompte des doses qui, il faut le reconnaitre, n'est pas faite pour les myopes. Et il faut expliquer qu'un inhalateur chacun c'est probablement mieux.

Il n'y a pas eu de consultation facile. Il n'y a que moi qui n'ai pas voulu écouter.


Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

Repost 0
Commenter cet article

Oxymore 15/03/2013 08:23

Merci Fluorette de nous en apprendre à chaque fois. ^^ Et merci pour les textes toujours passionnants.

Oxymore 14/03/2013 10:39

Mince alors première fois que je vois "ça sibile". (Sybile est le nom de ma fille.) Même Google ne connait pas ce mot. Alors ça veut dire quoi? C'est une invention maison ou un vrai terme
technique?

Fluorette 14/03/2013 14:42



Des sibilants sont entendus à l'auscultation pulmonaire quand il y a une crise d'asthme par exemple. C'est le bruit que fait l'air quand il passe dans des bronches trop contractés. C'est un vrai
terme technique.



faribole 10/03/2013 21:56

merci pour ce billet
je viens de m'énerver sur le blog d'une jeune toubib qui trouve honteux qu'on demande du doliprane en fin de consult pour éviter de payer...
ça me soulage de lire que certains soignants comprennent la nécessité de l'économie
vous me réconciliez avec le corps médical

G Martin 09/03/2013 09:07

Bonjour,

Je vous lis toujours régulièrement. C'est très intéressant.

Geneviève

sophie 08/03/2013 12:43

Certaines choses nous paraissent tellement évidentes qu'on ne pense pas à les dire.

Au moins maintenant tu sauras qu'il faut rappeler au patient de vérifier l'indicateur si ça ne fonctionne pas comme d'habitude.