Adélaïde, 95 ans

Publié le 14 Mai 2013

Nous sommes assises dans sa cuisine. Il y a trop de choses sur la table, j'ai dû me faire une petite place pour poser mes affaires. Elle m'explique que les douleurs sont là, un peu plus fortes que le mois dernier. Elle pense que c'est le temps. Nous savons toutes les deux que ces douleurs ne la gênent pas tant que ça, en grande partie parce qu'elle ne s'écoute pas. Quand je suis arrivée elle nettoyait le perron à grande eau. Il fait un peu froid dans cette cuisine, elle vient d'aérer, elle m'a déjà expliqué une des fois précédentes que c'est grâce à tout ça qu'elle est encore là. L'aération, l'activité, le secret de la vieillesse en bonne forme...

Je souris et avant que je lui réponde, elle enchaîne "mais nous n'allons rien faire, hein". Je confirme. Et j'ajoute que j'ai l'impression qu'elle s'est voûtée cet hiver, plus qu'avant et que c'est assez logique qu'elle ait mal. Ça doit sacrément se tasser dans ses vertèbres. Elle poursuit, non elle n'est pas allée chez le cardiologue même si elle m'avait promis qu'elle irait au printemps, de toute façon pour quoi faire, elle pense que je gère tout ça très bien. J'ai peu d'arguments à lui opposer...

Elle me dit qu'elle est fatiguée. Elle répète plusieurs fois qu'elle est vieille. Et bientôt plus encore car son anniversaire approche. Dans un sourire, elle me glisse qu'elle aimerait mourir dans son sommeil. Elle me demande ce que j'en pense, si ce serait mieux comme ça. Je bredouille un oui, ça serait mieux, je me sens un peu con face à cette question. Elle poursuit, mourir elle y pense, elle sait que ça va venir, elle a vécu assez longtemps, ça l'embêterait bien d'aller à l'hôpital. Elle change de sujet et me raconte les derniers potins du village.

Quand je sors de chez elle, je regarde le ciel. Oui, elle va mourir. Et si je crois qu'elle fêtera son prochain anniversaire, je ne pense pas qu'elle verra le suivant. Quel que soit le moment où ça arrivera, j'espère que ce sera comme elle le souhaite.

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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Vincent 13/01/2016 12:31

Une visite forte en émotions... Cette patiente est bien consciente de son sort, elle n'en fait pas mystère. Sa lucidité est forcément troublante pour le praticien qui se trouve en face. Il est plus simple finalement de se trouver face à un patient qui cherche à cacher la vérité. Nous voilà touchés au moins autant que vous l'avez été.

Hélène 16/05/2013 20:09

J ' aime beaucoup comment tu décris tout ca . C' est beau cette simplicité avec lequel elle semble te parler de ça, c ' est beau que tu nous retranscrives tes émotions à ce moment la. S il te plaît continue a nous fournir ces articles si émouvants.

caelle 26/06/2013 12:37

Je partage complètement l'opinion partagée par Hélène dans son commentaire! :)

MédGé de l'Ouest 15/05/2013 01:05

Guérir parfois, soulager souvent, écouter toujours... Ce vieux Louis avait raison.
A ce stade de la vie du patient et de la relation qui vous lie, les traitements ou examens n'ont plus d'importance, c'est toi qui est importante. Ce qui rend ce métier beau et difficile à la fois. Mais tellement important.
Longue vie à toi et ton blog.

Docteur Gécé 14/05/2013 17:01

J'aime la façon dont nos aînés regardent la mort. On oublie trop souvent que, quelque part, c'est normal. Que ça va arriver, à un moment ou à un autre. Parfois (bien) trop tôt, parfois pas bien comme on voudrait...
J'aimerais avoir la lucidité d'Adélaïde quand nous aurons toutes les deux son âge...

Anerick 14/05/2013 07:42

Quand certaines fois les patients me parlent de leur idées morbides tout à fait légitimes, c'est déstabilisant. D'un coup je me dis : Ah oui, mince alors, c'est vrai que nous ne sommes pas éternels ! Dur dur de rester du côté de la vie, vite je me réfugie dans la douceur de vivre, les regards de ma famille, l'odeur du café, la rosée du matin...