Le sang et le feu sont réclamés par la foule*

Publié le 23 Août 2011

Tu conduis les yeux embués de larmes. Tu as hâte d'être à la maison. Pourtant tu ne roules pas vite, comme d'habitude. Ce n'est pas facile de rester concentrée. Tu arrives enfin. De l'extérieur, tu entends la musique, tu ouvres la porte. Il s'approche de toi et te demande comment ça va. Il t'embrasse. Tu ne réponds pas, tu le regardes juste, il a compris. Tu jettes ton sac par terre. Tu descends enfiler ton cycliste et ton t-shirt. Tu fixes ton ipod et ton gps. Tu attrapes une petite bouteille d'eau. Tu lui dis que tu vas courir et que tu n'emportes pas tes clés. Il reste là de toute façon, il va préparer le dîner.

Tu commences à courir. Tu sens cette oppression sur ta poitrine. Il y a beaucoup de nuages mais il fait quand même trop chaud. Ca faisait longtemps que tu n'avais pas couru. Tu as eu besoin d'arrêter quelques temps. Et là, tu as besoin de reprendre, d'habitude ça te vide la tête mais là ça ne suffit pas. 

Tu ne peux pas t'empêcher de revivre la scène. Tu te demandes quel mot dans ce que tu as dit a déclenché ses cris. Tu te souviens exactement des mots qu'elle a employés. Ca t'a fait mal. Oh bien sûr tu penses qu'elle est folle ou toxicomane voire les deux et que ça aurait pu être n'importe quel médecin à ta place. Mais tu n'arrives pas à t'en convaincre ni à mettre la distance nécessaire.

Idiote. Bon. On ne t'avait jamais traité d'idiote. C'est une première, ça ne te touche pas. Il semble qu'elle ait dit que tu es un monstre. Ca non, ça ne t'atteint même pas. Par contre, elle a dit que tu t'étais trompée de voie, que tu es un très mauvais médecin. Et ça te fait mal. Même si tu ne l'as vue que sur le palier. Parce que tu travailles beaucoup pour être un bon médecin. Pas assez, les journées sont trop courtes et puis tu ne veux plus que la médecine soit tout dans ta vie mais beaucoup. Ca fait mal parce que ça touche un point sensible. En ce moment, tu as l'impression de ne pas bien travailler, beaucoup de certifs-à-la-con, beaucoup de rhumes ayant débuté 2 heures plus tôt, beaucoup de demandes de prescriptions pour des gens restés devant leur télé ou partis "au pays", beaucoup de négociations, de refus... Tu doutes souvent, tu ne sais pas si tu as choisi le bon métier, celui pour lequel tu serais faite. Tu aimes ce boulot mais peut-être que tu aurais été plus douée pour autre chose. Comment savoir. Tes troubles du sommeil rendent les gardes difficilement supportables et les histoires des patients te touchent parfois tant que tu as besoin de ne pas trop travailler pour te protéger. Elle t'a fait mal parce qu'elle a touché ce doute et parce qu'elle t'a remis en cause sur tes capacités. Tu ne penses pas être un mauvais médecin mais là tu te demandes quand même. T'es un peu con hein. En fin de journée, tu es moins souriante qu'en début et tes neurones sont moins en forme, surtout après 30 patients, surtout quand la veille il y en a eu 50. Mais tu fais ce que tu peux. Aujourd'hui tu te sens surtout très fatiguée.

Tu en as marre de ce remplacement, il n'est vraiment pas pour toi. Qu'est-ce qu'elle a dit déjà? Qu'elle allait le dire au Dr Machin? Pas de problème dites-lui, tu lui as répondu, calmement. Tu t'en fiches. Pourvu qu'ils ne te rappellent jamais! Tu te demandes déjà comment leur rendre les clés sans avoir besoin d'y retourner. Penser à autre chose. Respirer fort.

Les taons t'ont trouvée. Tu aimes moins courir l'été que l'hiver. Trop chaud, trop d'insectes. Tu as l'air débile à taper des mains en l'air comme ça, mais si l'un d'entre eux te pique, tu gonfleras, il ne manquerait plus que ça. Tu cours un peu plus vite mais ils volent vite eux. Ils ont la dalle.

Tu finis par les semer en sortant de la forêt. Tu rentres à la maison. Vanille miaule, la table est mise, Mr Poilu te sourit, ça va mieux.


 

* Passi - Les flammes du mal - Chanson passée l'autre matin dans la voiture qui me fait très fortement penser à l'endroit où je travaille en ce moment.

 

Edit du 24/08/11 : Merci pour tous les messages. Ca va mieux. Ca fait 8 jours déjà et il ne reste que 4 jours. J'ai mis plus de distance, je finis ce remplacement en "sous-marin" comme on me l'a conseillé. Le rempla suivant est un endroit agréable, où j'aurais pu m'installer si je n'avais pas déménagé. 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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muriel 10/10/2011 13:50


toujours autant de plaisir à te lire,bravo tu pointes juste et c'est bien difficile de faire abstraction de ces reproches malveillants émis pour blesser punir pour "exister", c'est souvent débile,
mais ça fait MAL.Te "connaissant" un peu à force de te lire, dis toi bien que tu es une personne digne, il y a surement d'autres occasions, situations moins stigmatisantes qui auront le mérite de
te retourner pour parfaire ta pratique.Mais je sais que c'est facile à dire... j'ai qq fois pleuré de rage d'injustice face à des réctions qui ne sont que humaines, finalement....


sophie 30/08/2011 19:41


J'ai en horreur les patients qui nous mettent le doute et qui font qu'on garde cette boule jusqu'à la fin de la journée.
Je cours aussi et ça m'aide.
Parfois je lutte façon aux "cons" avec ma tête résignée (mais pas agréable), d'autres fois je laisse tomber.
Courage !


Fluorette 01/09/2011 19:51



C'est bon c'est fini. Mais c'est dommage en effet. Ca se passe tellement mieux quand tout le monde y met du sien. Même si tous les autres sont adorables, on ne garde en tête que ce moment où ça
s'est mal passé.



wain" 25/08/2011 21:30


si tu aimais la facilité, tu ne serais pas médecin ... enfin je crois ;-)


wain" 24/08/2011 22:47


il y a des jours où il est bon d'avoir une base arrière, un exutoire, des baskets... ;-)
mais garde en tête que, même si tu y passes des heures, même si tu as travaillé dur pour, et que ça continue comme ça , tu ne te résumes pas à ton métier.
Dire que tu n'es pas faite pr ça, c'est te juger toi, et non pas évaluer ta pratique. A quel titre un quasi inconnu pourrait se permettre cela de façon légitime ? Dc il n'est pas légitime dc tu
peux prendre de la distance...comme tu l'as déjà fait depuis ;)
Je ne crois pas qu'on soit "fait" pour un métier, je crois que des métiers peuvent nous convenir ou pas du tout, qu'on peut s'y épanouir, s'y éclater ou au contraire y dépérir, mais ns ne sommes ni
des Alpha ni des Delta, heureusement.
Alors certes on doit choisir son métier et y consacrer durée et énergie avant même de les connaitre, et se connaitre soi-même, dc ça complique un peu la donne. Mais au sein d'un métier, notamment
le tien, si j'en crois tes confrères et ceux que je connais, il y a moyen d'être soi ;-)
bon courage pr la fin du remplacement , et vivement des news de ta patientèle moins subie ;)


Fluorette 25/08/2011 17:04



Merci. Oui c'est un peu plus compliqué que de rentrer dans des petites cases mais ça serait plus facile, un peu trop simple et sans liberté certes, mais plus facile



GdA 24/08/2011 19:49


S'il est toujours sain de se remettre en question, il faut dans ce type d’agression, savoir prendre des distances et examiner la situation.
As tu été agressive ? (je pense que non)
As tu manqué à ton devoir de médecin ? (sûrement pas)
As tu été négligente, malveillante ...? (ça m'étonnerai fort)
Par conséquent, il faut arrêter de douter de toi et comprendre que c'est un problème entre cet agresseur et lui.
Cette agressivité est et doit rester son problème !
Tu n'en es que l'exutoire.,
Bon courage.


Fluorette 25/08/2011 17:05



Ce sont de bonnes questions et vos réponses sont justes. Mais j'ai eu beaucoup de mal à mettre un peu de distance. Pas toujours facile.