Les premières neiges

Publié le 11 Décembre 2012

 

Je suis allée vider les déchets au compost. Il fait froid. Brrr. Je referme la porte-fenêtre et j'observe à travers elle les premiers flocons tomber dehors. On entend le vent secouer les plastiques qui protègent les fauteuils de jardin. Il fait bientôt nuit. Les guirlandes de Noël dans les jardins autour clignotent. Je caresse le chat qui s'est roulé sur mes pieds, il est mouillé alors je râle. Il s'en fiche. Moi pas. Je le laisse se rouler seul en ronronnant pour aller remettre une bûche dans le feu. Je m'allonge sur le canapé, j'étale la couverture grise en laine décorée de petits rennes sur mes pieds et j'attrape "Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag IIB". Je caresse la couverture. Le doux toucher me plait. Je retrouve le marque-pages fait hier avec un sachet de tisane vide.

J'aime le dessin qui me rappelle "Ici Même" offert par mon papa il y a bien longtemps. Ce n'était pas vraiment ce qu'on peut appeler un livre pour enfants. J'aime son trait de crayon, les dégradés de gris, le rouge tranchant des drapeaux nazis. Hier, je m'étais arrêtée parce qu'il était l'heure de préparer le dîner et surtout parce que c'était dur. Dur à lire.

Chaque case me fait sentir la faim, les poux, le froid, les odeurs, le désir d'évasion, la peur de la mort et l'incertitude sur l'avenir. La faim présente dans chaque case. Le désir d'évasion, les projets avortés, les maigres espoirs. La peur d'être le prochain à se prendre gratuitement une balle dans la tête. Le troc des vêtements pour contrer le froid. L'incertitude sur la fin de la guerre. L'incertitude sur le jour suivant. 

Dire que cette lecture me bouleverse est largement en dessous de la réalité. Et pourtant, je continue, avidement. Il me parle bien plus que "Putain de guerre". J'avais beau "savoir" que les prisonniers avaient été envoyés dans des camps, je ne savais pas vraiment. Et je ne sais toujours pas, comment imaginer ce que ça a pu être?

J'ai les larmes aux yeux en lisant par moments. Je pense à mon grand-père, je ne comprend pas qu'il en soit revenu vivant. Je ne comprends pas comment. Surtout après avoir lu le sort des prisonniers de certaines nationalités. J'aurais pu entendre ces histoires directement de sa bouche. Mais je n'ai pas eu le temps d'écouter ce que Casimir aurait pu raconter. Il est mort quand j'avais 5 ans. Trop tôt pour parler de tout ça. Alors j'envoie un mail à ma mère pour savoir ce qu'il nous reste, quelles traces possédons-nous encore.

Je referme le livre, l'histoire n'est pas terminée. Il y aura un autre tome. J'attendrai.

La réponse arrive le lendemain. Il ne reste rien de ces douloureux moments vécus par Casimir. Il restait des papiers, mais l'inondation a tout emporté. Les quelques cartes envoyées du camp, pré-remplies, pas de liberté là-dedans non plus, pour ne surtout pas y lire les conditions de détention loin d'être idéales. Le passeport. Ce passeport au prénom et au nom français, qui expliquent probablement qu'il en soit revenu. Ce prénom français qui sera celui du bébé d'après la guerre. Ce bébé qui est mort.

De l'histoire de Casimir, il ne reste donc rien. Ou pas grand chose. La tombe d'un enfant qui s'appelait René dans un cimetière du Nord. Un passeport peut-être échoué sur un bord de rivière ou dissout dans les eaux boueuses. Quelques anecdotes dans la tête de ma mère. Le fait que je sache qu'il parlait allemand, français, les signes etc. Le souvenir de ses yeux bleus, que je trouvais si tristes. Pas grand chose en fait.

Aujourd'hui, je souffle sur mon thé, je regarde par la fenêtre, il neige encore un peu. 

De Casimir, il ne me reste pas grand chose.

 

Alors j'attends la suite, Mr Tardi, j'attends. Impatiemment.

 

 

 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Ambroisia 16/12/2012 21:13

Je voulais tout d'abord vous féliciter pour ce blog, votre façon d'écrire est simple mais va à l'essentiel et retranscrit bien les émotions je trouve ...
Surtout pour les articles personnels, qui m'ont pas mal émue - c'est pas si fréquent sur la blogosphère médicale de voir quelqu'un parler d'autre chose que de son travail (et même dans la vie de
tous les jours, entre externe on parle rarement d'autre chose que nos études ou nos stages, dingue de voir à quel point ça bouffe nos vie ...)

Bref tout ce grand blabla pour dire que j'aime beaucoup votre blog et que vous faites partie de ces médecins à qui je voudrais ressembler plus tard (que je sois MG ou pas).

culterreux 14/12/2012 22:06

Argh, la frustration en lisant le bas de la page 188 ! Il nous avait déjà fait le coup à la fin du tome 3 du "Cri du Peuple", et je me suis encore fait avoir...

Fluorette 16/12/2012 09:17



Je sentais bien arriver, en voyant le nombre de pages diminuer, sans départ du camps. Rhaaaaa.



bounette 14/12/2012 13:54

J'ai un peu la même histoire familliale. Mon grand père maternel (lui aussi décédé quand j'avais 5 ans) a été envoyé dans un camp de prisonnier durant 5 ans, il en est revenu. Je n'ai jamais pu lui
en parler et lorsque je questionnais ma grand mère, elle éludait le sujet. Trop dur pour elle d'en parler, même 50 ans après. Alors, comme vous, je lis des témoignages ou livres traitants ce
sujet.Je n'ai pas lu ceux dont vous parlez dans l'article, mais il font désormais partie de ma liste à lire. Mon père, lorsque j'étais ado, nous a fait regarder, à mes soeurs et moi le film sur le
procès de Nuremberg....ça se passe de commentaires. Le mémorial de Caen et pour moi un lieu de receuillement intense. Comment des hommes en sont arrivés là??? La haine fait peur. Et l'actualité
n'est pas plus rassurante.
Merci de trouver, toujours, les mots justes et le bon ton.

Fluorette 16/12/2012 09:16



"Ici Même" n'a rien à voir avec la guerre. C'est une sorte de truc délirant.


Le Mémorial est un lieu difficile, où les haines sont visibles. Autour de nous, elles sont là mais on ne les voit pas, ou pas encore assez pour que l'alarme des gens sonne dans leurs têtes. Et
les gens ont oublié les camps, déjà.



Emma Mentalo 13/12/2012 21:32

Il s'agit de L'écriture ou la vie de Jorge Semprun.

Fluorette 16/12/2012 09:14



Je note, je note.



christelle 13/12/2012 09:11

quel hasard !
de passage a Lyon ce week end , je suis allée avec ma fille au musée de la Résistance et de la Déportation.....
on a été ému, on a pleuré ....pourtant chacune connaissait bien cette période et notre histoire familiale en porte les traces
je vous livre ce que nous avons vu et entendu dans le court film sur le procés de Barbie
«Le tueur tue deux fois.
La première fois en donnant la mort, la seconde en essayant d'effacer les traces de cette mort.
Nous n'avons pas pu éviter la première mort, il faut à tout prix empêcher la seconde.
Cette mort là serait de notre faute » conclut Elie Wiesel lors de son témoignage au procès Barbie.
.....................................

faites une pause quand même pour apprécier un peu l'insouciance des fêtes de fin d'année !

Fluorette 16/12/2012 09:13



Elie Wiesel a bien raison. Quant à moi, je fais une pause, je tente de m'imprégner de l'esprit de Noël! Joyeux Noël à vous et à votre famille! Emplissez votre valise de livres à emporter là-bas
loin. :)