La compassion de Youpi

Publié le 6 Juin 2012

Suite à un commentaire sur le dernier post, celui où je mangeais des fraises au soleil, je me demande ce que certains croient. 

Youpi a en effet écrit : 

 "Ah bah ouais vachement intéressant, on comprend que vous vouliez prendre du temps pour vous, tout de suite plus de compassion de ma part...

Pff !"

Comme j'ai une insomnie à cause d'une conjonctivite apparue brutalement à 3h30 et qui me fait un mal de chien, je vais répondre. (d'ailleurs, scandale : le pharmacien dort!)

Donc youpi veut m'offrir sa compassion et pour la mériter, en tant que médecin, je ne devrais jamais avoir de journée de repos? Ou de bons moments? Que je ne devrais qu'écouter les souffrances, les encaisser, rentrer dormir, refaire pareil le lendemain et comme ça 7 jours sur 7? Et d'ailleurs la nuit aussi, 24/24, pourquoi dormir? Parce que "prendre du temps pour moi" ce serait uniquement pour rester à la maison à regarder le plafond? Parce que je devrais vivre seule et finir dévorée par mon berger allemand? Ou alors je pourrais avoir ce blog et ne parler que de mon boulot, et cacher le reste, le plus important finalement?

Parce que, oui, je pense que le plus important c'est le reste (même si au prorata du temps passé et de la charge émotionnelle, le plus important, c'est le boulot, mais entre ce que je pense et ce que je fais il y a un fossé). Tout le reste : MrPoilu, les rares journées de sortie sous le soleil, mes vacances au bout du monde*, mes retours près de la mer, les textos d'Alibabette, Vanille, Chocolat, les tartes flambées... Parce que je sais que le jour où je rentre à la maison le coeur gros de la mort de Janine, ce sont les bras de MrPoilu qui me serrent. Parce que le week-end où j'attends des nouvelles pour le lundi de Robert hospitalisé c'est encore lui et une balade à vélo qui me feront penser à autre chose. Parce que quand en consultation Martine me crie dessus pour une raison que je ne comprends pas, mon esprit repart vagabonder en haut de la falaise de ArchesPark. Parce que quand mon associée m'excède et que je reçois un petit sms de celle qui est trop loin, ça me donne du courage. Parce que quand le souvenir de Ange revient sans raison me hanter, Vanille vient ronronner près de moi.

Je l'ai déjà écrit, je pense qu'on ne peut être un bon médecin et avoir une bonne écoute en tenant sur le long terme que si on prend du temps pour soi. Ca tombe bien, c'est conseillé par l'article sur Comment éviter le burn out dans LeGénéraliste du 4 juin (à lire malgré le faible intérêt de cette revue). Je l'ai parcouru avec Jacques. Jacques, 60 ans, travaille beaucoup. Mais il tient le coup. Il a hoché la tête tout particulièrement aux items : travailler sur rendez-vous, dire non, faire des choses en dehors du boulot et ne pas croire qu'on est responsable de tout. Le chocolat qu'il s'enfile doit aussi avoir un effet antidépresseur. Le sourire qu'affiche Jacques tous les jours me conforte dans mes choix de vie. (tout comme les sautes d'humeur de Sylvie mais à l'inverse)

Et soyons honnêtes, il y a un gros biais sur ce blog, je ne parle que de mes consults ou de mes moments de glandouille totale. On a l'impression que soit je bosse dans une empathie totale soit je branle le mammouth à mort. La réalité est autre mais je doute qu'un post du genre "levée à 6h30, je cherche sur internet des outils pour que mes patients combattent Alzheimer** en petit-déjeunant, puis je vais au boulot, je fais des visites. En rentrant de Perpète-Les-Oies j'en profite pour passer au GrandMagasin acheter des fournitures manquantes pour le cabinet et des plats préparés pour mes repas de midi. Avant de manger, je lis Prescrire pendant une heure puis j'entame les consultations. Je suis perturbée par la femme battue et la consultation d'après je suis moins attentive et un peu dissipée (quoi? mais appelez la police). A la fin je reste faire de la compta et j'ai tellement fait d'erreurs à cause du logiciel et des tiers payants qu'à 21H20, je sursaute et je me dis qu'il est bien temps de rentrer" intéresse qui que ce soit. Je ne parle pas de ces semaines où je ne vois pas MrPoilu parce que je rentre trop tard deux soirs, que j'ai une réunion un autre soir et que le quatrième j'ai Ballint (et le cinquième c'est sa faute, il ose essayer de perdre son gras en courant après une balle).

 

Tout ça pour dire : Youpi je n'ai pas besoin de votre compassion. J'ai besoin de trouver un équilibre. Entre ces consultations où je m'investis et ma vie à moi. Entre mon désir de bien travailler et les exigences et menaces des patients. Entre ma trop grande empathie et la façade de dureté qui s'affiche pourtant sur mon visage et dans mes "non". Entre le temps passé à travailler vraiment auprès des gens et les paperasseries et tiers payants impayés. Entre ma culpabilité de ne jamais en faire assez pour les gens et l'impression que de toute façon je ne peux pas faire plus. Entre ma vie à courir ici et mes quelques jours hors du temps près de mes racines.

Et si vous pensez que je me la coule trop douce et que vous voulez du trash, du dévouement total et des vies sauvées à chaque fois, il y a d'autres blogs que le mien. Moi, je ne fais que de la médecine générale mais quand j'en fais, je donne tout (copyright Dr Couine) et à côté, je vis ma vie.

 

Je crois enfin savoir pourquoi j'ai un jour ouvert un blog : pour ressortir le trop plein d'émotions de ma vie. Les histoires de mes patients me touchent trop, les écrire me permet de les partager et d'en être moins affectée. Je ne peux pas raconter que des souffrances alors j'écris des bribes d'histoires personnelles, des moments heureux, ça compense. Et j'essaie parfois de montrer que nous ne sommes pas d'inaccessibles nantis, c'est mon côté militant. Je suis bien plus proche de mes patients que ne l'est celui qu'ils éliront les 10 et 17 juin prochains. Je les connais bien mieux que ces derniers et j'aime prendre soin d'eux.

 

 

* Que personne ne se méprenne, je ne passe pas mes vacances en hôtel 4*. (On m'a demandé si "faire médecine ça valait encore le coup", j'ai un post sous le coude, mais je rame pour l'écrire) Toute l'année, j'économise pour ces semaines de rencontres et de découverte. Je ne suis pas malheureuse, ce que je gagne n'est pas le SMIC mais je ne pourrai pas faire tout ça si je n'avais pas MrPoilu.

** A ce propos, c'est moi ou il y en a vraiment beaucoup?

 

 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Keko 16/06/2012 15:39

Bonjour
Je vous ai decouvert en écoutant Place de la Toile sur France Culture et me suis précipité sur votre blog ( j'ai toujours admiré mes collègues capables de faire autre chose que de la medecine et
surtout capable d'exprimer nos états d'âme)
J'ai donc lu avec plaisr nombreux de vos posts
Par contre une petite remarque : vous dîtes que vous ne faites que de la médecine générale : non vous faites de la médecine générale
Nous ne sommes pas des sous spécialistes qui faisons de la cardio en moins bien qu'un cardiologue, de la rhumato moins bien qu'un rhumatologue etc.....
Nous sommes des spécialistes en Médecine Générale , nous devons le revendiquer et en être fier

Fluorette 17/06/2012 21:11



J'aime ce que je fais. J'appuie volontairement régulièrement sur le "que de la méd gé" parce que c'est la vision de plein de gens. Je me bats au quotidien pour changer ça.


Merci d'avoir lu



maitredelouest 12/06/2012 10:46

Le problème quand on est une fille (ok, ça fait un peu cliché mais c'est hélas un peu vrai) c'est que quand on fait des choses "rien que pour soi" en pas pour le boulot-les enfants-la maison-etc,on
a l'impression de voler du temps et ça a un peu le gout de l'interdit.....c'est pour ça que c'est si bon mais si rare !!!

Fluorette 13/06/2012 06:27



Je pense que ça joue. C'est pour cela que les femmes souffrent plus du burn out. Même les semaines où je bosse comme une folle, le repas n'est pas prêt à chaque fois que je rentre à la maison et
ça empire la fatigue. Ca n'a rien d'un cliché



christelle 10/06/2012 11:05

bonjour ,
je passe souvent vous lire sans laisser de commentaires .
j'aime vos billets d'humeur , de vie , la vraie vie quoi !
j'aime vos façons d'aborder les gens , de leur parler ou de ne vous dévoiler ou pas....
j'aime votre cõté si humain , vos émotions vous submergent mais elle font de vous un être humain.
car derrière le stétoscope , y a une femme !
alors tant mieux si le doc est bien humain !
malade d'une affection chronique douloureuse, j'aime que mon toubib reste un être humain car j'en suis une aussi !
je ne suis pas qu'un cas , mon toubib n'est pas qu'un toubib !
continuez ainsi , changez pas !
sincères encouragements

Marine 08/06/2012 17:38

Personnellement je n'avais pas vu dans le commentaire de Youpi un reproche sur le fait de vouloir être docteur mais aussi femme, amie, fille, sœur, conjointe etc ...

Je ne comprends donc pas ce post-réponse voulant expliquer - si ce n'est justifier - tes moyens financier, tes choix de week-end, tes activités diverses une fois le cabinet fermé etc...

Fluorette 09/06/2012 06:25



Oui c'est une justification. Probablement inutile. Mais c'est sorti tout seul. Parce que les reproches s'accumulent et que je n'assume pas de prendre du temps pour moi



Babeth 08/06/2012 00:41

Ben moi je l'aimais bien le billet sur les fraises pourtant... :-)
Et puis t'as raison, la vie c'est pas QUE le boulot, qu'on soit médecin/informaticien/auxiliaire ou autre. Et puis le schnaps aux fraises je serais bien curieuse d'y goûter (y'a un gros gros
message là!), je peux même te l'échanger contre du salidou à la violette (recette perso qui déchire) :-)

Fluorette 09/06/2012 06:23



Dès que ça parle de nourriture, t'aimes bien toi. La vie c'est pas que le boulot c'est tout ce qu'on peut s'empiffrer aussi