Brève de visite

Publié le 9 Juin 2012

Après-midi, il fait chaud, salon de Jeanne et Serge, pendant que je rédige l'ordonnance :

- Vous êtes mariée docteur?

- Oui

- Et vous avez des enfants?

- Non

- Ah... Et vous habitez où?

- Pas trop loin

- Vous vous plaisez ici?

- Ca va, ça va. Dites, pourquoi vous prenez ce médicament?

- Lequel? Ah, ben parce que j'ai mal. Ah non, vous me l'arrêtez pas hein. Donc vous allez rester?

- Oui

- Hier nous on a fêté la fête des mères, c'était bien, on était tous ici, voyez. Vous avez fêté la fête des mères vous?

- Non, vous savez où elle est ma maman

- Au cimetière? (yeux horrifiés, apparemment non elle ne sait pas)

- Non, à GrosseVille, loin

- Ouf (yeux soulagés). Enfin vous l'avez appelée quand même?

- Oui, quand même

- C'est bien. Pour la fête des mères, nous sommes allés à la messe. Vous allez à la messe docteur?

- Euh non, enfin de temps en temps enfin rarement quoi. Enfin sauf si on me force

- Vous devriez, moi j'y vais toujours. C'est important, le diable est partout

- Ah

- Oui, partout. Les gens sont méchants, regardez les infos, ça tue, ça vole. Il faut aller à la messe! Sinon ce sera pire.

 

Après ça, je vais au groupe Balint. Et on me dit qu'il faut savoir ne pas dévoiler sa vie aux patients, ne pas répondre aux questions. Leur demander pourquoi ils veulent savoir. Je préfère en dévoiler un peu, sinon ça commère. Au début je ne disais rien et j'avais des retours originaux que je ne connaissais pas moi-même sur ma vie, j'aurais peut-être dû continuer à ne rien dire, aujourd'hui, je serais astronaute, j'aurais un cancer à l'oeil et j'aurais 6 enfants.

La police devrait embaucher des mamies comme Jeanne, tout le monde lacherait le morceau. Et tout le monde irait à la messe. Parce qu'attention, le diable est partout.



Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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Giulia 02/11/2012 00:05

Allez, mon point de vue de patiente.

Ma généraliste me raconte certains trucs de sa vie.

"Pour danser le tango, il faut être deux" : la relation thérapeutique se fait à deux.
Quand elle me raconte sa vie, ça reste toujours de manière très appropriée.

Dire qu'elle comprend parce qu'elle est passé par tel problème de santé, je ne le trouve pas déplacé : ça me montre surtout que le médecin sait ce que c'est et que ce n'est pas un savoir seulement
livresque.

J'ai découvert que mon ORL est un féru d'informatique, plutôt matériel que logiciel, lors d'une visite de contrôle.
En même temps, c'est mon ORL depuis une dizaine d'années.

D'un point de vue de patiente, mon avis est que c'est inévitable au bout d'un moment de s'intéresser un tant soit peu à la vie de son médecin.
En tant que patiente, je sais que mon médecin est un humain, qui n'est pas que son boulot.

Quant à savoir jusqu'où aller, mon avis est que ça dépend vachement de la relation que j'ai avec ledit médecin.
Il y a certaines questions appropriées avec ma généraliste et complètement déplacées avec mon ORL ou avec mon psy(chiatre).


Là aussi, les groupes Balint sont une base.
Après, on n'est pas non plus obligé d'appliquer tout ce qu'ils disent au pied de la lettre : ce qui va marcher dans un cas ne va pas forcément marcher dans un autre.

Je vais dire de même avec le vouvoiement et le tutoiement : il n'y a pas de vérité universelle.
Par exemple, savez-vous qu'en hébreu, on n'a pas de forme de politesse ? (on pourrait presque dire la même chose avec l'anglais. Euh, presque)
En hébreu, on tutoie tout le monde (on s'adresse à tout le monde avec ata pour un homme, at pour une femme, qui est un tutoiement). Il n'existe pas de forme de politesse, comme le vous en français
ou la 3ème personne du singulier en italien/allemand.
Est-ce pour ça que les médecins sont moins respectueux de leurs patients que les médecins qui ont une forme de politesse dans leur langue ?
C'est pour ça que je dis qu'appliquer de manière rigide un principe de vouvoiement = politesse et tutoiement = infantilisation est excessif. On peut vouvoyer et être infantilisant, on peut tutoyer
et parler d'adulte à adulte en respectant une distance thérapeutique.

Si c'était si simple, ça se saurait, Fluorette, Docmam, Gélule et j'en oublie ;) :D

Gélule 15/06/2012 19:58

Je découvre ce post à la bourre! Ben je commence à raconter ma vie, moi, à TrouPauméSurCambrousse. Depuis que j'ai appris qu'en fait je m'installais définitivement parce que mon remplacé avait
émigré au Canada. Alors astronaute avec un cancer de l'oeil, ah, allez savoir. Le diable est parout après tout ^^

Fluorette 17/06/2012 21:06



Méfie toi, le diable est surtout là où on ne l'attend pas (dixit Jeanne) 



Docmam 15/06/2012 13:56

Je me suis également posé la question de ce que je pouvais dire ou pas aux gens...
Effectivement je trouve que ça humanise la relation de ne pas être QUE le docteur et de causer un peu de tout et rien... on demande aux patients de ne rien nous cacher de leurs vies, ils ont le
droit d'en savoir un peu...

De toutes façons à Trouville, rester anonyme c'est illusoire, toute les 2 consult j'ai le droit à "vous êtes bien la fille de...?" ou "elle est à vous la petite que j'ai vu avec votre mère ?"
(difficile de dire non)

Par contre, jamais je n'ai voulu raconter mes problèmes de santé pour me rapprocher des patients "oui je comprends moi aussi j'ai douillé quand j'ai fait ma pyelo" c'est hors de question...

anne 12/06/2012 22:55

j'adore ce texte, c'est si vrai... :-)

Ulys 10/06/2012 22:31

Bonjour,

J'ai beaucoup aimé votre intervention sur France Culture.

Continuez à partager avec nous vos expériences. A propos du commentaire de Youpi, j'aime bien la formule : "le sac est moins lourd quand on le porte à plusieurs". Un de mes amis disait : "on n'a
pas de temps à perdre avec les ..." Mais surtout cela me ramène à un point essentiel appris en secourisme : la première personne à protéger sur un accident est soi-même. Sans cela, on risque le
sur-accident et qui prendra alors soin des victimes ? Une amie disait : "pour aider les autres, il faut avant tout soi-même se sentir bien dans sa peau". Toutes ces maximes convergent. Et tant pis
pour les grincheux. :-)

Prenez soin de vous,
Ulys

Fluorette 13/06/2012 06:25



Merci.


On a tendance à oublier que se protéger soi-même est important pour la suite et pour les patients (ou pour des blessés, ou pour ses élèves...). Youpi a expliqué depuis son point de vue. Le vrai
problème est que tout le monde ne se rend pas compte, la preuve en est tous ces gens qui arrivent dans mon cabinet au bout du bout du rouleau parce que "prendre soin de moi docteur mais vous n'y
pensez pas!".