Porte close

Publié le 19 Novembre 2014

Une fois de temps en temps, ça fait les gros titres. “Le vendredi, elle recevait des patients, le lundi elle était partie”, Ouest-France, Sainteny, 2010. "Ce jour-là, le docteur Pierre a mis la clé sous la porte et a disparu", LePost, Béthény, 2008. "A Caromb, le médecin part sans laisser d'adresse", La Provence, 2014.

De leur côté, les médecins interrogés expliquent que “ça les regarde” et que “le problème de fond c’est la pénurie”. Ils n’ont pas tort.

Certains patients réagissent plutôt calmement : “Ce n’est pas parce qu’elle est partie que je vais en dire du mal. J’ai été son patient pendant quinze ans. C’est un très bon docteur. Elle est partie, c’est son choix. Elle avait le droit de le faire”.

D’autres à Belesta par exemple ont été plus revendicatifs et ont affreté un bus pour chercher leurs dossiers médicaux au nouveau cabinet de leur ancien médecin, mais surtout pour “lui demander des explications” et “prevenir ses nouveaux patients”, et ainsi lui faire capoter son nouveau départ. Belle vengeance…

 

C’est bien là que se situe le problème, il faudrait une raison, et une bonne pour partir. Parce que dans l’imaginaire collectif, si un médecin s’installe, c'est pour toujours. Parce qu’avant, le Dr Dévoué il s’est installé et il est resté jusqu’à sa mort, même quand sa femme l’a quitté. Oui, bon, il s’est pendu aussi, mais ça on a oublié. Qu’est-ce qu’il était bien Dr Dévoué.

 

Alors pourquoi le docteur Kivepartir est-il parti ? Supputons.

Parce que dès le départ il ne voulait pas s’installer ici. Ce n’était pas sa région, il s’était dit que ce serait transitoire. Il s’est installé quand même parce qu'il en avait envie et pour les gens ce serait déjà bien. Il pensait qu’il trouverait quelqu’un pour reprendre, parce qu’il y a du travail, que le coin est sympa. Il s’était dit qu’il prendrait des étudiants et que parmi eux, il trouverait une perle rare, mais il n’a pas tenu assez longtemps pour accueillir des étudiants. Il a mis des annonces mais les rares intéressés lui ont expliqué que c’est loin de la ville quand même, et il y a des gardes, de plus en plus, et les autres autour vont partir, aussi, alors est-ce que ça deviendra ingérable ? Et il n’a pas trouvé quoi répondre à ça.

Parce que son mari lui a dit qu’il devait bien être possible de terminer plus tôt, que 21 heures, ce n'est pas une heure pour rentrer, qu’après pour manger c’est trop tard, qu’elle n’est pas venue avec lui au dernier festival de jazz qu’il aime car elle était encore d’astreinte et que si ça continue comme ça c’est fini entre eux parce qu’il y en a marre de ne pas se voir et à quoi bon être ensemble. Et comme en fait elle s’aperçoit que, quel que soit le temps passé au cabinet, ce n’est jamais assez, elle ne voit qu’une seule solution pour préserver cette partie de sa vie.

Parce qu’elle est célibataire et que la solitude lui pèse. Quand elle vivait en ville, c’était mieux, elle pouvait sortir, voir des amis, rencontrer des gens. Là elle finit ses journées sur les rotules et elle ne va quand même pas finir avec le garagiste, même s’il la drague, il a 50 ans et plus toutes ses dents. Elle a besoin de foule, de magasins, de cinémas, de bars, de quitter la campagne. Et peut-être d’un enfant, et même seule, mais pas ici, comment ?

Parce que finalement il n’y a pas assez d’argent qui rentre dans les caisses, qu’il n’y a pas assez de patients sur le coin, malgré ce que le maire lui avait promis, ou alors il y en a, mais ils sont trop nombreux à préférer consulter au village d’à côté un médecin qui n’a pas d’accent, lui. Et quelqu’un lui a dit, et ça lui a fait mal.

Parce qu’ils sont de moins en moins nombreux sur ce canton, que les gardes se multiplient en plus des journées déjà lourdes. Au début, comme il y avait plusieurs locaux, on lui avait dit qu’on trouverait un autre médecin, qu’il y avait du travail pour deux. Et en effet, il y a toujours du travail pour deux. De plus en plus. Mais que justement il est seul. Et que les gens n’hésitent pas à venir sonner chez lui sur son jour de repos. L’un d’entre eux est même passé le réveiller à 5 heures du matin un jour en passant sur le chemin du travail pour demander une visite pour sa mère pour 11 heures… Et voir avec plaisir ceux avec qui les consultations se passent bien ne compense plus les reproches de refuser une consultation à un horaire tardif pour convenance personnelle du patient, les reproches de prendre un jour de repos, les reproches tout court.

Parce qu’il a fini par comprendre pourquoi il est le cinquième médecin à s’être installé ici en neuf ans.

Parce qu’il est allé présenter son projet pour les astreintes avec son dossier sous le bras à son conseil de l’ordre, pour alléger la charge de chacun, pour rendre la situation plus attrayante, qu’ils ont ri en disant que ce n’était pas la peine, que tout tenait très bien comme ça. Il a argumenté, disant que la situation démographique s'aggravait doucement, que ce n’est pas comme ça qu’un autre s’installerait. Ils ont répondu qu’il n’avait qu’à travailler moins et que les jeunes n’avaient qu’à travailler plus. Il est resté estomaqué. Alors il dévisse, avant de couler, écoeuré.

Parce que quand elle souhaite prendre des vacances, elle ne trouve pas de remplaçant, et que les patients lui reprochent, qu’il y en ait un ou pas d’ailleurs. Il faudrait qu’elle ne prenne pas de vacances. En plus, quand elle a été malade, même si elle ne s’est arrêtée que quelques jours quand ses collègues hospitaliers lui conseillaient de se reposer au moins deux semaines, ils lui ont reproché pendant des mois, insidieusement, par de petites remarques vachardes. Et ses collègues du secteur eux aussi se sont montrés agressifs face à cet arrêt de travail impromptu.

Parce qu’elle a trouvé un poste salarié, intéressant, avec des horaires plus légers, moins de paperasses, un peu moins de responsabilité, où elle ne sera plus seule, où elle travaillera en équipe, plus près du boulot de son mari, dans une petite ville où ce sera moins compliqué de faire garder les gamins, et où elle pourra souffler un peu, enfin elle espère parce qu’elle n’en peut plus.

 

Il y a plein de situations, plein de raisons. Certains continuent. D'autres ne le peuvent plus.

 

Un des articles rappelle qu’un médecin peut partir quand il le veut. C’est la théorie. Le reproche qui est fait à chaque fois, c’est de ne pas avoir averti les gens.

Alors bon, c’est un peu compliqué.

Si le Dr Kivepartir a miraculeusement trouvé un successeur, c’est plutôt facile. Il fixe une date, il parle du suivant, il essuie quelques pleurs, il se remémore la larme à l’oeil lui aussi leurs premières rencontres, il en rajoute un peu dans les violons en disant que ce ne sera pas facile d’arrêter, mais globalement, il part sans trop de culpabilité. Et deux mois plus tard, il se demande pourquoi il n’est pas parti plus tôt à la retraite.

Mais s’il n’a trouvé personne, c’est le drame. En autant d’actes que de consultants.

Le médecin est resté longtemps dans l'expectative mais n'a pas trouvé repreneur. Il met sa petite affichette sur la porte : “le Dr Kivepartir cessera son activité au 31 juillet”. La première, ce jour-là, c'est Georgette. Elle veut savoir pourquoi. Il pourra toujours tenter de regarder Georgette comme Colin Firth le ferait, dernière tentative de séduction, mais Georgette est une dure à cuire, on ne la lui fait pas. Alors le médecin ne se justifie pas, il dit qu’il part, il a lu Dominique Dupagne et la stratégie du disque rayé, il raye : “parce que point”. Georgette veut savoir. Elle pleure. Elle dit qu’il n’a pas le droit de les abandonner, après tout ce qu’ils ont vécu ensemble. Et pourquoi hein, POURQUOI ? Le Dr Kivepartir doit être fort. S’il tente la moindre explication, elle ne sera pas comprise de toute façon et demandera de nouvelles justifications. Un salariat ? Mais pourquoi ? Vous allez vous pendre si vous continuez ? Mais pourquoi ? Etc.

 Quand Georgette a enfin accepté de sortir du bureau, le suivant rentre, et le cirque des pourquois reprend. Toute la journée. Toutes les journées.

Voilà. Tomber de rideau.

Alors bien sûr, “c’est la moindre des choses d’avertir ses patients, sinon c’est irrespectueux”, mais….

Mais de son côté le Dr Kivepartir a déjà tellement culpabilisé. Il a eu mal au ventre souvent depuis qu’il a pris sa décision, surtout quand il allait voir Mme Rose et qu’il se demandait qui prendrait soin d’elle après son départ. Il a lutté avec lui-même tellement fort, tentant de se convaincre que c’était courageux de partir et qu’il le fallait. Et que les instances ne l’ont pas aidé, et qu’ils l’accuseront de tous les maux dès qu’il sera parti. Il a cherché plein de justifications, des tonnes, listant tout ce qui n’allait pas. Mais il n’avait plus de courage quand il s’est agi de l’annoncer et qu’il ne se sentait pas la force d’affronter les Georgette. Parce qu’au fond de lui, il n’y a qu’une seule raison : il veut partir. Point.

 

Le projet de loi de santé est une ignominie. Nos instances appuient sur nos têtes quand elles sont dans l'eau. Le ministère rend responsable les médecins des problèmes de démographie créés par les politiques. Les patients rendent le médecin responsable de sa surcharge de travail. Le glissement se fait tranquillement de l'Assurance-Maladie vers les mutuelles, ce qui sera au détriment de tous. La situation ne s'arrange pas, les journaux pourront encore longtemps s’indigner face aux portes de cabinets médicaux qui resteront closes.

 

NB : rappel légal concernant les dossiers.

Rédigé par Fluorette

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lucas arthur 11/11/2015 19:20

Je l'aime vraiment . merci pour vos efforts

gigi 13/06/2015 18:40

article partagé.
Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est pourquoi les médecins, individuellement, n'éduquent pas leurs patients ? C'est en lisant des blogs médicaux par pure curiosité que j'ai su que le nez qui coule, rhume etc ne nécessitait pas d'aller chez le doc.
C'est pas évident, je m'imagine bien, mais perso un gars qui vient pour un arrêt de travail à cause d'un nez qui coule dès le matin… Voilà quoi, heureusement que je suis pas médecin, le mec serait bien reçu ! Ou qu'on me dérange chez moi, là il y reviendra pas une 2de fois.
Faut pas hésiter à parler aux gens de manière claire voire abrupte, vu qu'eux se gênent pas du tout.
C'est sûrement plus complexe que ce que je pense, mais il faut se préserver. Certains patients, eux, n'hésitent pas.
Bon courage en tout cas.

Franco 28/12/2014 22:44

Merci pour cet article je vais le partager :)
meilleurs voeux à vous

Franco

Claire 19/12/2014 12:43

Je connais un médécin généraliste qui à tout arréter à cause la pression et de la tension avec les patients. Il a aussi de moins en moins confiance en l'industrie pharmaceutique.
Je pense que c'est courageux de partir mais également de rester.

Le Galiard 12/12/2014 16:46

Merci pour ce beau billet qui nous éclaire beaucoup. Je lis toutes vos publications et c'est toujours un plaisir( livre, Tweeter, FB). En effet, je suis une jeune maman qui a décidé de suivre sa vocation originelle et donc de reprendre ses études. Je viens d'intégrer D1 à Paris 5. Le concours, mon choix de spécialité et de lieu d'exercice est encore loin, mais tout de même votre expérience me fait beaucoup réfléchir... Encore merci Fluorette