Inpes
Publié le 8 Août 2014
Avant, je recevais mes patients, je les écoutais raconter leur problème, je prescrivais des médicaments, je leur offrais des pistes comme la relaxation, le sport puis je leur demandais ce qu'ils pouvaient changer dans leur vie pour aller mieux, j'avais écrit dans leurs dossiers qu'ils n'avaient pas de mutuelle, je les encourageais à chercher un autre travail, je renouvelais leur arrêt de travail pour leur permettre de ne pas retourner à celui qui les faisait pleurer le temps de reprendre pied et de trouver autre chose, je me demandais comment les envoyer chez le spécialiste à GrandeVille alors qu'ils n'ont pas de moyen de transport, je suturais les fronts des gnomes à coups de colle en leur racontant des histoires pour éviter à leur maman qui se déplace à vélo de devoir aller aux urgences, je faisais du tiers payant pour ceux qui me le demandent, je cherchais un vélo pour mon patient SDF qui apparemment n'aura pas de vélo puisqu'il semble être en prison, je relisais les ordonnances avec chaque patient en expliquant les modalités de prise, je faisais des tableaux récapitulatifs des traitements pour faciliter les prises voire je faisais passer l'infirmière pour préparer les traitements, je leur donnais les coordonnées de l'assistante sociale, je leur prenais rendez-vous pour une imagerie, je faisais déjà beaucoup.
Et puis j'ai reçu ce document de l'INPES dans mon courrier du jour. Et toute ma pratique a changé.
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Non, je rigole.
D'habitude, ils envoient des dépliants, sur le tabac, sur l'alimentation, je les utilise, ou pas. Pour le tabac, je les trouve plutôt bien foutus.
Mais là...
Là, l'Inpes veut m'apprendre à prendre en compte les inégalités sociales en médecine générale. Et j'ai un peu l'impression qu'on se moque de moi.
Quand je lis que le médecin peut adopter une attitude proactive en adaptant ses pratiques pour améliorer l'efficacité de ses actions, je me dis qu'un gars a dû réfléchir longtemps et être bien payé pour trouver une telle phrase-pipeau.
Je pense à mes patients qui me racontent qu'ils sont dans le rouge à chaque fin de mois, et qui bouffent de la merde, alors qu'ils sont diabétiques et je me demande quelle attitude proactive je pourrais adopter pour identifier les obstacles à son suivi. Et la seule chose qui me vient, c'est qu'il leur faudrait de la thune pour acheter des légumes.
Et oui, je pense que je conseille de faire du sport à ceux qui ont un niveau socioéconomique haut parce qu'ils ont le cul vissé sur leur chaise tout la journée, alors que les maçons me disent que le soir ils sont de toute façon trop fatigués pour faire du sport. Je leur rappelle que le sport c'est pas comme le travail, ils me regardent comme s'ils avaient pitié de moi car je suis trop bête pour comprendre.
Comme conseillé par l'Inpes, je sais ce que font mes patients comme boulot, et c'est écrit dans leur dossier. C'est gentil de m'expliquer que savoir ce que font mes patients comme travail me permet de les situer socialement. Ah bon ? Mais non je ne sais pas s'ils sont à risque. Souvent quand ils déboulent dans mon bureau en pleurs, c'est autant une surprise pour eux que pour moi d'apprendre que leur boite va fermer.
Le tableau avec la traduction des questions est délectable : si je demande une adresse et que le patient me donne une adresse administrative, cela m'indique une situation précaire. NAN MAIS SANS DECONNER L'INPES?
J'aime aussi beaucoup l'item pouvoir orienter le patient vers des ressources proches de son domicile : terrains de sports, associations... Bien sûr oui. Mais à quel moment j'ai le temps de faire tout ça ?
Et puis conseiller d'utiliser des sites internet pour aider mes patients précaires, comment dire... Certains ont encore des Nokia qui supportent d'être plongés dans l'eau et qui tiennent 10 jours de batterie sans recharge car bon c'est dur à charger quand on vit dans sa voiture et qu'on s'est fait piquer sa tente. Bien sûr que c'est une situation extrême mais d'autres n'ont pas internet, ni d'ordinateur, et n'ont même pas de smartphones. Parce que oui des gens qui ne sont pas reliés à l'Internet* ça existe encore.
On peut continuer à tout décortiquer mais bon, j'ai du boulot qui m'attend.
Bref j'ai jeté le document à la poubelle et je vais continuer d'essayer de m'adapter au patient, selon ses capacités financières, de compréhension, de transport, etc. Je ne pense pas que j'y arrive toujours. Parce que malgré tous mes efforts, je ne me rends en effet pas bien compte de ce qu'ils vivent vraiment. Parce que je n'ai pas le temps, et que je ne suis pas assistante sociale. Parce que je ne connais pas les tarifs de tous les spécialistes du coin. Parce que je ne peux pas tout faire, tout simplement. J'essaie déjà de faire de la médecine, entre deux paperasses.
Ce document n'est pas une aide, c'est une provocation pour les médecins généralistes car ils les rend responsables des difficultés des gens, difficultés causées par des problèmes économiques auxquelles les médecins n'ont pas LA solution. C'est une nouvelle pirouette pour accuser les généralistes des difficultés d'accès au soin.
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* à l'internet : private joke, pour ceux qui se reconnaitront.