Consécutive à...
Publié le 9 Mars 2014
Je suis devant la feuille bleue. Et je ne sais pas quoi écrire. Parce que je ne sais pas pourquoi ce patient est mort.
Enfin je sais, hein, son coeur s'est arrêté. Voilà.
Mais deux problèmes : il faut remplir la feuille bleue sur laquelle il y a plein de lignes.
Maladie ou affection(s) morbide(s) ayant directement provoqué le décès : .............................................
Due à ou consécutive à : ..................................................
Due à ou consécutive à : ..................................................
Due à ou consécutive à : ..................................................
Dans les exemples donnés en dessous, ça a l'air simple : noyade consécutive à suicide, toxoplasmose consécutive à SIDA. Cas rares.
Et puis, deuxième problème, et c'est le plus difficile, il faut que j'explique à la famille pourquoi il est mort.
Et je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas. Il n'était pas si jeune, il n'était pas si vieux, il n'était pas si malade. Et il y a peu d'indices. Je me dis que parfois, une autopsie serait utile.
Alors voilà, je suis assise devant la feuille bleue, deux sont assis avec moi à la table, le troisième est accoudé à la fenêtre et regarde dehors. Il propose d'aller faire du café. Oui, bonne idée, ça m'aiderait peut-être à réfléchir. Parce qu'il est tard, ou tôt, enfin c'est selon. En tous cas, la journée va être longue après ça, pour nous qui restons. Je sors mon téléphone de ma poche, pour confirmer la date. Consciencieusement je note la date et l'heure. Une fois, j'ai oublié l'heure, l'employée de mairie eue par la suite au téléphone a failli en faire un infarctus. Je signe, je tamponne. Je regarde la feuille bleue, je secoue mon stylo, j'attends le café.
C'est calme aujourd'hui, personne ne crie "pourquoi, pourquouaaaaaa", ils ne se reprochent pas des trucs entre eux. Peut-être attendent-ils que je sois partie.
Sa fille parle du temps qu'il fait, et si c'est pas malheureux quand même ce verglas, ça ne va pas faciliter... Je n'écoute pas, j'essaie de mettre les pièces d'un puzzle dans ma tête. Mon examen clinique post-mortem ne m'a pas aidée. Il n'y a pas si longtemps qu'il a fait du vélo chez le cardiologue, ça s'était bien passé. Il n'avait pas d'antécédent familial connu. Et je ne crois pas que cette mort ne soit pas naturelle. Bon. En écrivant sa date de naissance, je pense qu'il avait le même âge que mon père.
Le café arrive. Je remercie. Je souffle un peu dessus. Je regarde dehors les oiseaux qui se goinfrent dans la mangeoire.
Sa femme dit qu'il va falloir appeler le curé. S'ensuit un débat, parce que son fils ne veut pas qu'il vienne.
Pendant ce temps-là, j'écris "arrêt cardiorespiratoire". Et sur la deuxième ligne, j'écris "âge". Voilà. Toute cette réflexion pour ce résultat. Il parait que c'est pour les statistiques. Vont pas être déçus aujourd'hui aux statistiques. Je lèche les bords du certificat et je le colle.
J'ai fini mon café. Ils me regardent tous. Je dis "Bon voilà, il a fait un arrêt cardiaque". Ils hochent la tête. Apparemment, ça leur suffit.
Je me lève, je dis au revoir. Sur le chemin du cabinet, je passe acheter des pains au chocolat, ça fera plaisir à Jacques, qui râlera d'abord qu'il a déjà déjeuné et qu'il a pris du poids ces derniers temps, mais qui en mangera quand même un, voire deux.
Et arrivée au cabinet, comme il est trop tôt pour l'appeler, j'envoie un mail à mon papa.