Michel, 32 ans
Publié le 20 Avril 2011
C'est une astreinte comme une autre à SOS. Mais pour une fois, c'est le matin, pas la nuit. Il fait soleil, c'est agréable, que demander de plus?
Des SMS de visites sur mon vieux téléphone : "Jules, 65 ans, douleur thoracique, 12 rue des Bleuets - Ana, 3 ans, a avalé une pièce, Appt12 15 rue des Roses - Cathy, 9 ans, toux, 132 avenue de l'Espoir - Tom, 22 ans, éruption, 25 résidence des choupinets - Jean-Paul, 55 ans, douleur doigt appel SAMU, entreprise Alfa ZI des Blagueurs - Gabriella, 32 ans, crise d'angoisse, 6 route des Alpes" Et autant de motifs divers et variés. En grande majorité, des visites inutiles. Des symptômes disparus à mon arrivée ou des visites qui auraient pu n'être qu'une consultation. Ca manque d'éducation ou de baffes, au choix. Traverser l'agglomération dans tous les sens, garder son calme dans les bouchons, puis pénétrer l'intimité d'appartements luxueux ou traverser les couloirs d'une entreprise. Profiter des temps de trajets pour écouter de la musique. Se détendre entre deux reproches "mais j'ai appelé il y a déjà 45 minutes!". Chanter "Gimme gimme" pendant que j'attends au feu, faire rigoler le conducteur d'à côté parce que la chorégraphie associée est ridicule.
Et puis : "Michel, 32 ans, toux et douleur thoracique, 3 rue de la Misère"
Ca tombe bien, je ne suis pas très loin. La rue est glauque au possible, à une époque ça a dû être une belle cité ouvrière. Je suis bien contente qu'il fasse jour. Nous sommes à quelques minutes à pied des grandes avenues et beaux appartements. Ici c'est tout l'inverse. C'est même caricatural. Des sacs poubelles éventrés trainent dans la rue. Les portes des immeubles sont écaillées, parfois il n'y a même plus de porte. La sonnette-interphone ne fonctionne pas, évidemment. J'entre dans un couloir qui sent le moisi. Les boîtes aux lettres sont toutes tordues. Au bout du couloir, une cour, deux escaliers. Hum hum, lequel choisir... J'appelle Michel. J'entends sonner un téléphone. Une fenêtre s'ouvre. Michel sort la tête et m'indique l'escalier à prendre. Il m'ouvre la porte. C'est un appartement minuscule. Il fait sombre. C'est le bazar.
Je mesure la chance que j'ai de vivre à la campagne, au milieu de mes orchidées dans un appartement lumineux, où le seul inconvénient est de trouver des mots sur post-its verts collés dans le hall demandant : d'arrêter de garer sa voiture dans la rue le jeudi c'est la place des poubelles, de ne pas marcher avec des chaussures de ville sur le parquet après 23 heures, de racheter du sel de déneigement... Et gnagnagna!
Bref, j'arrête de divaguer et je regarde Michel. Il est très agité. Il a déjà consulté à SOS il y a deux jours et le médecin lui a dit que c'était une petite toux et qu'il devait rentrer chez lui. Il tousse beaucoup, c'est gras. Il a rappelé parce qu'il a mal en basithoracique gauche. Il ne tient pas en place. C'est difficile de l'interroger. Il mentionne que l'autre médecin lui a déjà demandé s'il se drogue mais que non. L'auscultation est strictement normale, pas de crépitant. L'ECG est normal aussi. La saturation par contre est à 92%. Ca fait pas beaucoup et je n'ai rien d'autre. Mais quelquechose cloche. Je ne sais pas quoi, le petit clignotant dans ma tête, comme parfois.
Je lui explique que c'est mieux s'il va à l'hôpital. Il est d'accord. Nous attendons l'ambulance. Enfin surtout moi, lui il s'agite encore malgré les lunettes à oxygène à chercher un ticket de recharge pour son Mobicarte (au milieu de tout ce bazar, comment serait-ce possible?). Au bout de 5 fois, j'arrête de lui conseiller de rester assis et je le regarde s'agiter. Et puis là, il me sort un petit pot en plastique dans lequel il a conservé quelques crachats. Miam miam. Hémoptoïques les crachats. Bon bah, on a bien fait d'appeler l'ambulance hein.
D'ailleurs ils sont là. Je leur souhaite à tous une bonne journée. La mienne est bientôt finie, j'ai commencé très tôt. J'ai hâte.
La patiente suivante a une douleur thoracique. C'est à la mode aujourd'hui. Je monte les 5 étages à pied pour aller examiner Georgette. Et là, après 5 étages sans ascenceur, fulgurance, c'est ballot j'ai oublié l'ECG chez Michel. Et merde! J'appelle le central, j'explique. Je me fais engueuler. Forcément. Je rentre au central. Je me re-fais engueuler, il faut que j'aille chercher la machine. Mouahahaha. Je vois se profiler le parcours du combattant. Je me dis que j'appellerais plus tard, de la maison, parce que là j'ai faim. Je garde espoir que Michel sera rentré chez lui d'ici là. Nouveau mouhahahaha.
Quelques heures après et des appels sur des lignes auxquelles personne ne répond car c'est samedi après-midi, j'ai enfin localisé Michel. Il est en réanimation chambre 12 (comment ça en réa?). Il ne comprend pas bien ce que je lui explique mais il est d'accord pour que je vienne le voir.
Voilà comment je me suis retrouvée à perdre 2 heures pour me faire conduire par Mr Poilu jusqu'à cet hôpital (pour qu'il reste dans la voiture, ben oui, il n'y a pas de place pour se garer mais surtout pour qu'il soit là, il me détend), courir dans les couloirs après que le gars neurasthénique de l'accueil m'indique la réa, expliquer à l'infirmière, passer pour une gourde, me maudire, mettre la casaque, le bonnet, les surchaussures, aller voir Michel chambre 12, attendre que l'infirmière ramène son vestiaire, choper les clés de son appartement, rouler jusque chez lui, récupérer l'ECG, ainsi que le ticket de Mobicarte demandé par Michel, ticket finalement sous le micro-ondes (Michel a eu un éclair de génie, il s'en est souvenu), poser l'ECG à SOS, retraverser la ville, l'hôpital, remettre casaque, bonnet, surchaussures, lui rapporter clés et ticket et voir son visage s'illuminer. Après tout ça, l'entendre me remercier de lui avoir sauvé la vie. Avoir honte. Balbutier un au revoir et partir.
Bon. Soyons honnête, c'est toujours bon de sauver une vie. Et c'est rare. Mais là j'avais surtout honte. Pas honte de ne pas vraiment lui avoir sauvé la vie ni de mon côté j'ai-une-mémoire-de-poisson-rouge. L'oubli de machine a seulement permis que j'ai le suivi du patient, ce qui est rare pour un remplaçant-SOS. Le voir dans un lit, calme, avec des tuyaux partout. Mais j'ai catalogué ce patient en arrivant chez lui. Je ne l'ai pas cru quand il m'a dit qu'il ne se droguait pas. J'ai mis son agitation et sa mydriase sur le compte d'un sevrage trop brutal. Je ne l'ai hospitalisé qu'à cause de sa saturation, et peut-être aussi parce qu'il y a quelquechose que "je ne sentais pas". Je l'ai pourtant interrogé et examiné correctement. Mais j'ai mal interprêté un symptôme important.
Je bénis mon côté poisson-rouge de m'avoir permis de le voir sur un lit d'hôpital, calme, normal, après correction de son acidose. Michel a décompensé dès son arrivée aux urgences. Insuffisances respiratoire et rénale sur pneumopathie massive.
Michel n'était pas toxico. Une pneumopathie a failli le tuer. D'habitude le contexte est une aide au diagnostic. Et parfois c'est un piège. La mydriase n'était liée qu'au manque de lumière dans cet appartement sombre.
Chercher les symptômes, les grouper, faire correspondre avec un diagnostic. Echec à la deuxième étape. Bah bravo.