La maladie du remplaçant
Publié le 16 Février 2011
Il y a une maladie épidémique bénigne qui ne touche les patients que lorsque la consultation libre est assurée par un remplaçant. C'est même ce dernier qui en est responsable. Il suffit qu'il se montre dans la salle d'attente pour qu'elle contamine un pourcentage variable de la population présente. Cette maladie c'est la fuite. Si la consultation est sur rendez-vous, ils sont prévenus, ils sont là et ne partent pas.
Lorsqu'il n'y a pas de rendez-vous, je dois arriver à l'avance, avant l'horaire prévu pour les consultations. Le système est curieux puisqu'après il faut attendre. Je suis dans le bureau, les patients de l'autre côté de la porte. Mais j'attends. Si je commence en avance sur l'horaire quelques jours de suite, les patients arrivent de plus en plus tôt devant le cabinet, ce qui m'oblige aussi à arriver de plus en plus tôt. Je ne sais pas comment ils le savent mais ils doivent en parler entre eux ou alors ils ont un sixième sens. Ca marche comme ça partout.
En étant là plus tôt, j'entend les gens entrer. Je sais s'ils sont plus ou moins nombreux. A l'heure dite, j'ouvre la porte, je dis bonjour. Les regards se lèvent des magazines, la surprise se lit sur les visages, certains froncent les sourcils, d'autres ont l'air inquiet, certains ne changent pas. J'attends que le premier entre dans le cabinet.
C'est à ce moment que se propage l'épidémie. Celui qui était satisfait d'être arrivé le premier devient blême, je le vois penser "mince, pour une fois si j'avais été second, j'aurais pu m'échapper". Mais non, c'est lui le premier alors il entre. Il tient sa casquette dans ses deux mains et il entre voûté, comme si le poids du monde reposait sur ses épaules.
Quand le premier patient est sorti, j'ouvre de nouveau la salle d'attente, la fuite a frappé. Il y a beaucoup moins de patients présents. Ceux qui restent sont généralement très satisfaits d'attendre moins longtemps. Ils en rigolent même dans le cabinet : "vous avez vu? Ils sont partis. Pourtant vous êtes docteur quand même, comme l'Autre, c'est bête". (l'Autre a droit à une majuscule, c'est lui qui détient le savoir)
C'est bête en effet parce qu'il arrive que je reste quelques semaines sur un remplacement. Et ceux qui ont refusé de me consulter la première semaine doivent finalement revenir la deuxième ou la troisième. C'est bien bête de revenir tout penaud, en espérant que je ne ferai aucune réflexion.
C'est d'autant plus ballot que pendant certains remplacements, les gens fuient tellement qu'on ne voit presque personne de la journée. Il m'est arrivé de ne pas rentabiliser mon aller-retour. Dans ce cas, je ne retourne pas remplacer ce médecin, qui a du mal à trouver quelqu'un d'autre car peu d'entre nous vont à la campagne (c'est en effet essentiellement en rural que ces épidémies sévissent), sans secrétaire, parfois sans ordinateur, pour une rétrocession ridicule. Et ce sont ceux qui ont fui qui vont après se plaindre auprès du praticien qu'il n'est plus remplacé lors de ses vacances et "comment on fera quand vous serez ENCORE en vacances?" (espèce de feignasse, ndlr). Ou "quoi il est malade? mais comment est-ce possible?" (je me le demande... un médecin malade on aura tout vu)
En effet, pour de nombreux patients, le médecin ne doit ni être malade ni être en vacances. Il doit être là, présent, disponible. Tous les jours de toute l'année. Samedi après-midi compris.
Mais en vrai, le médecin est un homme (ou une femme). Un être humain comme les autres. Que la maladie peut toucher. Que le burn out peut détruire.
Je remplaçais régulièrement un médecin (sur rendez-vous). Ses patients étaient désagréables et exigeants. C'était souvent tout, tout de suite. Lui était gentil, très gentil même et très compétent. Un jour, il a été malade. En salle d'attente, nous avions affiché "remplacé pour une durée indéterminée". Les patients ont eu peur. De ne plus avoir de médecin du tout. Par la suite, ils ont été bien plus agréables et bien moins exigeants. J'ai même entendu "c'est bien qu'il prenne des vacances, qu'il se repose". Mais ce n'est pas la majorité. J'ai remplacé des médecins qui ne prenaient que 2-3 semaines par an en bossant énormément le reste du temps, leurs patients disaient souvent "encore en vacances, j'aimerais bien être à sa place". Ca je n'en suis pas sure. C'est un métier agréable mais difficile.
Il est nécessaire de se préserver, de se protéger en n'ayant pas que la médecine dans la vie. Il faut s'ouvrir à d'autres intérêts : voyager, faire du sport, aller au cinéma et surtout cotoyer des gens non malades (ça parfois même dans les diners* c'est difficile). Et pour cela, il y a besoin de remplaçants.
Je ne sais pas ce que les gens s'imaginent que nous sommes. Boree m'a récemment fait part d'un bel échange téléphonique : - Allo Dr Machin? - Non c'est son remplaçant - Mais il n'y a personne alors? - Si il y a moi!
Alors que sommes-nous? Personne? Certains nous voient comme des medecins à part entière : avez-vous un cabinet à vous? Comment puis-je vous revoir vous? Est-ce que vous reviendrez? D'autres comme des sous-médecins : ils nous fuient. Et quand ils sont obligés de me voir, ils me demandent si j'ai un diplôme (d'ailleurs oui, je l'ai enfin reçu, j'en ai même deux : un doctorat et un DES, même pas eu d'orgasme à la vision de ces papiers pourtant si longs à obtenir). On ne me fait plus que rarement de réflexion sur mon âge, elle doit vraiment se voir ma ride du front.
Pour être plus au courant de ce qu'est un médecin remplaçant, petit rappel :
- on peut remplacer à partir de la moitié de son internat après avoir fait son semestre de stage chez un praticien. Le remplaçant est alors un interne. C'est rare, l'interne a peu de temps en dehors de ses stages. (mais l'interne est déjà compétent, il interroge, examine et prescrit déjà correctement)
- le remplaçant peut être non thésé ou thésé. Le remplaçant non thésé a fini son internat, il a validé son cursus, il est médecin généraliste mais il n'a pas le titre de docteur. Il peut remplacer 3 ans après la fin de son internat sans thèse. Donc le remplaçant doit rédiger sa thèse (sinon il est puni, il n'a plus le droit de travailler, il doit rester inutile chez lui). Une fois que c'est fait il la soutient. Là il reçoit son joli diplôme (enfin pas immédiatement faut pas être trop pressé) et a le titre de Docteur. Ce titre ne change rien à la pratique. On n'est pas meilleur parce qu'on est thésé. Et la thèse ne change pas la face du monde ni de la science.
Les remplaçants ne sont pas de moins bons médecins que les installés. Ils ne sont pas meilleurs non plus. Ils peuvent apporter un regard différent sur les patients ou la façon de gérer les dossiers. Certains installés sont friands d'un avis sur leur pratique. Quand le remplacement est régulier, ça peut donner de très bons résultats professionnels et humains pour les 2.
Le remplaçant prend le temps de voir l'eau du bain avant de s'intaller : où, selon quelles modalités, avec qui. S'il a la bougeote, ça lui permet de se promener en France avant de poser ses valises. Certains restent longtemps remplaçants. Un installé peut avoir moins d'années derrière lui qu'un remplaçant.
Bien sur, c'est comme avec tous les medecins, certains s'investissent plus que d'autres, le contact passe plus ou moins.
N'ayez pas peur des remplaçants, ils ne mordent pas! (enfin normalement)
Edit : billet d'Alice sur le même sujet qui m'a beaucoup plu. La comparaison est logique
* Que personne ne se méprenne, je ne vais pas à des "diners" mondains... Je vais parfois manger chez des amis ou au resto