Les médecins d'antan
Publié le 21 Mars 2011
J'ai toujours vu ma mère s'investir dans ce en quoi elle croyait. Malgré nos difficultés de communication, malgré nos engueulades, malgré tous les reproches que je lui ai fait, je lui dois de toujours l'avoir vue se dévouer. Se dévouer à ses élèves (je pense que peu de profs aiment leur boulot et leurs élèves comme ma mère les aimait et y consacrait du temps), s'occuper d'apprendre le partage et la religion à des gamins qui préfèreraient être devant leur console, préparer des messes, soutenir ceux qui ont perdu un proche, s'investir (à fond même) dans une association qui réunit ceux qui ont eu la mal-chance d'avoir plusieurs bébés d'un coup, multipliant par là-même les problèmes. Tout ça en étant toujours disponibles pour ses 3 sales gosses qui lui en ont fait baver et un mari qui restera à jamais un ours.
Je pense qu'elle m'a montré qu'on pouvait donner pour ce en quoi on croit. Bouger les choses, à son niveau, en faisant à sa sauce et en étant convaincue que c'est possible. Trouver du temps. Presque créer du temps pour réussir à tout faire.
A mon tour, je me suis investie, j'ai rempli ma vie. Selon les âges et mes centres d'intérêt, selon le temps disponible, selon l'actualité. J'ai participé à des actions humanitaires, à un club de maths (oui oui, à ma décharge c'était ludique, et je ne bossais pas plus à l'école, le strict minimum), à des actes politiques (je n'ai jamais posé de bloc de béton sur une ligne SCNF, je ne crois pas qu'emmerder des gens qui n'y sont pour rien soit constructif), j'ai encadré de plus jeunes que moi, etc. Et puis arrivée en médecine, j'ai lâché tout ça, je ne pouvais pas mener de front tant de choses. J'ai arrêté la natation aussi.
La médecine est devenue mon occupation principale. Les amis qui ne faisaient pas les mêmes études se sont éloignés. Petit à petit, mon cercle s'est créé avec des apprentis médecins. Je rêvais d'être médecin généraliste de campagne. Je rêvais de relations privilégiées avec mes patients, de confiance, d'une belle médecine. J'étais prête à y consacrer mon temps et ma vie personnelle, mes jours et mes nuits. Surtout ne pas se reposer. Moi-même j'allais mal, cette façon de voir remplissait mon avenir et m'empêchait de sombrer. Plus tard, j'aurais une utilité, plus tard, je me sentirais comblée. C'était un leurre.
Pendant mon internat, un jour quelqu'un m'a trainée à un conseil d'administration d'un syndicat d'internes. J'y ai trouvé ma place et consacré beaucoup de temps. Enormément de temps même à une époque. Je n'étais pas convaincue que je participerais à faire changer l'avenir de la médecine générale mais j'étais sure de l'apport humain de cette aventure et au niveau local, j'ai participé à améliorer la formation des internes, les stages, aplanir les relations avec nos responsables. Devenue remplaçante, j'ai continué sur cette lancée. On m'a demandé d'aider à créer une structure pour les remplaçants, j'ai accepté. Remplacer le jour et syndiquer le soir devenait difficile, ma vie était pleine de médecine.
Jusqu'au jour où.
Le jour où un drame au cabinet m'a fait comprendre que la médecine ne pouvait être tout. Ce jour-là, le soutien est venu de mes amis. De celui qui ce soir-là m'a serré dans ses bras quand les larmes ont coulé. Qui m'a proposé d'aller marcher près de l'eau et de regarder le soleil se coucher. De celle qui m'a écoutée raconter cette histoire avec un regard compréhensif. S'ils savaient à quel point leur écoute et leur présence m'ont aidée.
J'ai eu beaucoup de difficultés à finir cette semaine de remplacement, je tremblais que la sirène des pompiers retentisse. Après, je ne pouvais plus aller travailler. Je n'y arrivais plus. J'étais dans une impasse. J'ai commencé à voir un psychologue.
J'ai réorganisé ma vie. J'ai cloisonné la médecine. J'ai appris à dire non aux patients, au début à l'extrême je disais non à tout et puis je me suis radoucie, j'ai recommencé la médecine rurale en fixant des limites pour ne pas en devenir esclave. J'ai allégé la fréquence de mes remplacements. J'ai abandonné le syndicat. J'ai réinstallé au centre de ma vie ma famille et mes amis, mes voyages, mes envies. Par la suite, je me suis même mariée. Depuis j'ai ajouté petit à petit des activités, je cours et je suis de nouveau dans une création d'association (médicale en plus c'est un comble)
J'aime toujours pratiquer la médecine générale mais je me tourne vers une médecine semi-rurale car c'est un bon compromis entre mon souhait de faire une bonne médecine et mon besoin de ne pas être qu'un médecin. Vivre un horrible évènement professionnel est plus facilement supportable si on a des collègues présents, si on a d'autres intérêts dans la vie, si on a des amis. Mon idée n'est plus d'aller m'installer seule au milieu de nulle part parce que ce n'est tout bonnement pas possible (pour moi, mais si certains y parviennent tant mieux). Je n'ai plus besoin de me vouer corps et âme à la médecine jusqu'au craquage. J'ai parfois besoin de rester allongée sur le canapé à regarder Hercule Poirot, ce qui peut être assimilé à ne rien faire. Une vie n'a pas forcément besoin d'être pleine à craquer.
J'aime me rappeler ce professeur qui nous avait accueillis au début de mon internat et qui nous avait dit : "un bon généraliste est un médecin qui a une vie à côté du travail". Il avait tellement raison.
L'article du Monde * regrette les médecins d'antan, disponibles 24/24 en rase campagne et corvéables à merci. J'ai remplacé nombre de ces médecins, divorcés, alcooliques, déprimés, en burn-out... Ceux qui tiennent dans la durée sont ceux qui vivent leur vie et qui ont fixé des limites. (A de très rares exceptions chez certains hyperactifs)
De nombreux patients pensent qu'un bon médecin est celui qui est dévoué et disponible tout le temps. Ils sont abusés par des "je vous prends entre deux patients" et ont l'impression d'être bien soignés car pris en charge dans la seconde qui suit le moindre pet de travers. Je pense qu'ils sont dans le faux. Un bon médecin est celui qui sera assez heureux de sa vie pour écouter et examiner ses patients correctement. C'est celui qui prend le temps de se former et de former ses patients en leur expliquant que consulter pour un rhume est une aberration ou qu'un gamin l'hiver c'est souvent malade et c'est normal. C'est celui qui tout simplement est un Homme et pas seulement un médecin.
A propos des "jeunes médecins, ces feignants qui ne s'installent pas", je vous conseille d'aller lire ici les résultats d'une enquête faite sur des internes en médecine générale par l'ISNAR-IMG qui montre que les jeunes n'ont pas envie d'aller exercer dans le sud, qu'ils veulent faire de la médecine générale et qu'ils ne souhaitent pas tous se cacher à l'hôpital. Mais que des points négligés par les pouvoirs publics comme la proximité d'une crèche ou d'une école mériteraient d'être discutés! Parce que ça dans le monde, on n'en parle pas.
* C'est cet article lu ce week-end qui m'a rappelé mon propre cheminement de pensée. Cet article plein d'aberrations lu pendant un week-end de rencontres avec d'autres jeunes généralistes à réfléchir sur des propositions afin de trouver des pistes pour solutionner ce problème de répartition des médecins, entre autres...