Publié le 6 Juin 2012

Suite à un commentaire sur le dernier post, celui où je mangeais des fraises au soleil, je me demande ce que certains croient. 

Youpi a en effet écrit : 

 "Ah bah ouais vachement intéressant, on comprend que vous vouliez prendre du temps pour vous, tout de suite plus de compassion de ma part...

Pff !"

Comme j'ai une insomnie à cause d'une conjonctivite apparue brutalement à 3h30 et qui me fait un mal de chien, je vais répondre. (d'ailleurs, scandale : le pharmacien dort!)

Donc youpi veut m'offrir sa compassion et pour la mériter, en tant que médecin, je ne devrais jamais avoir de journée de repos? Ou de bons moments? Que je ne devrais qu'écouter les souffrances, les encaisser, rentrer dormir, refaire pareil le lendemain et comme ça 7 jours sur 7? Et d'ailleurs la nuit aussi, 24/24, pourquoi dormir? Parce que "prendre du temps pour moi" ce serait uniquement pour rester à la maison à regarder le plafond? Parce que je devrais vivre seule et finir dévorée par mon berger allemand? Ou alors je pourrais avoir ce blog et ne parler que de mon boulot, et cacher le reste, le plus important finalement?

Parce que, oui, je pense que le plus important c'est le reste (même si au prorata du temps passé et de la charge émotionnelle, le plus important, c'est le boulot, mais entre ce que je pense et ce que je fais il y a un fossé). Tout le reste : MrPoilu, les rares journées de sortie sous le soleil, mes vacances au bout du monde*, mes retours près de la mer, les textos d'Alibabette, Vanille, Chocolat, les tartes flambées... Parce que je sais que le jour où je rentre à la maison le coeur gros de la mort de Janine, ce sont les bras de MrPoilu qui me serrent. Parce que le week-end où j'attends des nouvelles pour le lundi de Robert hospitalisé c'est encore lui et une balade à vélo qui me feront penser à autre chose. Parce que quand en consultation Martine me crie dessus pour une raison que je ne comprends pas, mon esprit repart vagabonder en haut de la falaise de ArchesPark. Parce que quand mon associée m'excède et que je reçois un petit sms de celle qui est trop loin, ça me donne du courage. Parce que quand le souvenir de Ange revient sans raison me hanter, Vanille vient ronronner près de moi.

Je l'ai déjà écrit, je pense qu'on ne peut être un bon médecin et avoir une bonne écoute en tenant sur le long terme que si on prend du temps pour soi. Ca tombe bien, c'est conseillé par l'article sur Comment éviter le burn out dans LeGénéraliste du 4 juin (à lire malgré le faible intérêt de cette revue). Je l'ai parcouru avec Jacques. Jacques, 60 ans, travaille beaucoup. Mais il tient le coup. Il a hoché la tête tout particulièrement aux items : travailler sur rendez-vous, dire non, faire des choses en dehors du boulot et ne pas croire qu'on est responsable de tout. Le chocolat qu'il s'enfile doit aussi avoir un effet antidépresseur. Le sourire qu'affiche Jacques tous les jours me conforte dans mes choix de vie. (tout comme les sautes d'humeur de Sylvie mais à l'inverse)

Et soyons honnêtes, il y a un gros biais sur ce blog, je ne parle que de mes consults ou de mes moments de glandouille totale. On a l'impression que soit je bosse dans une empathie totale soit je branle le mammouth à mort. La réalité est autre mais je doute qu'un post du genre "levée à 6h30, je cherche sur internet des outils pour que mes patients combattent Alzheimer** en petit-déjeunant, puis je vais au boulot, je fais des visites. En rentrant de Perpète-Les-Oies j'en profite pour passer au GrandMagasin acheter des fournitures manquantes pour le cabinet et des plats préparés pour mes repas de midi. Avant de manger, je lis Prescrire pendant une heure puis j'entame les consultations. Je suis perturbée par la femme battue et la consultation d'après je suis moins attentive et un peu dissipée (quoi? mais appelez la police). A la fin je reste faire de la compta et j'ai tellement fait d'erreurs à cause du logiciel et des tiers payants qu'à 21H20, je sursaute et je me dis qu'il est bien temps de rentrer" intéresse qui que ce soit. Je ne parle pas de ces semaines où je ne vois pas MrPoilu parce que je rentre trop tard deux soirs, que j'ai une réunion un autre soir et que le quatrième j'ai Ballint (et le cinquième c'est sa faute, il ose essayer de perdre son gras en courant après une balle).

 

Tout ça pour dire : Youpi je n'ai pas besoin de votre compassion. J'ai besoin de trouver un équilibre. Entre ces consultations où je m'investis et ma vie à moi. Entre mon désir de bien travailler et les exigences et menaces des patients. Entre ma trop grande empathie et la façade de dureté qui s'affiche pourtant sur mon visage et dans mes "non". Entre le temps passé à travailler vraiment auprès des gens et les paperasseries et tiers payants impayés. Entre ma culpabilité de ne jamais en faire assez pour les gens et l'impression que de toute façon je ne peux pas faire plus. Entre ma vie à courir ici et mes quelques jours hors du temps près de mes racines.

Et si vous pensez que je me la coule trop douce et que vous voulez du trash, du dévouement total et des vies sauvées à chaque fois, il y a d'autres blogs que le mien. Moi, je ne fais que de la médecine générale mais quand j'en fais, je donne tout (copyright Dr Couine) et à côté, je vis ma vie.

 

Je crois enfin savoir pourquoi j'ai un jour ouvert un blog : pour ressortir le trop plein d'émotions de ma vie. Les histoires de mes patients me touchent trop, les écrire me permet de les partager et d'en être moins affectée. Je ne peux pas raconter que des souffrances alors j'écris des bribes d'histoires personnelles, des moments heureux, ça compense. Et j'essaie parfois de montrer que nous ne sommes pas d'inaccessibles nantis, c'est mon côté militant. Je suis bien plus proche de mes patients que ne l'est celui qu'ils éliront les 10 et 17 juin prochains. Je les connais bien mieux que ces derniers et j'aime prendre soin d'eux.

 

 

* Que personne ne se méprenne, je ne passe pas mes vacances en hôtel 4*. (On m'a demandé si "faire médecine ça valait encore le coup", j'ai un post sous le coude, mais je rame pour l'écrire) Toute l'année, j'économise pour ces semaines de rencontres et de découverte. Je ne suis pas malheureuse, ce que je gagne n'est pas le SMIC mais je ne pourrai pas faire tout ça si je n'avais pas MrPoilu.

** A ce propos, c'est moi ou il y en a vraiment beaucoup?

 

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Publié le 5 Juin 2012

Se lever sous le soleil. Préparer le pique-nique. Envoyer l'homme chercher du pain. Gonfler les pneus. Déguster un petit pain au chocolat avec un Earl Grey. Faire avaler la vitamine K à Vanille. Remplir les sacoches avec le pain frais, l'eau et le pique-nique. Vérifier que la porte est bien fermée. Mettre le vélo dans l'auto, rouler sous le soleil. Jusqu'au bac. Se rappeler qu'on a laissé la crème solaire là on l'avait posée pour surtout ne pas l'oublier, raté, se satisfaire de la blouse à manche longue et du bob. Attendre l'arrivée du bac puis y monter. Il n'y a pas beaucoup de monde aujourd'hui. 

Poser le pied en Allemagne. Profiter des chemins du bord du Rhin. Sentir les muscles tirer pour la première balade de l'année. S'arrêter au bord d'un étang pour pique-niquer sur une table à l'ombre en écoutant les grenouilles qui coassent. Les faire fuire en essayant de les observer malgré la tentative de camouflage derrière les roseaux. Se reposer un peu dans le bourdonnement des insectes dans l'arbre au dessus. Ecouter les blagues de MrPoilu à propos des pêcheurs de l'autre côté de l'eau à 6 pour 2 cannes à pêche, mais avec des bières. Répondre au Hallo du gars venu promener son chien.

Repartir sous les nuages pour atteindre la boutique de fraises. Se faire klaxonner à un carrefour par un conducteur gêné de devoir attendre que nous ayons fini de traverser. Y arriver, épuisés. S'attabler, commander deux demi-litre de Weissbier avec une glace aux fraises, mit zwei Löffel. Répondre à la question posée par la serveuse en allemand, petite fierté déplacée vu la simplicité de ladite question. Tenir la main de l'homme en souriant. Sentir la Weiss couler dans la gorge, gouter les fraises, savourer la chantilly et se détendre. Puis aller à la boutique, se décider à ne pas aller chercher les fraises dans le champs mais plutôt acheter une barquette, ajouter des framboises et un schnaps de fraises. Glisser le tout dans les sacoches.

Repartir après avoir échangé les vélos, se rapprocher de l'autre pour attraper une framboise dans le panier, la faire fondre dans la bouche. Traverser le Rhin. Les derniers kilomètres sont les plus difficiles. Etaler la couverture et faire une pause à l'ombre. Se coller l'un contre l'autre malgré la chaleur.

Réussir à rentrer, enfin. N'avoir qu'une envie, s'étaler sur le canapé. Maudire silencieusement l'homme qui veut avancer la cabane de jardin. Devoir sortir la scie à onglets, couper pendant qu'il tient les poteaux. S'échapper pour scanner un document sur l'hyper-hydratation en marathon pour nfkb. S'apercevoir que lors de la dernière ré-installation du pc, le driver de scanner s'est envolé. Chercher le cd. Le glisser dans l'ordi. Aller tenir un poteau pendant que Mr Poilu visse. L'écouter râler sur la pluie prévue pour demain. Finir de scanner le document. Vouloir jouer à DJHero et finalement se retrouver à découper un plastique pour protéger la table basse. Mentionner délicatement au visseur fou qu'il serait temps d'arrêter pour que les voisins ne portent pas plainte. N'avoir plus le temps de Dj-ter.

Se rafraichir sous la douche. Marcher jusqu'à la tarte flambée, affamés. Etre vite calés, finalement. Rentrer déguster des fraises avec une tisane aux fraises. S'endormir devant la télé...

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Publié le 29 Mai 2012

Au début, c'est comme d'habitude. Je vous appelle, je vous regarde onduler* jusqu'au cabinet. Je vous serre la main. Vous vous asseyez tous les deux. La tension est déjà dans l'air.

On commence par Elle. C'est pour le renouvellement, elle va bien, ça roule. Je l'examine, on discute. On revient au bureau.

Je n'ai pas encore fini avec son dossier que tu a déjà ôté sa chemise. Je te propose de se rassoir. 

Je sens ta colère. Et je repousse aussi un peu ce moment. Ce moment où c'est de toi qu'il faudra parler. Parce que je ne sais pas comment te dire les choses. Parce que je ne sais pas ce que tu sais, ni ce que tu as envie de savoir.

Je vérifie les vaccinations et que je n'ai rien oublié. Je finis de rédiger l'ordonnance, j'imprime, je signe, j'explique. Je demande s'il manque quelquechose. C'est tout pour aujourd'hui. Bon.


Je me tourne vers toi. Je te demande si ça va. Tu gromelles ce que je pense être un oui. Je te demande si tu as bien rendez-vous avec ton oncologue. Ta femme confirme. Je parle de tes PSA. Oh toi aussi, tu as vu qu'ils avaient monté, et sacrément en plus, malgré les injections. Je t'explique que je l'ai appelé. Je ne te dis pas qu'il a d'abord répondu que lui te suivait plutôt pour l'autre cancer, celui qui va bien. Je ne te dis pas que je lui ai rappelé qu'oncologue ça s'occupait de tous les cancers et pas seulement ceux qui l'arrangent et qu'on n'allait pas attendre le rendez-vous chez l'urologue. Je te parle de la scintigraphie qu'il prévoit. Tu es sur la défensive, je t'explique comment ça se passe, ça te calme brièvement. Tu sembles réfléchir un peu et de nouveau tu t'énerves.

Je te demande de passer à côté pour t'examiner. Tu ronchonnes en ôtant tes chaussures. Tu râles pendant que je regarde tes pieds.

Tu es en colère. Pas contre moi. Contre tout ça. J'attrape mon stétho et je te souris, ton visage se détend et tu me souris aussi. Et puis tu t'énerves à nouveau. Ce coup-là c'est contre ta femme, je ne comprend pas bien pourquoi. Elle, de la pièce d'à côté, elle répond que tu n'avais qu'à venir tout seul. Je te dis la même chose en riant. Mais je sais que la prochaine fois, elle sera là, avec toi. Vous venez toujours ensemble et elle sera là jusqu'au bout. Je te demande depuis combien d'années vous êtes mariés et tu es fier de me donner la réponse. Ton sourire est de courte durée, la tristesse envahit à nouveau tes grands yeux bleus si clairs. On repasse au bureau. Tu va plutôt bien pour quelqu'un qui va mal.

Pendant que je rédige l'ordonnance, tu me dis que non on ne t'opérera plus, vous avez entendu? Oui, oui, nestor, j'entends bien. Et je comprend.

Tu me regardes dans les yeux et ton regard me fait mal. 

Le renouvellement des traitements chroniques est fait. Tu veux t'en aller. Je sais qu'on va se revoir bientôt. On se serre la main et j'aperçois un sourire. Un petit sourire mais quand même.


Des petites larmes coulent à l'intérieur de moi. Je vois à travers cette dure façade tes failles, ton angoisse et ta douleur. J'ai été lâche aujourd'hui, je n'ai pas prononcé les mots rechute et cancer. Je me suis cachée derrière l'absence de questions, derrière la scintigraphie. Je sais que tu reviendras. Je sais qu'on reparlera. Je sais qu'il y aura des moments difficiles et que tes sourires seront encore plus rares. Je sais que je passerai mon temps à me demander ce qu'avec mon jeune âge et ma vie qui va bien je peux t'apporter, à toi qui t'en vas doucement et qui as si peur, à part ma main dans la tienne et mes sourires.


 

 

* Nestor ne marche pas, il ondule, la trajectoire est étrange, le corps est vouté, c'est très joli à regarder.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 23 Mai 2012

Samedi après-midi, le téléphone sonne, une voix de femme :

- Bonjour c'est l'institut JePipeauteLesQuestionEtLesRéponses, avez-vous 5 minutes à m'accorder?

- Oui

- Quel âge avez-vous?

- 30 ans

- Quel est votre prénom?

- Fluorette

- Alors première question : que fait le chef de famille comme travail?

- Je suis médecin

- Salarié?

- Non, libéral

- Bien, donc vous vivez seule.

- Non

- Mais vous m'avez dit que vous êtiez chef de famille et...

- Ben non, j'ai dit que j'étais médecin

- Vous vous considérez comme le chef de famille ou la maitresse de maison?

- Ni l'un ni l'autre, on bosse tous les deux et la maison est dégueulasse parce qu'on n'a pas le temps de nettoyer parce qu'on tra-vail-le!

- Oui mais vous êtes l'un ou l'autre

- Non, c'est des question d'il y a 50 ans ça

- C'est votre point de vue madame [Mode sarcasme enclenché] Donc que fait la maitresse de maison?

- Il repasse des billets de banque

- ...

- Il est dans la finance

- Bien, passons aux questions

 

 

Nous sommes en 2012.

Aujourd'hui, tu es une femme, tu es médecin, tu vis seule, tu es ton propre patron à la maison.

Aujourd'hui, tu es une femme, tu es médecin, tu vis avec un homme, c'est lui le patron à la maison.

La parité, mon oeil.


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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Publié le 8 Mai 2012

m'a dit Monique vendredi soir.

Mais là dimanche soir, j'aimerais. Vraiment. Mais je n'y arrive pas.

Parce que je pense à ma remplaçante qui n'était pas joignable cette semaine, j'espère qu'elle sera là lundi matin 8 heures. Sinon les choses laissées en suspens vont poser problème à mes associés. Il faudrait alors rappeler Jacques, se souvenir du mot laissé pour elle et lui expliquer que j'aimerais qu'il fasse ceci ou cela.

Parce que je pense à l'ECG que j'ai oublié de rendre à Jacques, il faut d'ailleurs que j'appelle SuperSecrétaire demain. 

Parce que je pense au message laissé par la femme de ménage qui a rangé le téléphone portable pro alors que je l'avais laissé bien en évidence pour ma remplaçante justement. Mais quelle gourdasse. Déjà qu'elle n'est pas au top niveau ménage, si elle commence à prendre des initiatives...

Parce que je pense à Kevin et à sa bursite à la con du genou, à son refus de s'arrêter de bosser, à l'échec de ma ponction. Je pense que je l'ai collé en rdv à ma remplaçante lundi et je me demande bien ce qu'elle va en faire, malgré les pistes laissées dans le dossier.

Parce que je pense à Germain, avec son éruption bizarre qui ressemble à un purpura mais qui ne ressemble à rien des photos de mon bouquin de dermato. J'y pense souvent et je ne vois toujours pas ce que c'est. C'est un peu purpurique, sa bio est normale, ça ne gratte pas vraiment, m'enfin Germain n'est pas d'une aide précieuse, ses neurones sont partis en vacances depuis longtemps eux.

Parce que je pense à la masse de courriers à lire en début de semaine prochaine.

Parce que je pense à Hortense, qui n'est toujours pas rentrée de l'hôpital et pour qui je suis inquiète, je n'ai pas réussi à avoir de nouvelles.

Parce que je pense à SuperSecrétaire qui n'a pas eu de vacances depuis longtemps et qui les mérite. Tiens ça me rappelle qu'il faut que je l'appelle demain pour savoir si on ferme à pentecôte.

Parce que je pense à cette Scm qui n'a toujours pas reçu l'argent promis par mon associé. Quel chacal celui-là.

Parce que j'ai cette douleur amygdalienne unilatérale fébrile qui ne me lache pas et me rappelle le boulot.

Parce que je pense à ce test Prescrire oublié probablement sur la table de la cuisine. Quel acte manqué.

Parce que j'espère qu'Ernestine et Germaine seront toujours là à mon retour, mes petites préférées.

 

 

Et surtout, parce que j'ai cette curieuse impression de les avoir abandonnés...

 

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 25 Avril 2012

 

C'est l'histoire d'Hélène. Et de sa petite-fille, Flora.


Hélène a 8 ans, les cheveux noirs et la peau claire. Hélène est née dans un pays pauvre et habite un petit village, avec ses parents et sa soeur. Mais la situation n'est pas facile. Il n'y a pas beaucoup d'argent. Il n'y a pas grand chose à manger. Alors un jour, quand la France cherche des travailleurs courageux pour faire un métier dangereux, la famille d'Hélène fait ses valises et vient s'installer. 

Son papa travaille tous les jours, sans repos. C'est difficile. Tous les soirs, il rentre épuisé du travail. Sa maman s'occupe de la maison, et des filles, et du linge qui est vraiment très sale. Hélène et sa petite soeur encaissent les réflexions racistes entendues à l'école. A la maison non plus, c'est pas facile, on ne montre pas ses sentiments chez les Kapok. Mme et Mr Kapok veulent rester ici, même si ce n'est pas vraiment chez eux il y a du travail, ils veulent s'intégrer alors toute la famille apprend le français.

Hélène grandit, dans un pays qui n'est pas vraiment le sien, un pays où son nom est illisible. Sa mère est une femme dure et méchante. Hélène a hâte de quitter la maison. Elle travaille comme couturière, c'est la meilleure de son atelier.

Un jour, alors qu'elle regarde un match de football au terrain pas loin de la maison, l'un des joueurs s'intéresse à elle. Il s'appelle Casimir Kipik, il a les yeux bleus. Il vient du même pays qu'Hélène. Il a dix ans de plus qu'elle. Il est froid et distant comme son père mais il veut l'épouser, c'est l'occasion de quitter la maison. Elle dira plus tard qu'elle ne l'a jamais aimé. 

Rapidement ils ont un enfant. La contraception, toussa, ça n'existe pas. Hélène arrête de travailler. Ils ont une maison dans le coron, quelques lapins et un jardin. Casimir descend au fond tous les jours.

C'est bientôt la guerre alors vite, on naturalise Casimir. Comme ça, quand la guerre commence vraiment, on peut l'envoyer au front, comme chair à canon. Il atterrit dans un camp de prisonnier. Comme il parle plusieurs langues, il bidouille, fait des traductions pour les autres, récupère des cigarettes, échange des denrées...

Pendant ce temps, restée en France en territoire occupé, Hélène doit nourrir son enfant. Elle travaille, elle est jeune et elle est seule. Pas facile de trouver des patates. Hélène, elle, n'est toujours pas française.

Un jour, la guerre est finie, Casimir revient. Il n'est pas plus affectueux qu'avant. Il a vécu des moments difficiles, il n'en parle pas. Ils ont d'autres enfants. L'un d'eux meure. Une douleur supplémentaire.

Leur petit Serge réussit bien à l'école. Alors l'employeur de son père propose de lui payer ses études en échange de son travail, plus tard. Hélène le voit comme une chance. Ses autres enfants font déjà ou feront le même métier que leur père. Pour Serge, c'est l'espoir. Ses notes sont bonnes, il sait que sa mère veut qu'il réussisse. Travailler au fond, pour les femmes à la surface c'est l'angoisse d'entendre le bruit et de ne pas voir son fils ou son mari remonter. Serge aurait bien aimé être médecin mais ce n'est pas lui choisit.

Un jour, il se retrouve en photo dans une manifestation, parce que c'est Mai 68, la seule fois où il est allé. Il la déçoit beaucoup ce jour-là. Pourtant il a son diplôme, il réussit comme on dit.

Serge rencontre Annie. Ils se marient. Elle aussi a beaucoup travaillé pour arriver où elle est. 

Hélène est enfin naturalisée, après 50 ans passés en France, quelques années avant que Casimir ne meure de la mine, rongé par la silicose.

Serge et sa femme ont une fille, une petite Flora. Flora écoute Hélène lui raconter combien c'est dur d'élever un enfant quand c'est la guerre. Elle écoute aussi qu'il ne faut pas se marier trop jeune et avec un homme plus petit que soi. Flora aime beaucoup sa grand-mère. Elle ne comprend pas qu'on lui demande si souvent pourquoi elle ne parle pas la langue de ce pays lointain qu'elle ne connait pas et qui n'est pas le sien. Elle lit beaucoup et est très forte en orthographe. Elle grandit dans l'idée qu'il faut bien travailler à l'école. Alors elle travaille, elle travaille. Même si parfois elle arrête parce que finalement à quoi ça sert tout ça. Flora va au lycée dans une cité. Elle rencontre d'autres ados dont les origines sont d'ailleurs. Elle va à des fêtes de quartier où elle est impressionnée par tant de diversité culturelle, tant d'horizons différents, tant de sourires. Et un jour, au milieu de ces fêtes, elle ne sait toujours pas bien comment, Flora reçoit un diplôme, un beau diplôme. 

Un diplôme dont Hélène serait tellement fière si elle était encore là. Fière de voir sa petite-fille devenue docteur.

Aujourd'hui, la petite Flora est médecin. Dans un pays qu'elle aime pour les valeurs qu'il porte depuis la Révolution. Dans un pays où l'école et la santé sont en principe assurés pour tous. Elle s'investit pour améliorer les choses. Elle a la chance de vivre dans une campagne où le chômage est faible et où on peut laisser son vélo sans antivol dans la rue. Elle écoute les mamies raconter leurs histoires comme elle écoutait sa grand-mère, en posant sa tête entre ses mains. Elle entend tant d'horreurs sur la guerre, les déportations et les bombardements. Elle en parle un peu sur un blog mais elle ne raconte pas comme parfois ces histoires sont à pleurer. Elle encaisse les réflexions racistes sur son nom de famille. Un nom qu'elle n'abandonnera sous aucun prétexte. Un nom dont elle est fière car elle sait l'histoire et les combats qu'il porte. Même si récemment encore, Serge a failli ne pas avoir le renouvellement de sa carte d'identité, lui le français né en France.


Aujourd'hui, Flora ne comprend pas les résultats des élections.

Flora ne comprend pas qu'au pays des Droits de l'Homme, on méprise autant les hommes.

Flora ne comprend pas que le pays qui est venu chercher ses arrière-grands parents pour les faire travailler au fond des mines, qui a envoyé son grand-père à la guerre avec tant d'autres, qui a fait venir des italiens, des polonais et des nords-africains pour les entasser dans des corons ou des tours et les faire travailler durement, les méprise aujourd'hui tellement. Elle a pourtant appris à l'école que "l'immigration est étroitement liée au développement économique d'un pays". D'ailleurs, n'importe-t-on pas sans vergogne des médecins en laissant leurs compatriotes sans soins depuis plusieurs années.

Flora ne comprend pas qu'on puisse oublier si vite l'Histoire, oublier la diabolisation des Juifs et Tziganes à une époque comme on diabolise aujourd'hui les Arabes et les Musulmans. Elle ne comprend pas ces patients qui lui parlent des "arabes ces voleurs" alors qu'ils n'en voient jamais. Elle ne comprend pas qu'on ait déjà oublié que cette diabolisation a abouti à une guerre et à la Shoah, à tant de violence, de morts et de souffrance.

Elle ne peut pas comprendre que pour arriver au pouvoir, certains sont prêts à mettre un pays à feu et à sang en montant les gens les uns contres les autres. Et elle ne comprend pas les gens qui sont dupes de toutes ces querelles de cours d'école et de ces fausses promesses.


Aujourd'hui, Flora regarde les chiffres avec tristesse et pense à sa grand-mère qui un jour a voté Front National à force de trop regarder la télé. 


Non vraiment, aujourd'hui Flora Kipik, arrière-petite-fille d'immigrés, ne comprend pas qui se passe dans son pays.


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 17 Avril 2012

Il y a des consultations difficiles. Et il y a les petites victoires.

Sa maman m'amène souvent Jordan. Quand j'ai commencé à les voir, il avait toujours de la fièvre apparue 3 heures avant et avait déjà reçu une dose d'antibio "pour faire passer la fièvre". Au début, je tombais de mon fauteuil à chaque fois, je faisais les gros yeux et quand j'étais fatiguée je disais en soupirant "mais fallait paaas".

J'ai beaucoup expliqué. Ca a été long et difficile. Je voyais bien dans les yeux de sa maman qu'elle ne me croyait pas quand je disais que ça guérirait tout seul, la campagne "les antibiotiques ne sont pas automatiques" n'est pas arrivée jusqu'à eux. J'ai souvent pensé que la cause était perdue. 

Et puis ils ont constaté que Jordan guérissait sans antibio. Je ne parviens pas à empêcher les sirops et pshits dans le nez et il ne leur viendrait pas à l'idée de ne pas consulter mais au moins, pour le moment, pas d'antibiotiques sans mon avis. 

Une fois, j'ai refusé de voir sa maman en fin de consultation alors que j'étais déjà en retard. Je lui ai expliqué que j'aimerais qu'on prenne le temps de se voir sérieusement, sans Jordan, ni Jenny, ni son mari. J'ai cru qu'ils iraient voir un collègue qui aurait accepté la demande sans sourciller en attrapant la carte vitale. Elle est revenue, seule. Et elle a parlé de choses dont elle n'avait jamais parlé. On a pu faire le point sur ses douleurs, son travail difficile... Elle ne vient pas assez mais c'est déjà ça.

Aujourd'hui, c'est pour Jordan.

Après m'avoir expliqué pourquoi ils viennent, Jordan se déshabille, il monte directement sur la table d'examen. Comme je ne prends pas sa tension, il met sa main pour se cacher et chuchote à sa maman "elle a pas fait le pshit du bras maman". Je lui dis qu'il peut parler tout fort. Puis Jordan descend, monte sur la balance, manque de tomber car elle n'est pas très stable, me rappelant que la nouvelle balance n'est toujours pas arrivée (là je pense qu'ils cherchent le métal au fond d'une mine), puis s'installe devant la toise.

Aujourd'hui, j'ai vacciné Jordan, calmement. Il avait peur. Nous avons parlé. Il a compris. Après il a demandé pourquoi je lui avais fait une piqûre. Je lui ai expliqué le plus simplement que j'ai pu. Il m'a regardée avec ses grands yeux et j'ai pensé que j'aurais dû faire encore plus simple.

Je ne dis pas que la maman de Jordan ne lui donnera plus jamais d'antibiotiques de son propre chef. Je ne dis pas que tout est gagné. Je ne suis pas sure qu'ils ne changeront jamais de médecin.


Mais Jordan est ma victoire. Contre les antibiotiques. Contre la mauvaise auto-médication. Contre la médecine Mac-drive.

Quand ça va pas trop, maintenant je pense à Jordan et à ses grands yeux et je souris.


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 10 Avril 2012

 

Ce week-end, j'ai pensé qu'il faudrait retourner randonner dans le Doubs. Et goûter du vin de paille.

Ce week-end, j'ai mangé du foie gras en buvant du champagne.

Ce week-end, quelqu'un m'a dit "j'aime beaucoup ce que tu écris" et ça m'a fait tout drôle venant de lui, j'ai dû paraitre super con.

Ce week-end, j'ai transformé ma voiture en boule de bouillasse roulante.

Ce week-end, une petite fille s'est assise à côté de moi et m'a dit "tu vois le garçon là-bas, il est bizarre" et moi je trouvais pas.

Ce week-end, j'ai aimé encore plus fort mon Lapin.

Ce week-end, j'ai pas fait semblant d'être quelqu'un d'autre, pour une fois, et c'était bon.

Ce week-end, on m'a parlé de la langue des signes et de politique.

Ce week-end, j'ai failli mourir de froid dans un musée, et c'est ma faute, j'avais qu'à pas oublier d'emporter des pantalons.

Ce week-end, je me suis extasiée devant une trousse d'urgence homéopathique et une machine à faire les suppos.

Ce week-end, j'ai fait plein de demi-tours.

Ce week-end, j'ai profité de tas de sourires et j'ai rempli mon coeur de souvenirs.

Ce week-end, j'ai regardé une petite lécher une vitre avec délectation.

Ce week-end, j'ai pensé qu'il y avait des installations pire que la mienne. Si si.

Ce week-end, j'ai de nouveau pensé que l'adoption par les couples homos devrait être autorisée.

Ce week-end, on a versé dans mon verre du Pernand-Vergelesses et j'ai adoré ça.

Ce week-end, j'ai eu des conversations dont je me rappelle plus (la faute au remplissage de verres) mais putain elles devaient être bien.

Ce week-end, un type en bermuda m'a impressionnée par son sourire.

Ce week-end, j'ai écouté FafLaRage dans la voiture, entre autres programmations lamentables.

Ce week-end, j'ai promis à une femme enceinte qu'on se reverrait. Et je le pense. Et j'ai hâte.

Ce week-end, j'ai compris que j'aurais pas dû écouter les gens qui me disaient qu'on peut faire ce métier n'importe où. N'importe où peut-être mais pas avec n'importe qui et pas avec n'importe quels patients.

Ce week-end, j'ai grandi. Un peu.

Ce week-end, j'ai traité de blonde une fille avec un implant qui le méritait pas, ou si peu :)

Ce week-end, pour la première fois depuis longtemps, j'ai eu mal nulle part et je me suis sentie bien. Enfin presque, parce qu'à force de manger, j'avais un peu mal au ventre.

Ce week-end, j'ai pas serré un grand Corse dans mes bras, et tant mieux, de toute façon, je suis sure qu'il pique avec sa barbe, pis il aurait mis de la morve sur mes fringues.

Ce week-end, j'ai dû mettre mes lunettes de soleil malgré la pluie pour cacher mes larmes.

Ce week-end comme j'avais pas assez mangé (mouhahaha), sur la route on s'est arrêté au McDo.

Ce week-end, j'ai soupiré très fort à la frontière alsacienne et on m'a demandé si ça allait. Et ça allait pas.

Ce week-end, quelqu'un m'a demandé si détacher ma ceinture pour enjamber les banquettes et fouiller le coffre c'était une envie ou vraiment un besoin et donc si ça valait la peine et je me suis dit qu'un jour il sera un bon papa.

Ce week-end j'ai ouvert la boite aux lettres pour trouver une enveloppe de l'urssaf que je n'ai pas ouverte.

Ce week-end, j'ai récupéré une Vanille blessée et un Chocolat boudeur.

Ce week-end j'ai été triste que Norbert soit éliminé alors je suis allée dormir.



 

 

Ce matin, je me suis sortie du lit pis je me suis douchée, j'ai fait un calin à ma Vanille boitillante et l'ai laissée se reposer sur le canapé, je suis montée dans la voiture, la douleur thoracique est réapparue, je me suis mise à pleurer, je me suis bénie de ne pas m'être maquillée, j'ai roulé jusqu'au cabinet où j'ai fait du thé en lisant un magazine people d'octobre 2011 concernant cette pauvre Pippa alors j'ai relativisé, et j'ai flippé devant la légèreté du planning du jour.

J'avais pas vraiment envie de faire mes visites mais j'y suis quand même allée.

 

 

Maintenant je mange du chocolat et je me demande vraiment ce que je fais là. Je regarde le planning qui est maintenant ultra-plein, je suis bien punie. Je suis rien qu'une grosse chochotte mais j'ai une méga-boule au ventre.

 

Ce week-end, c'était Pâques et c'était un peu trop bien par rapport aux autres jours. C'est dur de revenir.



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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Publié le 4 Avril 2012

 

Je l'observe.

Il regarde ses lettres. Longtemps. Très longtemps. Il regarde le plateau de jeu. Et il soupire. 

Je regarde le plafond, j'ai les yeux qui picotent. Je sens qu'on n'a pas fini. Je sens qu'il est en mode "pétage de score".

Je regarde à nouveau mes lettres : X W R T V P I. Et bah avec ça... Je regarde par la fenêtre, il fait nuit, on ne voit plus les montagnes que nous avons gravies cet après-midi. J'ai mal au genou. Saleté de tendinite. Je me lève, je ferme les rideaux. Je me masse le genou avec un peu de diclofenac. Je vais boire un verre d'eau. 

Il regarde toujours ses lettres et se gratte le menton. 

- Tout est bloqué! Ca m'énerve.

- Non, tout n'est pas bloqué. Regarde il y a de la place là. Là aussi. Tiens encore là.

- Non, c'est pas ce que je veux

- Oui mais il y a de la place

- Je n'ai pas les bonnes lettres

- ...

Je me frotte les yeux. Je me glisse sous la couette. J'attends. Je regarde la randonnée pour demain. Il m'énerve. Il reprend en ralant pour faire passer le temps :

- De toute façon qu'est-ce que tu veux que je fasse avec ça?

Ca dure. Longtemps. Il n'y a pas de mouche qui vole. Peut-être qu'on pourrait faire un peu moins de kilomètres demain. La randonnée des vignes a l'air très bien. Il soupire, je lève les yeux. Je finis par proposer qu'on arrête, je suis crevée. Il est d'accord, il explique qu'avec des lettres pareilles de toute façon il ne peut rien faire. Je range le scrabble. Il va se brosser les dents.

Je regarde ses lettres : A I M N R E S.

Des lettres bateaux.

J'ai envie de l'étrangler.

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Publié le 30 Mars 2012

La consultation se termine. Mme X est venue pour de petits problèmes physiques qui sont un bon prétexte pour en fait venir parler de ses soucis. Je pense avoir eu une oreille attentive. C'est la deuxième fois qu'on se voit. J'ai l'impression qu'on a un peu avancé aujourd'hui.

Alors que je fais passer la carte vitale, elle me dit "j'ai quelquechose à vous demander docteur". Je réponds "faites".

- Mon mari a besoin d'allopurinol

Je regarde son dossier, je ne le connais pas, il n'a pas consulté au cabinet depuis au moins 15 ans.

- Je ne peux pas madame. Je ne prescris pas si je ne vois pas les gens. En plus votre mari n'a pas été vu depuis 15 ans.

- C'est pas grave, mais il ne viendra pas de toute façon.

- Oui mais c'est comme ça.

- Bien, alors il le commandera sur internet. Puisqu'il ne viendra pas.

- C'est dangereux de commander des médicaments sur le net.

- Oui mais vous ne voulez pas le prescrire.

- Non. C'est mon droit.

- C'est pas grave.

Je vois bien que c'est grave. Je vois bien qu'elle a du mal à rédiger son chèque. Je vois bien qu'elle cherche une phrase choc.

- Ca ne peut pas être dangereux puisque c'est en vente libre.

- Si, bien sûr, sur internet il faut se méfier de la composition de ce qu'on commande qui n'est pas toujours fiable. Et puis des tas de saloperies sont vendues sans prescription en pharmacie. Des médicaments contre le rhume ont des effets secondaires majeurs.

Et là elle me glisse :

- Vous faites comme vous voulez mais vous avez perdu une patiente.

- C'est du chantage madame.

- Peut-être mais mon mari ne viendra pas.

A ce moment, j'ai eu envie de crier : Oui, morue, c'est du chantage ce que tu fais. Si ton mari n'est pas foutu de bouger son cul jusqu'au cabinet pour qu'on fasse le point, on ne fera pas du bon boulot ensemble. Change de médecin. Fais toi plaisir. Va t'en trouver un qui acceptera de faire comme tu souhaites. Il n'y a pas loin à aller. Va demander des renouvellements sans être vue ni écoutée, pour lesquels on ne te demandera que 2,3 euros, comme un seigneur, alors que la sécu paiera le reste, pour une consultation fantôme. Va voir quelqu'un qui te prendra entre deux coins de porte. Mais ne reviens jamais me consulter, même en faisant semblant que tu ne te rappelles pas ce qui s'est passé aujourd'hui.

Finalement j'ai gardé mon flegme et j'ai pris le chèque. Je lui ouvert la porte et lui ai dit au revoir. Je pense que je ne reverrai pas Mme X.

 

Par contre, j'avais une sacrée boule au ventre. Il en faut du courage ces dernières semaines pour tenir, contre les menaces, contre les départs de patients, contre les "vols" de patients par mon associé, contre les demandes inappropriées de Kenacort...

 

Alors quand la patiente suivante a posé un sachet sur la table et en a sorti un Lemmele en me disant comme si elle s'excusait "Je ne sais pas si vous allez bien le prendre mais je vous ai apporté ça", j'ai dû réprimer une très forte envie de la serrer dans mes bras.

 

_______________________

 

Les patients on souvent l'impression que demander un médicament ou un certificat ou toute autre demande de coin de table, ça n'engage pas à grand chose. Pourtant si. Et ça nécessite une consultation. 

Ca permet de voir si ce médicament sert à quelquechose, de faire un peu le point sur le reste, de faire de la prévention, de remplir le dossier avec des antécédents médicaux personnels ou familiaux et de voir si ça serait pas bien de faire une coloscopie si maman a eu un cancer à 42 ans, de parler du tabac et d'un éventuel désir d'arrêt, de discuter des sports, du boulot qui ne se passe pas bien, parfois de faire sortir un problème, parfois pas, et tant mieux.

C'est utile pour vérifier qu'il n'y a pas d'effets indésirables au traitement, de le changer si besoin, de faire le point sur le régime (hyposodé entre autres) qui est rarement respecté, de parler d'une excessive consommation d'alcool, de se dire que "tiens dis donc qu'est ce que c'est que ce diabétique qui n'a pas vu de cardio depuis 3 ans et n'a aucune HbA1c depuis 12 mois", etc.

Et puis, rappelons-le, chaque médecin engage sa responsabilité lorsqu'il prescrit. A chaque fois. Même pour du doliprane. Même pour une pilule. Même pour "juste un spray dans le nez". Pour tout.

Chaque traitement est potentiellement dangereux. Chaque acte a ses conséquences. Chaque prescription engage son prescripteur. Ne l'oublions pas.

 

 

* Le titre du post vient d'un roman d'Agatha Christie, dont les livres regorgent d'histoires de chantages, entrainant des meurtres divers et variés jusqu'à l'arrivée d'un homme à la petite moustache bizarre, au crâne chauve et à l'ego démesuré ou à celle d'une mamie à l'esprit vif. Arlena Stuart est une écervelée et elle meurt. C'est toujours un peu triste.

 

 

Edit : Elle est revenue. Pas mal de temps après. Elle s'est excusée, m'a dit que j'avais raison et qu'elle avait parlé à son mari. Ca m'a fait bizarre.



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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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