Publié le 2 Janvier 2013

Jai rencontré Anselme ça fait longtemps déjà. Anselme c'est un peu le genre qui s'écoute pas trop, beaucoup ce genre là même, voire qui s'écoute pas du tout. Il a plein d'autres trucs à faire que s'écouter, comme couper du bois et le ranger, ou bêcher le jardin. Des activités pas fatigantes du tout pour un gars de son âge.

La première fois que je l'ai vu, je faisais des petites journées. A l'époque, je voyais pas grand monde, ils n'étaient pas habitués à changer de médecin, avant moi il n'y avait pas de remplaçant. Pis j'étais pas du village alors je pouvais pas vraiment les comprendre. Pis j'étais trop jeune alors comment je pouvais être médecin. Pis j'avais un nom pas d'ici alors ça c'était grave aussi. Enfin c'est ce qu'ils disaient, les gens du village.

Anselme s'en foutait. Il est venu consulter. Il m'a dit bonjour en souriant. Il a répondu "oui ça va" quand j'ai demandé comment ça allait. Et après "j'ai un peu chaud pis je tousse" quand j'ai voulu savoir pourquoi il était là. Ce coup-là, Anselme faisait une bonne pneumopathie, avec fièvre à 40 depuis 6 jours, douleur basithoracique, crépitants. Une jolie pneumopathie comme dans les livres. Une pneumopathie qui n'avait pas trop mal évolué malgré toutes ses activités. Costaud le Anselme.

Et puis je suis allée remplacer ailleurs. J'ai fini par revenir.

Un jour, je lui ai trouvé de la tension. Au début on s'est dit que c'était le changement de médecin. Un peu con parce qu'on se connaissait déjà. Finalement j'ai traité, mais les traitements ne marchaient pas. Je voulais faire un doppler rénal. Alors j'ai farfouillé dans son dossier. C'est là que je suis tombée sur cette échographie datant de plus de deux ans auparavant. Compte-rendu sur lequel il était écrit "anomalie à recontrôler dans six mois". Oui, six mois. Soit vingt-quatre mois avant. Alors j'ai dit "mais ça n'a pas été recontrôlé ça?". Et Anselme a répondu "ben non, qu'est ce qu'il fallait contrôler?".

Bref, j'ai prescrit un contrôle.

Et j'ai reçu le résultat par la poste, dans une grande enveloppe kraft, avec des petites images d'écho. Des petites images où on ne voit pas toujours très bien parce que l'échographie c'est bien mieux quand on est là au moment où elle est faite. Mais là on voit vraiment très bien. Parce que la petite anomalie a bien grandi. C'est devenu un joli patatome*.

Tellement joli le patatome et tellement gros que j'ai appelé un spécialiste puis plusieurs même. Et ils sont tous d'accord. Un patatome comme ça, il faut qu'on l'enlève. Et c'est grave, oui. 

Et là devant mon bureau, affalée dans mon fauteuil et mon téléphone à la main, malgré la petite voix de ma mère dans ma tête me disant que c'est pas très joli dans la bouche d'une jeune fille, j'ai quand même dit tout haut "putain, bordel de merde, fait chier".

J'ai vu Anselme, j'ai expliqué tout ça. Le patatome, la chirurgie, la suite. Et j'avais mal au ventre en parlant. Pourtant c'est pas mon patatome à moi. Et Anselme a gardé son sourire triste, le même que d'habitude. Et il m'a serré la main en me disant merci. Merci...

Bien sûr ça me fait jamais plaisir les mauvaises surprises comme ça, bien sûr que ça m'aurait touché pour n'importe qui d'autre, bien sûr. Bien sûr que je culpabilise que personne ne l'ait demandé avant ce contrôle et que ça aurait été futé d'utiliser les alertes du logiciel. Bien sûr que je suis une grosse chochotte qui s'attache trop aux gens. Bien sûr.

M'enfin pas Anselme quoi, bordel. 



 

* patatome : de patat- pour la forme arrondie et -ome pour le cancer.

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 11 Décembre 2012

 

Je suis allée vider les déchets au compost. Il fait froid. Brrr. Je referme la porte-fenêtre et j'observe à travers elle les premiers flocons tomber dehors. On entend le vent secouer les plastiques qui protègent les fauteuils de jardin. Il fait bientôt nuit. Les guirlandes de Noël dans les jardins autour clignotent. Je caresse le chat qui s'est roulé sur mes pieds, il est mouillé alors je râle. Il s'en fiche. Moi pas. Je le laisse se rouler seul en ronronnant pour aller remettre une bûche dans le feu. Je m'allonge sur le canapé, j'étale la couverture grise en laine décorée de petits rennes sur mes pieds et j'attrape "Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag IIB". Je caresse la couverture. Le doux toucher me plait. Je retrouve le marque-pages fait hier avec un sachet de tisane vide.

J'aime le dessin qui me rappelle "Ici Même" offert par mon papa il y a bien longtemps. Ce n'était pas vraiment ce qu'on peut appeler un livre pour enfants. J'aime son trait de crayon, les dégradés de gris, le rouge tranchant des drapeaux nazis. Hier, je m'étais arrêtée parce qu'il était l'heure de préparer le dîner et surtout parce que c'était dur. Dur à lire.

Chaque case me fait sentir la faim, les poux, le froid, les odeurs, le désir d'évasion, la peur de la mort et l'incertitude sur l'avenir. La faim présente dans chaque case. Le désir d'évasion, les projets avortés, les maigres espoirs. La peur d'être le prochain à se prendre gratuitement une balle dans la tête. Le troc des vêtements pour contrer le froid. L'incertitude sur la fin de la guerre. L'incertitude sur le jour suivant. 

Dire que cette lecture me bouleverse est largement en dessous de la réalité. Et pourtant, je continue, avidement. Il me parle bien plus que "Putain de guerre". J'avais beau "savoir" que les prisonniers avaient été envoyés dans des camps, je ne savais pas vraiment. Et je ne sais toujours pas, comment imaginer ce que ça a pu être?

J'ai les larmes aux yeux en lisant par moments. Je pense à mon grand-père, je ne comprend pas qu'il en soit revenu vivant. Je ne comprends pas comment. Surtout après avoir lu le sort des prisonniers de certaines nationalités. J'aurais pu entendre ces histoires directement de sa bouche. Mais je n'ai pas eu le temps d'écouter ce que Casimir aurait pu raconter. Il est mort quand j'avais 5 ans. Trop tôt pour parler de tout ça. Alors j'envoie un mail à ma mère pour savoir ce qu'il nous reste, quelles traces possédons-nous encore.

Je referme le livre, l'histoire n'est pas terminée. Il y aura un autre tome. J'attendrai.

La réponse arrive le lendemain. Il ne reste rien de ces douloureux moments vécus par Casimir. Il restait des papiers, mais l'inondation a tout emporté. Les quelques cartes envoyées du camp, pré-remplies, pas de liberté là-dedans non plus, pour ne surtout pas y lire les conditions de détention loin d'être idéales. Le passeport. Ce passeport au prénom et au nom français, qui expliquent probablement qu'il en soit revenu. Ce prénom français qui sera celui du bébé d'après la guerre. Ce bébé qui est mort.

De l'histoire de Casimir, il ne reste donc rien. Ou pas grand chose. La tombe d'un enfant qui s'appelait René dans un cimetière du Nord. Un passeport peut-être échoué sur un bord de rivière ou dissout dans les eaux boueuses. Quelques anecdotes dans la tête de ma mère. Le fait que je sache qu'il parlait allemand, français, les signes etc. Le souvenir de ses yeux bleus, que je trouvais si tristes. Pas grand chose en fait.

Aujourd'hui, je souffle sur mon thé, je regarde par la fenêtre, il neige encore un peu. 

De Casimir, il ne me reste pas grand chose.

 

Alors j'attends la suite, Mr Tardi, j'attends. Impatiemment.

 

 

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 5 Décembre 2012

 

Au début, j'ai pensé que Denise me détestait. Toujours à faire la tronche quand j'arrivais. Toujours à ronchonner à propos de tout. Toujours ce "halala non ça va pas du tout, mais alors pas du tout". Le changement de médecin l'avait perturbée. Elle me demandait des nouvelles de mon prédécesseur que je ne n'étais pas en mesure de lui donner, n'en ayant moi-même pas. Il avait promis de venir prendre un café, il n'est jamais venu. Ca l'a un peu blessée je crois.

Petit à petit, j'ai compris que le problème ce n'était pas moi, mais ce que je représente. La Maladie, ses maladies. C'est plus facile de cristalliser ses douleurs et son angoisse sur quelqu'un que sur son genou en le regardant et en disant "tu me fais mal, j'en ai marre, et pis j'ai pas faim, et j'arrive pas à marcher". Il s'en fout le genou.

Médicalement, j'ai fait un peu de vide sur les ordonnances. Elle a été hospitalisée, elle est ressortie avec des traitements qu'elle a elle-même arrêtés. Finalement elle n'a plus ces symptômes. Je sais pas si c'était une bonne idée, mais elle n'est pas pire et vu les effets secondaires, je ne les ai pas réintroduits. Oui, c'est critiquable. Elle a des tas de soucis qui, additionnés, pèsent lourd. Et qui l'empêchent de sortir, de voir des gens. Elle ne voit que ceux qui viennent la voir. Et elle me dit que ceux-là elle n'a pas forcément envie de les voir, d'un air méchant. Je la regarde, je souris, alors elle rit. Ca désamorce. Finalement, ça ne se passe pas trop mal entre nous.

Pour l'hiver, elle devait partir chez sa fille, ça a été repoussé plusieurs fois. Elle a appelé de plus en plus fréquemment. Oh, bien sûr, il y avait toujours des bricoles, mais toujours les mêmes. Rien de vraiment neuf. La dernière fois, c'était la bonne, elle allait partir, c'était prévu pour jeudi. Alors j'ai souhaité bonnes fêtes, j'ai dit qu'on se reverrait quand elle reviendrait. "Si je suis encore là d'ici là docteur". J'ai dit "on verra, il n'y a pas de raison". Mais il y a plein de raisons.

Alors jeudi, Denise a téléphoné. Elle allait partir mais elle voulait quand même savoir, pour son ulcère, ce qu'il fallait faire. J'ai répété la même chose que les fois précédentes. J'ai ré-expliqué les ordonnances que je lui avais faites, les courriers de résumés, j'ai dit qu'elle pouvait m'appeler de là-bas, j'ai dit que les infirmières pouvaient m'appeler, que le confrère pouvait m'appeler etc. 

Je suis confiante, je pense qu'au printemps, comme les migrateurs, Denise va revenir et je retournerai m'asseoir à côté d'elle sous la lampe qui fonctionne une fois sur deux. Je l'écouterai me parler de ses voisins qui sont tellement bruyants. Je regarderai son carnet de diabète en disant "c'est pas si mal". Elle répondra "vous dites ça parce que vous ne voulez pas me faire de la peine". Je dirais "mais non" et elle verra bien que je pense "c'est vrai". Je ramasserai sa béquille, une nouvelle fois tombée. 

Denise, elle a vraiment peur de ne pas revenir. Moi je suis confiante. Mais c'est peut-être elle qui a raison. Certains migrateurs ne reviennent pas, le voyage les a trop épuisés...



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Rédigé par Fluorette

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Publié le 18 Novembre 2012

Samedi soir, nous sommes debout, serrés l'un contre l'autre, ma main droite dans la gauche de MrPoilu, son bras autour de ma taille, ma main sur son épaule, nous dansons. 

Je pense à ce patient, vu par Sylvie, à cette imagerie prescrite et sur laquelle il y a quelquechose. J'ai relu le dossier, je ne vois pas comment j'aurais pu m'orienter là dessus. Le patient n'a jamais mentionné aucun symptôme qui aurait pu l'évoquer. J'ai relu le dossier, mais comme Sylvie ne met pas de mot, jamais, c'est difficile de savoir sur quels arguments elle a prescrit cet examen. Comme elle ne m'adresse plus la parole, c'est délicat de lui demander.

Mon corps est ici et ma tête ne l'est pas. 

Je retourne tout ça dans ma tête depuis hier. J'ai eu du mal à dormir cette nuit. J'aimerais savoir si je suis passée à côté de quelquechose. J'aimerais comprendre. Je voudrais savoir si je dois prescrire plus d'examens complémentaires. Je voudrais savoir s'il était possible cliniquement de détecter quelquechose et si j'ai fait une erreur. Je voudrais savoir si Sylvie a juste eu "de la chance", elle qui prescrit tant. Tous ces doutes, ces questionnements. L'absence de réponse...

MrPoilu m'embrasse dans le cou. Je frissonne.

J'aimerais voir ce patient et avoir son avis. Mais je pense que je ne le reverrai pas. Il ira se faire suivre par Sylvie. Je sais qu'il est toujours plus facile de passer en deuxième dans une histoire médicale. Le deuxième avis est orienté par le premier échec. Il n'empêche...

La musique change, MrPoilu ne me lâche pas. Il me regarde et me sourit. Tout à l'heure il a dit que je n'avais qu'à détendre mon esprit. 

Il y avait surement des situations comme ça quand je remplaçais, mais j'avais peu de retours. Là ce sont mes patients et ça me ronge quand ça se passe comme ça. Je ne dis pas que j'aime quand c'est moi qui leur trouve des maladies, juste que si c'est moi qui les suis, je préfère les suivre vraiment, pas avoir la sensation d'être passé à côté de quelquechose. Je fais mon maximum, tous les jours, et je m'aperçois que ça ne suffit pas.

Il est temps d'aller se rasseoir pour manger. La boule au ventre est toujours là. 

Soigner des vivants, c'est accepter qu'ils meurent. Soigner des humains, c'est comprendre que rien n'est jamais certain, ni leurs réponses, ni ce qu'on a appris, ni les effets attendus d'un traitement, ni les effets inattendus, rien. Au delà de la crainte du procès, c'est parfois avoir l'impression de tenir la vie des gens dans ses mains. Et c'est donc devoir supporter ses propres erreurs et ses manquements. Malgré tous les efforts pour ne pas en faire.

Détendre mon esprit, oui bien sur. Ca tourne et retourne dans ma tête.

Comment vivre avec ça? Comment vivre avec ses erreurs? 

Le vin est vraiment dégueulasse ce soir...

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 15 Novembre 2012

 

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Vous noterez comme je scanne droit...

 

Une interview, c'est jamais simple. Surtout quand c'est par téléphone, surtout quand c'est entre les consultations, surtout quand c'est à l'heure de la sieste, surtout quand à chaque réponse l'intervieweur fait "mmmh mmmh". Et alors quand c'est les quatre en même temps...

Je suis un peu déçue du titre mais c'est vrai que j'ai parfois l'impression d'être un larbin. Quand un patient vient en disant "je VEUX une prise de sang", moi je sais qu'il en a eu une 6 mois avant et qu'il va bien, et que c'est pas conseillé d'en faire tous les 6 mois. J'explique, alors on me réponds "mais j'ai cotisé MOI!". Ben moi aussi je cotise, et je sais qu'on paie tous pour ces exigences de certains. Alors argument suivant "mais le docteur Bidule me le faisait LUI!" et parfois on appuie cette phrase d'un "mademoiselle". Pas docteur, non mademoiselle, pour me faire passer pour une jeunette qui n'y connait rien. Pff.

J'ai surtout l'impression d'être le larbin de la sécu, quand je vois ce que je me farcis comme paperasseries. Les tiers payants aussi c'est un joyeux bordel. Pour peu qu'ils me paient deux fois par erreur la même consultation, je reçois un courrier qui me menace que si je ne rends pas l'argent, je serais fouettée en place publique (enfin pas complètement mais quand j'ai reçu le premier, j'ai eu l'impression d'être un arnaqueur). Je rêve d'un système simple, je rêve qu'on ne nous flique pas et qu'on nous fasse confiance. Quand je vois qu'Associé a été convoqué par la sécu pour trop d'arrêts de travail alors qu'un gars qui voit 100 patients par jou n'est jamais emmerdé, je me dis que c'est pas gagné. Forcément, quand on ne suit que des gens pour des dépressions ou des cancers, il y a des arrêts prescrits...

Je suis bien contente que cette histoire de banques ait été mentionnée. Faut pas croire qu'en tant que jeune médecin, la banque t'accueille à bras ouverts. Peut-être que certains ont cette chance. Perso, on m'a demandé des tas de cautions... A écouter la télé, on croirait qu'on est tous pétés de blé. La banque, elle, elle sait que c'est faux. Alors elle te demande la caution de tes parents pour reprendre un cabinet médical. A 30 ans, oui oui.

Et j'en veux toujours à Marisol Tourraine pour sa petite phrase à cette journaliste qui disait que les médecins bossaient beaucoup "oh pas tous". Ben on bosse cocotte, quand même. Alors jeter le discrédit sur une profession comme ça, ça explique que certains soient dans la rue ces jours derniers.

Il en manque des choses dans cet entrefilet. Genre pourquoi je fais pas grève (je fais pas grève parce que les revendications sont trop nombreuses, que je trouve que ça part dans tous les sens, que mes patients ne comprendraient pas pourquoi alors que certains me laissent parfois gracieusement 10 cents de pourboire et que je me bats pour leur rendre, véridique..., parce que je ne peux pas me le permettre financièrement, la faute au prêt sus-mentionné, et pis surtout je crois qu'on a d'autres moyens plus efficaces de faire pression si on s'y met tous).

M'enfin bon, on me l'a demandé alors voilà, c'était mon interview dans le Figaro.

 


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Publié le 6 Novembre 2012

Il est 20h10.

Le dernier est parti. Il est tôt, ça fait du bien. Enfin tôt, c'est relatif. La journée a été longue. Heureusement que le téléphone n'a pas sonné la nuit dernière. La femme de ménage a fermé les portes en sortant. Je me cale dans le fauteuil, je m'étire. Je clique pour vérifier qu'il n'y a pas de résultats biologiques arrivés tardivement. Je lance la musique. Je me demande où a disparu mon cd de serge reggiani. Pff, mystère. Pourtant j'aimerais tellement l'écouter dans la voiture : "Et si c'était une nuit comme on n'en connut pas depuis 100000 nuits, une nuit de fer, une nuit de sang, une nuit. Un chien hurle, regardez bien gens de Denfert regardez-le, sous son manteau de bronze vert, le lion, il tremble." 

Tant pis. Je réécouterai pour la millième fois le contenu de la clé USB. A cette heure-ci à la radio, c'est plutôt rap allemand, je ne suis pas très fan. Je clique pour afficher mon twitter. Je lis 2-3 tweets, je ris bêtement. Je regarde le plafond, il est de la même couleur que les autres soirs. Je fais le tour des onglets de Firefox ouverts pendant la journée sans avoir le temps de les lire. Je passe à côté de plein d'écrits en ce moment. Un post me touche. J'écris un commentaire, je trouve ce que j'ai écrit assez nul. J'efface mon commentaire. Comme souvent. J'aimerais commenter plus. Je trouve rarement les mots...

Le téléphone sonne, le répondeur prend le relais. Je regarde mes boites mails. Sur la perso, quelques spams, j'en reçois beaucoup ces derniers temps, des DcnfXrlfiTkc envoyés par des Adam, Rosa, et autres irréels personnages. Sur la pro, une réponse à une question pour avancer un peu dans le mystère de la location des ordis, j'imprime, je fixe au dossier mais je n'ai plus la force de jouer à Cluedo ce soir. Une confirmation d'envoi de commande, ce n'est pas celle qui me semble la plus urgente mais je croise les doigts pour que les cadeaux arrivent à temps pour l'anniversaire du MrPoilu.

Tiens j'ai un DM, je réponds. Je reprends une discussion twitterale, certains répondent plus vite que ça ne s'affiche ici, on est en bout de ligne... Il reste les mails de ma boite fluorette. J'ai mal au dos. J'ouvre la boite. Un mail agréable de quelqu'un qui ne me connait pas, qui me lit et qui me donne les larmes aux yeux. Ca arrive de temps en temps, c'est tellement gentil. Même si j'ai toujours du mal à savoir quoi répondre...

Il est 20h55.

Ca y est, je suis apaisée, je peux enfin rentrer. 


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 26 Octobre 2012

L'installation c'était dur. Et ça l'est encore. Parce qu'en fait je n'étais pas préparée. Aucun de nous ne l'est, nos études ne nous préparent pas à ça. Parce que je me suis un peu fait entuber. Parce que c'était un engagement difficile que je n'étais pas prête à prendre. Et surtout pas ici en fait, pas si loin de l'Eau. Mais ça a ses bons côtés.

 

J'aime ne plus angoisser de chercher des remplas et de ne pas en trouver parce que "ici, c'est mieux si vous êtes du village". Tout le monde ne peut pas être du village. Incroyable ça. Maintenant j'angoisse que l'argent ne rentre pas. Et que la banque me harcèle... Autres insomnies...

 

J'aime ouvrir le cabinet le jour où Sylvie n'est pas là, infuser mon thé, ouvrir les volets, juste mettre un peu de lumière, allumer mon mac, twitter en soufflant sur mon thé. Profiter du silence.

 

J'aime barrer des lignes sur ma to-do list, mes "tél à Dr Truc à propos de Mme Machin". Rappeler Mme Machin. Ou mieux, la faire convoquer par SuperSecrétaire. Problème résolu.

 

J'aime recevoir des courriers de spécialistes et avoir la réponse à mes énigmes. Ca me fait progresser. D'autres fois, le mystère reste entier. On continue de chercher.

 

J'aime savoir où se trouvent les choses. Même quand la femme de ménage les a déplacées, je sais que c'est forcément quelquepart. J'aime pouvoir acheter le matériel qui me plait, quand j'en ai besoin. J'aime réfléchir à comment je vais installer mon ECG, ou comment je pourrais améliorer l'ergonomie de ma salle d'examen. Me dire qu'il faut vraiment que je fixe mon porte manteau, pour accrocher mes écharpes et pulls et ne pas les jeter en boules dans un coin.

 

J'aime téléphoner le matin, avant les consults, pour réveiller quelqu'un, qui se reconnaitra. Poser mes pieds sur le bureau, incliner le fauteuil. Écouter sa voix qui me berce. Fermer les yeux. Penser qu'il me faut vraiment un autre fauteuil pour soutenir ma tête. Et puis me réveiller et ouvrir la porte.

 

J'aime ne plus me perdre en visite et laisser le gps dans la boite. J'aime m'arrêter sur le bord de la route parce que je sais que d'habitude c'est là que sont les biches. Même si aujourd'hui, elles ne sont pas là. Une autre fois, peut-être.

 

J'aime quand des patients m'expliquent où aller acheter de la bière parce que là-bas, elle est bonne, la preuve, les gars qui la vendent ont tous le nez rouge. Argument de poids.

 

J'aime ne plus devoir effacer mes historiques dans mon navigateur. Ni mes pseudos, mes mots de passe. Voir mes liens préférés qui s'affichent à l'ouverture de Firefox.

 

J'aime SuperSecrétaire, ses sourires plus fréquents qu'avant, sa voix froide et blasée. J'aime quand les gens me disent "vous êtes gentille alors que votre secrétaire ouhlala" et que je leur répond que c'est pour ça que je la paie. Leurs têtes... J'aime comme elle me libère de certaines tâches qui me gonflent. J'aime qu'elle me rappelle ce que j'ai oublié. J'aime le temps qu'elle me fait gagner. J'aime quand elle sourit dans la moustache qu'elle n'a pas quand Sylvie me passe devant sans me dire bonjour. Et son regard souriant vers moi après. Comme une petite complicité. Elle fait partie des briques de mes murs de soutien, même si elle ne le sait pas.

 

J'aime appeler le comptable, j'adore sa voix qui me rassure et qui me dit toujours que ça va bien.

 

J'aime Jacques qui, voyant ma tête le matin, me dit "donne ton mug, je te verse un peu de café de la maison". La force de ce café. Par son goût et par le symbole. Sa tête de déterré certains matins, quand il a été réveillé pour des conneries pendant son astreinte. Et ce "merci d'être venue" en me serrant fort un jour où je pleurais. 

 

J'aime quand on me dit "au moins avec vous c'est carré". Même si ça confirme ma psychorigidité. Je travaille à être un peu plus psychosouple. Pas trop. Le milieu est difficile à trouver.

 

J'aime parler voyages avec certains patients. Leurs questions sur où je suis allée, leurs projets à eux, leurs conseils pour la prochaine fois. Leurs rêves.

 

J'aime aller manger avec les autres. De l'autre côté du couloir. J'aime leurs histoires, j'aime quand LeBarbu me fait la bise. Il me rappelle mon papa.

 

J'aime quand je dis à un patient que non je ne suis pas vraiment d'accord avec son cardiologue et que je lui explique pourquoi. J'aime prescrire ce que moi je pense être bien, et en fait surtout ce que mes lectures et Prescrire pensent être bien. J'aime tenter d'arrêter des catastrophes médicamenteuses ancestrales. Même si parfois c'est se battre contre les moulins.

 

J'aime mon jour de repos, qui est plus savoureux que si tous les jours étaient des jours de repos.

 

J'aime aller en visites, écouter les plaintes, tenir les mains, sourire. J'aime glisser ma main derrière les portails pour tourner une clé, savoir par où entrer, savoir qu'en fait il n'y a pas de chien. J'aime refermer la porte en sortant en entendant "au revoir docteur à la prochaine". J'aime pousser des gueulantes à la maison de retraite parce que merde, si vraiment Louise va mal et qu'il faut l'hospitaliser, c'est pas un peu con de la foutre dans un fauteuil et de la descendre à la salle télé? Et pis comment que ça se fait que personne ne sache si elle le prend encore ce foutu previscan? Bordel!

 

J'aime parler comme j'ai envie de parler. Dire bordel si c'est constructif. Ceux que ça choquait sont partis. J'aime expliquer, faire des dessins, négocier un traitement. Parler tabac comme si de rien n'était, et la fois suivante apprendre que le patient a arrêté. Bon, même si c'est peut-être pas la dernière fois qu'il tente, ça fait plaisir de savoir que ça sert peut-être à quelquechose de papoter.

 

J'aime quand Bernadette me déballe sa vie, et que je comprend enfin pourquoi son anxiété est si grande. J'aime réussir, après de longues consultations à enfin la convaincre qu'elle a besoin d'aide. Même si elle me raconte tout ça avec un air de défi en me disant qu'elle ne l'a jamais raconté à personne. C'est un premier pas, à 76 ans.

 

J'aime tilter que, ah mais oui, je suis MrBidule, mais c'est le frère de MrBidule et d'ailleurs ya leur mère qui est passée aussi, et petit à petit, je me rends compte que je les suis tous, les Bidule... Et je mets les petites pièces du puzzle de leurs vies en place les unes à côté des autre dans ma petite tête, ça prend forme.

 

J'aime, après une consultation difficile, regarder mes décorations, mes photos, écouter un peu de musique. Me rassurer dans mon cocon. J'allume l'encens, c'est bon, ça va mieux.

 

J'aime, quand je sors d'une visite, que Marguerite et Rosie me fassent un coucou alors qu'elles papotent dans la rue.

 

J'aime faire des consultations gynécologiques, entre deux renouvellements. J'aime faire guiziguizi à une crevette, tester sa vue, le relevage sur les avants-bras, compter les dents etc. J'aime rassurer les parents, surtout les mamans allaitantes à qui "tout le monde" dit tout et n'importe quoi et surtout n'importe quoi pour qu'elles arrêtent d'allaiter.

 

J'aime qu'on m'apporte des fruits tout juste cueillis "parce qu'on en a trop". Parce que ça fait vraiment "parce qu'il y en avait trop" et pas tentative d'obtention de passe-droit.

 

 

Malgré tous les problèmes auxquels je fais face à cause de cette installation, j'aime toujours mon travail. Peut-être aujourd'hui encore plus qu'avant.

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 24 Octobre 2012

 

M comme Médecin, M comme Ministre ou M comme Marisol ou plutôt M comme Mépris. J'hésite.

Choisis le titre, Marisol... Il est pour toi, ce post.


Tu permets que je t'appelle Marisol? On va dire que oui, hein, vu comme tu parles de nous et comme tu nous parles, à nous. Nous, les médecins, les nantis, les feignants, les trop-payés etc. 

Je râle pas souvent sur mes conditions de travail. Je rentre épuisée du boulot mais je sais que je fais un boulot sympa et intéressant et que bosser à la chaine c'est dur. J'ai fait des petits boulots avant de faire celui-là, j'ai lavé la merde, j'ai rangé des archives lourdes, entre autres, je me souviens. Et pis on m'a bien conditionnée à croire que j'avais une chance folle. Mais je crois que c'est pas parce qu'il y a pire qu'on ne peut pas améliorer les choses. 

 

Je vais essayer de faire court, t'as du boulot peut-être, moi en tous cas c'est sur. Mon planning est plein et ça continue de sonner. Mais j'en ai des choses sur le coeur, tu sais. Enfin non, tu ne sais pas, t'es trop loin de nous, trop sure de tout savoir sur nous et sur nos façons de travailler, sur combien on gagne, sur ce qu'on pense, alors pourquoi tu t'approcherais? Pourquoi tu viendrais nous regarder de près? T'es ministre toi. Tu prends les décisions et nous, on fait ce qu'on peut après. On s'adapte aux décisions qui viennent du dessus.

 

 

Bon bref, ce matin c'était lundi matin, j'étais déjà fatiguée. Je bénissais le ciel de ne pas être d'astreinte ce soir. Je n'aurais pas pu. Enfin j'aurais bien été obligée hein, pas le choix, mais ça aurait été sacrément difficile. Et j'aurais eu peur de me planter en caisse en allant voir un patient comme ça a déjà failli m'arriver, peur de mal bosser si on m'appelait à 3h, peur de ne pas être au top. Tu t'en tapes, je me doute bien, tu dois penser que si je suis fatiguée, c'est que j'ai profité tout le week-end de l'argent que je gagne aux dépens de la sécurité sociale en buvant des cocktails au bord de la piscine d'un rotary club. Et je vais te surprendre mais non, je suis fatiguée car j'ai de gros problèmes pour dormir. L'angoisse d'avoir repris un cabinet me hante, je t'expliquerai ça tout à l'heure. J'ai picolé aussi un peu ce week-end, pour oublier, beaucoup picolé en fait, trop de choses à oublier. Oublier cette erreur d'installation, cette erreur d'avoir cru qu'on pouvait changer les choses, cette erreur de penser que nos dirigeants étaient aussi des humains... Et pour me détendre, j'ai jardiné, je suis allée randonner, des activités à cause desquelles je suis courbaturée aujourd'hui, je marche comme un canard de mon bureau à la salle d'attente et je m'extrais difficilement de l'auto pour les visites. J'ai l'air ridicule mais finalement ce sont ces douleurs-là qui me font le moins mal. 


Parce qu'aujourdhui, ce qui me blesse c'est ce que je t'ai entendu dire hier soir sur BFM. Bon c'est pas la première fois que tu dis des conneries avec cet aplomb dont seuls les menteurs sont capables quand ils savent que ce qu'ils racontent est faux mais qu'ils veulent convaincre. Et t'es pas la seule à en dire, mais là, la marmitte est pleine. 


Je suis vraiment déçue de ne pas avoir eu la force de me lever du canapé pour attraper un bloc et un stylo pour noter tes phrases-choc, mais j'avais mal après mes vingt kilomètres de rando. Mon genou, mon grand âge, ou presque. Là, j'essaie de revoir cette interview et ça rame. Ben oui, tu vois, quand tu t'installes à la campagne, t'as une connexion pourrie et tu peux pas revoir les docus intéressants. Mais surtout quand tu fais des recherches pendant tes consults ou quand t'envoies des feuilles de soins, ça prend des plombes. C'est pas important pour toi, tu veux des médecins dans les déserts, c'est juste moche qu'ils travaillent dans de moins bonnes conditions que les autres. C'est que quelques minutes perdues, chaque jour... S'il n'y avait que cette histoire de connexion... A la campagne, le boulot est aussi plus difficile je trouve. Les gens viennent pour des motifs plus graves, tu fais vraiment du premier recours. Niveau paperasses, j'ai une poste, c'est déjà pas mal, mais à chaque fois que j'ai un problème d'urssaf, et c'est très souvent, faut que j'aille à la GrandeVille, ils font aucun effort pour m'aider eux, c'était plus facile quand je vivais à la Ville. Ca aurait été plus simple de ne pas s'installer en campagne. Et encore j'ai pas les journées de @GendesAlp...


J'ai été choquée que pour toi la question des tarifs du secteur 1 ça soit secondaire et que de toute façon "on n'allait pas régler ça comme ça, dans une période de crise". Elle a bon dos la crise. J'ai l'impression d'entendre le patron-enflure de mes patients qui leur dit "si t'es pas content, prends la porte, c'est la crise yen a plein qui attendent ta place". Justement, personne l'attend ma place, mes patients, quand ils consultent tard, ils me demandent à quelle heure je rentre chez moi. Et avec l'inflation, l'essence et le matériel qui coutent plus chers, ce serait bien que les honoraires soient proportionnels à l'envolée des dépenses. Mais t'es pas ministre de l'économie toi, tu peux pas comprendre. Recettes-dépenses, tout ça, trop compliqué.

 

Tu vois, je suis en secteur 1 parce que j'ai pas eu le choix. De ma vision un peu égoïste, les tarifs du secteur 1 c'est ce qui me permet de payer ma secrétaire, l'électricité, la voiture pour les visites, ma bouffe, mes vacances aussi c'est vrai, mon prêt pour le cabinet...  je suis pleinement concernée. Alors je vais t'expliquer ma journée parce que tu pouvais pas m'accompagner et c'est bien dommage. Ce matin, j'ai eu de la chance, mes patients allaient tous bien, et il n'y a pas de grosse épidémie en cours. Ils venaient pour des renouvellements ou des ablations de fils ou des trucs tout simples. Il y a bien eu trois consultations un peu longues mais ce matin ça s'est compensé. Par contre en visite cet après-midi, je suis allée chez Renée qu'il a fallu hospitaliser en urgence, puis chez Rose, fallait déballer et remballer ses plaies dégoulinantes et aussi faire le point sur son diabète et négocier pour qu'elle veuille bien retourner pour soigner son cancer pis renouveler ses médicaments, parler de son fils, et après écouter les pleurs chez Mathilde en tenant sa main, pis d'autres encore. C'était long, très long. Et c'était loin, jamais dans le même village. Alors là ma moyenne a chuté. Et évidemment, ça devient bien moins "rentable". Après une journée comme ça, je me dis que le paiement à l'acte c'est vraiment que de la connerie. Quand je t'entends me dire qu'"on ne va pas régler ça", je me dis que t'es sacrément culottée, pour ne pas dire autre chose. C'est justement de ça dont il faudrait parler. Le coût de la santé. Le coût d'une vie. Reviens me lire un jour, j'ai un post en attente là-dessus.

Je ne comprends pas que le truc qui t'excite autant soit les dépassements. Si t'étais honnête, tu expliquerais aux gens que ne pas rembourser la consultation dans son intégralité c'est du dépassement contrôlé. Si t'étais honnête, tu leur dirais que les tarifs sont si bas que ça oblige aux dépassements. Si t'étais honnête, t'arrêterais de nous pointer du doigt, à nous rendre responsables du trou de la sécu, des difficultés d'accès aux soins, comme si c'était pas les politiques il y a 20 ans qui s'étaient plantés à ne pas augmenter ce numerus clausus, comme si c'était pas les politiques de santé d'avant qui ont donné l'habitude aux patients du "j'ai droit à" (droit de consulter n'importe quand, pour n'importe quoi, sans contrôle et toujours remboursé). Ca changerait un peu si t'avouais que c'était votre faute, à vous les gens des hautes sphères.

 

Je vous mets tous dans le même pack, tu fais pareil, tu parles de nous comme "les médecins". Tous pareils, tous voleurs, tous roulant en Porsche Cayenne. Caricatural. Je ne peux te parler que de ce que je connais, la médecine générale, et encore telle que moi je la pratique, moi qui n'aime pas les Cayenne. Il y a autant de façon de pratiquer que de médecins. Nous mettre tous dans le même sac, c'est déjà nous mépriser sacrément. Peut-être que certains exploitent le système du paiement à l'acte au maximum, c'est normal, c'est tentant. Mais tu peux pas tous nous considérer comme des arnaqueurs! Nous sommes nombreux à aimer ce qu'on fait et à vouloir le faire bien. Et mieux on veut le faire, plus on est écoeuré du système actuel.

Ce matin, un patient, Roger, m'a dit "ça n'a pas encore augmenté?". Ca marche bien la désinformation, les gens entendent qu'on va encore augmenter les médecins (encore? sérieusement, depuis combien d'années on augmente par petites marches en sachant que ce n'est pas suffisant pour faire tourner un cabinet : lire ici, donc ça incite à faire plus d'actes mais plus vite) et en fait ça n'augmente pas... Réponse de Roger : "pourtant j'ai entendu parler des dépassements, et docteur vous gagnez pas beaucoup". Amalgames sur informations pas claires données au journal télé. Hop, on mélange tout, on secoue.


Tu dis aussi que les déserts médicaux c'est un scandale etc. Je me permets de reprendre cette phrase de Lawrence d'Arabie* "Il n'y pas de déserts médicaux, il n'y a que des déserts tout courts". Tout est dit je pense.

A propos d'installation, je vais t'en raconter une. La semaine dernière, pour son anniversaire, j'ai appelé l'Erudit. Il est mon pote d'internat, celui qui m'a permis de tenir. Nous avons été exploités ensemble pendant les 3 ans de notre internat, nous avons débuté nos remplacements en même temps. Nous avons débriefé autour de thés, gateaux, sushis et autres bricoles grignottables. Et nous avons failli nous installer au même moment. Il avait trouvé un endroit où il voulait s'installer, pas tout à fait la ville, pas la rase campagne non plus, une zone sous-dotée. Il devait reprendre un cabinet, ça a été compliqué, il s'est battu, longtemps. Ca a foiré, mais vraiment foiré. Ca l'a déprimé. Il arrête la médecine générale. Je ne peux m'empêcher de penser que si vraiment on manquait de médecins, ce genre de choses n'arriverait pas. 

Moi, finalement, je me suis installée. Bizarrement c'était facile avant le jour J. Pis après, ça n'a fait que merdouiller. Je ne vais pas le re-raconter, t'as qu'à lire. Je suis un peu pieds et poing liés maintenant, avec mon prêt pour les murs. Ca va que mes patients me ramènent des figues, ça me remonte le moral, pendant que je tente de rattraper le coup de ces finances qui s'effondrent, à mailer au notaire, à mon prédécesseur, à téléphoner, encore maintenant. Puisque je continue de payer des trucs que je devrais pas puisque mon prédécesseur a "omis" quelques points chez le notaire, j'en fais des cauchemars, je dors pas très bien. C'est pas facile de se dire qu'on a fait une erreur, qu'on est vraiment trop naïve... J'ai cru que s'installer c'était facile. Hahaha.

C'est pas pour moi que je suis embêtée, c'est pour mes patients. Le jour où j'en aurai ras-la-casquette, j'arrêterai. Mais si on arrête tous, à force d'entendre qu'on n'est rien que des branleurs, à force de pression administrative, à force de mépris, qui soignera qui?


Ce qui me bouffe le plus, c'est cette façon de nous pointer du doigt : les médecins nantis, dont on a payé les études, qui ont un boulot garanti, etc. C'est pas vrai, pour faire simple, les études ne sont pas gratuites et on "rembourse" en faisant petite main à l'hôpital en évitant d'embaucher des vrais gens qu'on pairait vraiment pour ça. Pour le boulot garanti, soi-disant, ya d'autres branches où c'est plus intéressant. Quant au salaire, là, justement je ne suis pas salariée... Je ne peux pas être malade, et si je suis enceinte, faut que me débrouille pour payer mes frais de cabinets qui eux tombent tous les mois. Mais le médecin est un "nanti" visible, c'est plus facile de taper dessus. Diviser pour mieux régner. Parfois j'aimerais aussi qu'on parle des salaires des ministres et de leurs retraites, mais ça on n'en parle pas. C'est quoi le but à la fin de nous rendre responsables de tous les problèmes de la sécu?

 

Tu vois, le soir parfois, je rêve, je pense qu'un jour j'aurais peut-être un gamin, et vu comme ça tourne en ce moment, faudra peut-être l'adopter. Tu l'appuiras mon dossier d'adoption quand il sera refusé parce qu'une bonne âme pensera qu'une maman qui rentre à 21 heures le soir 4 jours par semaine ne peut pas correctement s'occuper d'un enfant? Tu seras là? Dis moi un peu. Moi j'y pense, figure toi. Ca semble un peu bête d'avoir des enfants, je devrais me suffire d'un boulot si épanouissant. Mais certains jours heureusement que j'ai un mari, il m'aide bien à tenir. Pour nous, j'essaie de réduire mes horaires, j'y arrive pas, trop de demandes. SuperSecrétaire fait des efforts mais les gens pensent que c'est à moi de m'adapter à leur emploi du temps à eux. Pourquoi? Pourquoi sommes-nous devenus un bien consommable comme les autres alors que tu martèles que tu veux "maintenir l'égalité au soin" et "la qualité des soins"? Ca me parait bien compromis. Si c'est si important, valorisons ces soins, faisons en sorte qu'ils soient de qualité, qu'on puisse prendre le temps de s'occuper des gens. Et pas de la médecine à la va-vite par des médecins fatigués et dénigrés. J'ai quelques patients anglais, eux ne consultent pas pour n'importe quoi. Autre éducation.

Faudrait que tu viennes voir pourquoi les gens consultent parfois. Tu pourrais prendre conscience que ça serait bien que l'un de vous ait un jour les couilles de dire à la télé : "patients, arrêtez de consulter pour des conneries, on fera des économies" **. D'ailleurs ça rime, c'est un beau slogan pour une nouvelle campagne genre "les antibiotiques c'est pas automatique". Je le vois bien en jolies lettres bleues sur fond jaune. Non? Tu veux pas? Tu peux choisir la couleur des lettres si t'aimes pas le bleu.


Non, vraiment tu veux pas? Bon, continue dans cette voie, reste bien droite. Surtout ne pose pas les vraies questions, n'expose pas les vrais problèmes, continue la désinformation et l'intoxication. Ca marche bien apparemment.

 

M comme Minable, M comme Maltraitance, M comme Mascarade...

 

 

 

 

* Ou pas... Merci à @Dr_Tiben

** : Certains commentaires ont été choqués par mon slogan. Pourtant, je crois sincrèrement que nous n'avons plus le temps d'expliquer 15 fois (parmi nos consultations) que 4 jours de fièvre et de rhino c'est normal, que consulter dès que la fièvre apparait c'est non seulement inutile mais abusif, ... Là où on répète 4 fois pareil, de l'éducation collective à la santé serait plus utile et moins chronophage. 

 

Edit : Je sais en écrivant ça que ça m'expose aux habituels "les médecins ces nantis" "vous gagnez déjà trop" et autres fadaises venant de gens qui ne savent pas de quoi ils parlent, les commentaires insultants et non contructifs seront effacés. Merci

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Publié le 17 Octobre 2012

Je voulais publier un post "militant"... Ca aurait fait plaisir à Thomas Nenninger. Aujourd'hui, j'ai plutôt besoin de me souvenir qu'il y a de bons moments dans la vie qui compensent les mauvaises nouvelles. Les posts médicaux reprendront bientôt.

 

 

Assise sur les marches du Grand Palais, je lis. Il fait chaud. A cette heure-ci, l'escalier est à l'ombre. De temps en temps, je lève la tête pour regarder le ballet des gardes du corps et des servants en tenue devant le Petit Palais. J'étais quand même mieux sur le banc du parc d'en face, avec ce petit vent qui soufflait dans mon cou. Il y avait cette petite fille qui jouait et qui est venue me demander si je voulais être sa maman parce que la sienne à côté ne réagissait pas aux chatouilles. Pourquoi moi? J'ai souri, sa maman l'a attrapée et la petite a ri sous les guilis. Puis les maitres-chiens nous ont demandé de quitter le parc. Il semble que nous ayons été virés du parc pour un président. Les petites gens ne doivent pas encombrer les bancs quand les puissants sont en visite.

J'ai encore du temps devant moi. Je ne suis qu'à la moitié de Les dieux voyagent toujours incognito. Je le trouve moins agréable à lire que L'homme qui voulait être heureux. Mais chacun d'eux apporte des pistes vers de petits changements de vie. Ma poche vibre, Alibabette est en retard. Il a fallu que sa chef la retienne ce soir, justement ce soir. Elle me tient au courant en temps réel par SMS. Ce n'est pas grave, je suis bien. Malgré les touristes qui courent entre le Palais et les Champs, malgré les cris des touristes, les bruits des voitures, malgré les balaises qui surveillent que nous ne traversons pas la route pour aller attaquer un président qui n'est pas encore là, je me sens si détendue. Tellement bien.

Pour une fois, je suis venue pour moi, pour visiter, pour voir Paris. J'ai pris une pause.

Alibabette arrive presqu'en courant. Nous nous embrassons puis nous dirigeons vers l'entrée. Il faut monter le grand escalier. L'entrée est chère. On se raconte, on papote en virevoltant entre les photos. Il y en a peu que j'aime. Bien qu'elles soient techniquement très étudiées. Trop peut-être. Nous sommes en désaccord, comme d'habitude, sur les corps féminins. Elle les trouve rondes, je les trouve trop maigres. Mais il faut reconnaitre qu'elles ont des seins, un peu. Je vois tellement de corps imparfaits mais vivants par semaine que je suis toujours choquée des squelettes montrés comme idéaux.

J'ai préféré l'exposition Berthe Morisot à Marmottan visitée quelques heures auparavant. Je suis restée longtemps à me perdre dans ses peintures. L'impressionnisme, mes peintures préférées. Comment ne pas penser à Giverny en les regardant. J'y allais tous les six mois. Avant. Tout comme j'allais régulièrement au Musée des Beaux Arts de Rouen m'asseoir devant la Cathédrale de Monet, entre autres.

Nous ressortons du Palais, le président n'est pas encore arrivé. Pour nous, c'est l'heure d'aller manger. Elle me guide dans les allées du métro, je la suis. Quand nous ressortons à l'air libre, le quartier est très différent. Eclectique et hétéroclite. 

Après quelques minutes de marche, le style est plus bobo. Les restaurants plus chers aussi. Les terrasses sont pleines. Nous nous installons à l'intérieur. Il fait extrêmement chaud. Le mal de tête commence à monter. Va quand même pour le rosé. Le repas est copieux, très copieux. Mais le mal de tête devient insupportable alors nous rejoignons son appartement.

Le lendemain matin, nous nous séparerons, je rejoindrai le musée Branly pendant qu'elle ira travailler.


Je savoure ces moments passés. Ces bouffées d'oxygène en milieu pollué. Ces moments toujours trop courts.

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Publié le 3 Octobre 2012

Il y a des journées qui commencent tôt. Très tôt.

Il y a des journées où c'est difficile d'ouvrir les yeux, de sortir du lit.

Il y a des journées où ça miaule derrière la porte de la chambre, puis de la salle de bains, puis jusqu'à la cuisine. Et où ça ne se calme qu'une fois la gamelle de pâtée posée au sol.

Il y a des journées où la question "me lave-je les cheveux aujourd'hui?" ne se pose même pas, tant la fatigue est là.

Il y a des journées où, grâce à l'heure précoce, il n'y a pas trop de bouchons.

Il y a des journées où on attend plus d'une heure dans une salle d'attente pour apprendre que "la cornée montre une cicatrice, mmh les lentilles il faudrait voir mon collègue c'est lui le spécialiste, mmm pour la chirurgie réfractive attendez deux mois et voyez mon autre collègue c'est lui le spécialiste". Mais c'est cicatrisé, alors c'est bien.

Il y a des journées où le petit pain au chocolat qu'on mange avec faim est le meilleur, le plus fondant, le plus chocolaté du monde.

Il y a des journées où on se demande si on n'irait pas toucher quelques pianos, pour voir, pour écouter, pour acheter. Et puis non. On ira un autre jour, un jour où on aura le temps.

Il y a des journées où SuperSecrétaire sourit.

Il y a des journées où on n'a qu'une seule visite, alors on peut prendre son temps, écouter la litanie des plaintes, chercher ce qu'il y a derrière, avoir l'impression d'avoir trouvé, partir en regardant Lisette, le sourire enfin sur le visage, la main sur la porte, disant "au revoir docteur, à bientôt".

Il y a des journées où on a des nouvelles d'Alfred. Et merde, on aurait préféré ne pas en avoir en fait.

Il y a des journées où Jacques dit "merci, depuis que t'es là, les choses bougent, j'attendais ça depuis longtemps".

Il y a des journées où on reçoit enfin par mail des documents cherchés depuis des mois. Même s'ils ne résolvent pas le mystère de la location des ordinateurs.

Il y a des journées où on se rend compte que dans le tupperware sorti vite du congélateur le matin, il n'y a que des choux de bruxelles, sans viande, sans rien. Et où finalement on ouvre une boite de conserve.

Il y a des journées où on mange avec des gens qui deviennent des amis. Petit à petit. Et où on se goinfre de Crunch, alors qu'on n'aime pas ça. Normalement.

Il y a des journées où on n'a pas le temps de passer les coups de fils qu'on aurait dû. Parce que quelqu'un voulait être vu vite pour une douleur intolérable, qui finalement n'est déjà plus...

Il y a des journées où on promène entre une demie et une heure de retard tout l'après-midi et où quand on s'excuse, on entend "c'est pas grave", "au moins vous nous écoutez", "mais c'est rien, j'ai le temps". 

Il y a des journées où on avoue "non, je ne me rappelle pas le courrier du spécialiste vous concernant, attendez, je vais le relire".

Il y a des consultations qu'on termine vautré dans son fauteuil, pas si inconfortable finalement, à dire à un patient "je suis bien contente qu'on avance dans votre diabète" et le voir sourire.

Il y a des jours où on écoute Alex Clare avant de rentrer pendant que les FSE s'envoient.

Il y a des soirs où on rentre à la maison fatigué mais souriant.

Il y a des soirs où à la maison, ça sent bon, et où on entend "j'ai fait des knepfles, t'avais dit que t'aimerais en manger". Et où c'est pas les knepfles qu'on voudrait croquer.

Il y a des soirs où on fait du feu, pas vraiment parce qu'il fait froid, mais pour faire du feu. Et où ça ne prend pas. 

Il y a des soirs où on a l'impression d'être un portier pour chats.

Il y a des soirs où on tente de concentrer son esprit sur Arte, mais où l'esprit divague. Alors finalement on va se coucher.

Il y a des soirs où on s'endort avec l'impression d'avoir passé une bonne journée. L'impression d'avoir pansé ses blessures. Au moins partiellement.

Et c'est vrai.

 

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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