Publié le 16 Juillet 2013

Couloir de la maison de retraite. Il fait chaud, très chaud aujourd'hui. Il me reste encore deux visites mais je traîne.

Nos mallettes à nos pieds, lui est appuyé sur le mur et moi je me tortille, j'ai mal au dos. Je raconte mes soucis avec Sylvie, mon associé. Il me prévient que ça ne s'arrangera pas. Je le sais déjà, malheureusement. Je parle de mes angoisses sur la démographie médicale locale ces prochaines années. Lui va partir, bientôt. Je dis que j'en ai marre que personne là-haut ne prenne le problème à bras-le-corps, que tout est géré au jour le jour, sans aucune anticipation alors que prochainement dans le coin, la densité médicale va brutalement chuter, nous aurons du mal à remplir le tableau de garde en plus de l'inévitable augmentation de nos activités journalières. C'est déjà comme ça ailleurs. Je ne comprend pas que certains continuent de courir après les actes alors que c'est maintenant que l'éducation permettrait de peut-être aider à tenir le coup les années prochaines. Lui réduit son activité depuis longtemps, les autres se sont moqués de cette façon de faire.

En bas de la pyramide CPAM, c'est nous qui devons répondre à la sur-demande de consultations, avec seule réponse du dessus que des chiffres qui disent qu'on a trop prescrit, trop fait, trop coûté. Comme d'habitude. Et c'est déjà si difficile de dire non et de rester droit dans ses bottes quand à côté, en échange d'une carte vitale dans un couloir, d'autres distribuent des ordonnances à la demande comme si on était au MacDo. Ça m'attriste. On parle aussi un peu des gynécologues. On parle de confrères. On parle tout court. Ça fait du bien.

Une vieille dame passe à côté de nous, lentement, tenant le bras d'une aide-soignante. Nous les regardons se diriger vers la salle à manger. Et brusquement, je ris. Il m'interroge du regard, je lui montre le bas de contention ratatiné au bas de la jambe de pantalon droite, autour de la cheville. Il soupire, dit qu'il lui a déjà remis le gauche, tout à l'heure.

Je pense que ça résume pas mal notre boulot : on remonte des bas qui ne tiennent pas. Parce que la jambe est trop maigre, parce que le bas ne colle plus, parce qu'en haut il n'y a rien pour le tenir. Parce que je ne peux pas faire autant que ce que les patients demandent, parce que les rustines mises pour juste colmater le système sans trop le changer ne suffisent pas, parce qu'en fait certains ne veulent pas que ça change et qu'on va dans le mur. Le bas continue de tomber. Et nous nous épuisons à tenter de le remonter. Finalement ça n'a rien de drôle...

Il me sort de ma rêverie en me glissant un peu malicieux "ça ferait un bon billet de blog hein?".

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 19 Juin 2013

Je ne me souviens déjà plus qui l'a laissé sortir. C'était pourtant il y a quelques minutes seulement. Je crois avoir fermé la porte mais en suis-je vraiment sure... Maintenant j'ai peur qu'il ne redescende plus.

La fatigue physique m'a déjà envahie depuis longtemps, mes muscles sont fatigués de la randonnée du jour, même si le jeu en valait la chandelle : la cascade était magnifique. L'apéritif servi par notre hôte accompagné de fromage et de crackers puis un repas plutôt arrosé ont eu raison du peu d'énergie qui me restait.

Mon esprit, lui, est encore vif. Ma main caresse les cheveux de MrPoilu qui a posé sa tête sur mes genoux, en s'étalant sur ce banc. Il ronfle déjà. L'air est tiède.

L'écureuil à une patte cassée grimpe le long de l'arbre avant de sauter sur le bord de la balustrade. Nos regards se croisent, il s'arrête brutalement, et reprend sa course vers la table où ont été étalées à son intention des cacahuètes. Il en décortique une, mange rapidement et repart.

Rien ne redescend de l'arbre. Avais-je laissé la porte ouverte?

Brusquement j'entends les canards sur la rivière en contrebas s'agiter et cancaner. Peut-être se battent-ils. Cela dure quelques minutes. Et aussi brutalement qu'ils ont commencé, ils s'arrêtent puis s'envolent.

La nuit tombe doucement et les grillons chantent dans les jardins alentours. Bientôt ne restera plus pour nous éclairer que l'énorme bougie sur la table dont la flamme vacille. Un train siffle dans le lointain.

Je lève les yeux vers ce ciel sans nuage, en savourant la douceur de l'instant.

Des oiseaux chantent encore. La nuit est pourtant tombée. Ils sont de moins en moins nombreux. Ils ont compris que les grenouilles avaient pris le relais. Elles coassent si forts qu'on croirait qu'elles sont juste à côté de nous, sur la terrasse de cette agréable maison victorienne.

MrPoilu grommelle qu'il faudrait aller se coucher. Je lui demande d'attendre un peu, j'espère encore que le chat redescendra. Ce chat né avec six doigts à chaque patte avant et cinq aux pattes arrières. Ce chat à vingt-deux doigts. Celui qu'il ne fallait pas laisser sortir et qui a grimpé à l'arbre.

Mon esprit divague. Je comprends Lewis Carroll. Ce soir je pourrais faire grimper une Alice dans un arbre à la poursuite du chat à la démarche d'éléphant. Elle rencontrerait un écureuil aux yeux vifs, un écureuil trop pressé, qui se serait blessé la patte en voulant jouer aux échecs. Il serait question d'un fromage à côté d'une bougie. Une bougie qui parlerait bien entendu, avec une voix très grave, et aurait de gros yeux jaunes, une bougie susceptible. Et puis le chat blanc au nœud papillon rouge et chapeau rayé rouge et blanc portant un bocal avec un poisson rouge l'aiguillerait sur un chemin herbeux en direction du coassement des grenouilles au bord de la rivière. Mais les grenouilles seraient trop occupées à discuter avec les canards de leur annuelle compétition de chant. Oui, tout cela semble tellement réel...

Quelque chose m'a piqué la jambe. Le chat ne redescendra pas. L'instant magique est terminé. Je lui caresse la joue en chuchotant :

- MrPoilu, il est temps d'aller se coucher.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 14 Mai 2013

Nous sommes assises dans sa cuisine. Il y a trop de choses sur la table, j'ai dû me faire une petite place pour poser mes affaires. Elle m'explique que les douleurs sont là, un peu plus fortes que le mois dernier. Elle pense que c'est le temps. Nous savons toutes les deux que ces douleurs ne la gênent pas tant que ça, en grande partie parce qu'elle ne s'écoute pas. Quand je suis arrivée elle nettoyait le perron à grande eau. Il fait un peu froid dans cette cuisine, elle vient d'aérer, elle m'a déjà expliqué une des fois précédentes que c'est grâce à tout ça qu'elle est encore là. L'aération, l'activité, le secret de la vieillesse en bonne forme...

Je souris et avant que je lui réponde, elle enchaîne "mais nous n'allons rien faire, hein". Je confirme. Et j'ajoute que j'ai l'impression qu'elle s'est voûtée cet hiver, plus qu'avant et que c'est assez logique qu'elle ait mal. Ça doit sacrément se tasser dans ses vertèbres. Elle poursuit, non elle n'est pas allée chez le cardiologue même si elle m'avait promis qu'elle irait au printemps, de toute façon pour quoi faire, elle pense que je gère tout ça très bien. J'ai peu d'arguments à lui opposer...

Elle me dit qu'elle est fatiguée. Elle répète plusieurs fois qu'elle est vieille. Et bientôt plus encore car son anniversaire approche. Dans un sourire, elle me glisse qu'elle aimerait mourir dans son sommeil. Elle me demande ce que j'en pense, si ce serait mieux comme ça. Je bredouille un oui, ça serait mieux, je me sens un peu con face à cette question. Elle poursuit, mourir elle y pense, elle sait que ça va venir, elle a vécu assez longtemps, ça l'embêterait bien d'aller à l'hôpital. Elle change de sujet et me raconte les derniers potins du village.

Quand je sors de chez elle, je regarde le ciel. Oui, elle va mourir. Et si je crois qu'elle fêtera son prochain anniversaire, je ne pense pas qu'elle verra le suivant. Quel que soit le moment où ça arrivera, j'espère que ce sera comme elle le souhaite.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 16 Avril 2013

 

Lundi matin. Habituellement, quand j'arrive, à 7h30, le planning est plein. Alors j'ouvre les créneaux réservés pour la prise de rendez-vous le jour-même. Et je croise les doigts pour ne pas devoir ouvrir des créneaux supplémentaires, pour de prétendues urgences, ou de vraies urgences, enfin je croise surtout pour que ça ne soit pas le bordel en fait. 

Oui habituellement c'est comme ça, mais pas ce matin. Ce matin, il reste plein de places. Et fourbement, l'angoisse s'insinue. Je la chasse en enchainant les automatismes : mettre l'eau dans la bouilloire, appuyer sur le bouton, aller ouvrir mon cabinet, lancer l'ordinateur, revenir verser l'eau sur le thé, retourner à mon bureau, allumer les lampes, cliquer sur Firefox, souffler sur le thé.

Le logiciel me dit qu'il faut renouveler l'ALD* de Mme Bidule. C'est bizarre, je ne me rappelle plus Mme Bidule. Alors je vais sur le site de l'assurance maladie et je m'aperçois que non seulement Mme Bidule n'est effectivement plus suivie par moi mais que la liste des patients m'ayant déclaré comme médecin traitant est un peu moins longue que la dernière fois que je l'ai regardée. Vraiment juste un peu, mais quand même.

Certains jours où il a moins de boulot, je parviens à me détendre et à rentrer plus tôt à la maison. Oui, d'autres jours, je m'en tamponnerais bien fort. Mais aujourd'hui, l'angoisse monte.

Je respire lentement. Je bois mon thé. Et je commence ma matinée. Ca se remplit doucement. Mais pas très vite, c'est étrange. Pour une fois, je mange à une heure décente. Et après j'ai le temps de lire les courriers. 

Déjà, la fin de semaine dernière n'était pas particulièrement active, vingt patients par jour. J'avais mis ça sur le dos de la fin des épidémies. Mais si ça se poursuit...

Si ça se poursuit, je ne pourrai plus rembourser ce cabinet, je vois déjà les huissiers arriver et saisir le cabinet, notre maison etc. Si ça se poursuit, c'est peut-être parce que je suis trop rigide, que je refuse trop de choses, que je ne cire pas assez les pompes des gens... J'imagine un article dans le canard local sur ce médecin pas assez sympathique, qui refusait tant de choses et qui a fait faillite. Et d'ailleurs le journal de 13h de TF1 viendrait faire un reportage dans notre montagne pour montrer que si les médecins se plantent c'est parce qu'ils ne travaillent pas assez etc...

Ca y est, le point dans la poitrine est là.

Il y a des jours comme ça où quand je ferme les yeux, je me demande s'il ne serait pas plus simple de mettre mes principes dans un sac et de le jeter loin, de faire des consultations de 5 minutes dans le couloir, de reconvoquer à tour de bras, de m'excuser tout le temps parce que je suis en retard de 2 minutes avec un ton mielleux, d'acquiescer à tout ce qu'on me demande, de me plaindre auprès de la secrétaire de la somme faramineuse que je paie comme impôts pendant que je téléphonerai à l'agent immobilier qui s'occuperait de mon dernier achat d'appartement, je pourrais acheter cette voiture qui me plait tant. Je rentrerais plus tôt, je gagnerais bien mieux ma vie, et peut-être serais-je moins fatiguée...

Je délire là, j'ai besoin d'air, j'attrape ma malette, ça me change les idées de parcourir les routes. Chez Martine, j'appelle un spécialiste pour un avis sur son épaule. Avec Hortense, nous prenons le temps d'observer les oiseaux qui nidifient par la fenêtre du salon. Je vadrouille, chez Georges je fais un pansement, chez Fernand je compte des boites de médicaments restant dans un placard de salle de bains, etc. Puis, j'arrive chez Germaine. Et quand on a presque fini et que je vais partir, elle attrape ma main et me dit "j'aime bien comme vous faites, que vous preniez votre temps et j'aime bien que vous ne veniez pas sans que je vous le demande, pas comme certains". Elle me regarde de ces yeux qui ne voient plus en souriant, et ajoute "mais si, vous voyez très bien de qui je parle, et vous n'êtes pas comme ça". Je pars avec un peu moins de poids sur ma poitrine.

Comme il serait facile de basculer en fait, d'abandonner cette envie de bien faire, d'arrêter de lire Prescrire et Médecine, de faire du chiffre... si mes foutus principes ne se rappelaient pas à moi en permanence. Comme j'aime qu'ils m'empêchent d'avoir envie de defiscaliser à tout-va et de m'entrainer dans une spirale infernale. Comme j'ai de la chance d'avoir des Germaine qui me rappellent où se situe le bon chemin, celui qui me correspond en fait.**

Le soir, avant de fermer l'ordinateur, finalement je m'aperçois qu'aujourd'hui j'ai vu 30 patients. Trente en prenant mon temps, et en ayant l'impression de ne rien faire. C'est fou, pour une fois.

 

Je me demande si un jour, j'arriverai à me séparer de cette ambivalence entre le désir de bien faire mon travail et le besoin de gagner ma croute, entre les charges qui montent et le C qui reste à 23. Entre l'envie de garder mes principes et la peur que les patients partent à cause de ça. Entre ce souhait d'en voir 20 à 25 par jour mais bien, en prenant son temps, et ce fait d'en voir 37, trop vite, parce que la secrétaire n'a pas réussi à les caser autrement. Entre cette impression de faire son maximum et les reproches de patients qui pensent que je ne suis pas assez disponible, pas assez présente. Entre ce souhait de satisfaire leurs demandes en bossant plus et mon besoin de me protéger et de passer du temps avec MrPoilu. Entre cette envie de prendre un collaborateur et cette peur qu'après avoir majoré l'activité du fait de sa présence, il me plante. Entre ce plaisir de faire ce métier et la déception face à un avenir plus qu'incertain à cause de politiques de santé dénigrant les médecins généralistes et les patients.

Pour le moment, je suis à l'équilibre mais je marche sur un fil fragile. Un fil duquel je pourrais facilement tomber. Un fil que d'autres liment, doucement, depuis leurs tours d'ivoire.


 


 

* ALD : affection de longue durée, autrement appelé "cent pour cent", car maladies au long cours, graves, prises en charge à 100% par l'assurance maladie.

** J'insiste là-dessus, c'est ce qui me correspond, à moi. D'autres travaillent différemment, plus vite, moins vite, chacun trouve sa façon de travailler. Il faut juste être en accord avec soi-même.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 18 Mars 2013

Elle vient consulter pour a une bricole. Pas grand chose. Un nez qui coule. Elle sourit beaucoup et semble sur un nuage. Quand elle ôte son T-shirt, je vois la rondeur débutante de son bas-ventre.

Je lui demande "alors vous l'avez gardé?". Oui oui, elle l'a gardé.

Malgré le choc du début, quand elle était arrivée dans mon bureau, son retard de règles et son angoisse sous le bras. Elle n'avait pas de contraception, après ses échecs d'essais bébé avec le précédent. Elle se remettait doucement de cette histoire tristement terminée. Elle profitait de la vie, pas vraiment seule mais pas vraiment accompagnée non plus. Son boulot n'était pas idéal. Ses finances non plus. Il y avait encore les travaux et la poussière à la maison. Elle énumérait lentement tous ces arguments contre une grossesse. J'avais conseillé de temporiser et prescrit une échographie.

Elle était revenue déballer tout ça, m'apportant la photo d'un petit haricot dans une pochette. Elle voulait que je lui donne une réponse qu'elle seule pouvait trouver. Je lui avais exposé les possibilités, elle m'avait posé des tas de questions. Il y avait eu beaucoup de silences. Et puis je m'étais permis de lui dire qu'elle n'avait jamais semblé aussi heureuse. Elle était repartie, toujours un peu paumée, indécise, mais rayonnante. 

Aujourd'hui elle est seule, Il est parti. Elle a choisi, elle aura un enfant toute seule. Elle semble bien entourée.

Une petite graine pousse tranquillement. Et sa maman a un sourire lumineux.

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 11 Mars 2013

Les rayons du soleil de mars traversent le rideau pour tenter d'ouvrir mes paupières. Ça fait déjà un petit moment que je lutte contre mais cette fois-ci je ne me rendormirai pas, le soleil a gagné. Je m'assois, encore un peu ensommeillée. J'ai terriblement bien dormi. J'ai un peu mal au dos. J'enfile un pantalon et un gilet, j'ouvre les rideaux. 

Quand je sors de la chambre, l'odeur du café titille mes narines. Malo boit un café en lisant le journal. Il est allé acheter des petits pains. C'est un lève-tôt, j'ai regardé ma montre quand je l'ai entendu partir ce matin. Il me demande si je veux du café et, devant mon refus, remplit la bouilloire et la met en marche. Il me dit "choisis ce que tu veux comme thé, je vais réveiller LeCorse". Je choisis un « thé des légendes » qui semble olfactivement prometteur et je verse l'eau chaude. Je retourne dans la salle qui est à cette heure-ci bien plus lumineuse que la cuisine et m'approche de la fenêtre pour regarder les tourelles du château sur la droite. Je tourne doucement la tête, le jardin est parsemé de taupinières, les arbres n'ont pas encore de feuilles. Il reste quelques poireaux dans le potager. Le chat sautille dans l'herbe, paraissant gêné par la rosée. C'est à ce moment que je l'aperçois au fond du jardin d'à côté. Il porte un pull bleu marine. Ses cheveux sont en bataille. Il a posé une main sur une barrière, son regard porte loin, vers l'horizon. Il semble être un capitaine de navire qui, au jour levant, chercherait du regard une côte éventuelle. Il porterait un chapeau sur la tête et une longue-vue à sa ceinture. Il manquerait un bouton à sa redingote et écartant cette dernière pour se gratter le flan, il dévoilerait un long poignard. Les matelots s'activeraient autour de lui pour ranger les cordes sur le pont et retendre les voiles, il resterait imperturbable, ne perdant pas de vue son objectif : découvrir une nouvelle terre riche d'or et de découvertes sans oublier de perdre le moins possible d'hommes d'équipage pendant l'expédition. Ne voyant toujours pas la terre espérée apparaître, il froncerait les sourcils en pensant aux réserves de vivres qui deviendraient bientôt insuffisantes et...

- Alors ça va, bien dormi ?

Je me retourne en souriant. LeCorse est levé.

- Très bien et toi ?

- Pas vraiment.

Ses petits yeux confirment ses dires. Il s'assoit et semble dormir encore. 

- Dis, je regardais ton voisin, il est un peu étrange non ?

- Oui, il était couvreur, il est tombé d'un toit un jour et sa tête a cogné. Il était peut-être déjà bizarre avant mais là...

Je me rappelle le thé mis à infuser, depuis trop longtemps. Je l'apporte sur la table.

- Tu veux un petit pain, Fluo ?

Bien sûr, manger, je suis toujours d'accord. Je m'attable et je tartine un morceau de pain de gelée de pommes à la vanille. Malo se ressert un café.
Après le petit-déjeuner, je regarderai à nouveau dehors. Le capitaine ne sera plus là, parti pour de nouvelles explorations.

 
Heureux les fous, ils transcendent la lumière.


 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 8 Mars 2013

Muguette, 92 ans, vient consulter au cabinet. Muguette est très voutée, abimée par les années, mais elle dégage une grande force de caractère. Elle ne se plaint pas souvent. Elle est parfois un peu essoufflée, je pense que c'est de l'asthme. En refaisant le point sur la liste des médicaments, je lui demande si elle prend toujours le Diskus prescrit il y a quelques mois et qui avait eu une bonne efficacité au début. Elle dit qu'elle l'utilise, mais "ça ne fonctionne pas votre bazar, et ça n'a aucune goût". Bon. Je continue, on reprend chaque traitement un par un, rien ne semble inutile, je note un nouveau Diskus et puis voilà. Une consultation facile, me dis-je.

Deux semaines plus tard, le fils de Muguette téléphone. Son mari a eu une grosse bronchite et là, Muguette semble l'avoir attrapée, mais ça fait huit jours et ça ne s'arrange pas. Pour une fois, c'est moi qui fais le déplacement. A l'arrivée, Muguette ne se plaint pas. Mais à l'auscultation c'est le drame, ça sibile partout. Je demande à son fils d'apporter l'appareil, je voudrais être sure qu'elle l'utilise correctement. J'avais pensé qu'avec ses doigts si déformés par l'arthrose, ce système serait le plus facile, mais peut-être que je me suis trompée. Elle me montre, elle clipse tout bien comme il faut, elle respire et elle me dit "vraiment ça ne fonctionne pas".

J'attrape l'inhalateur et j'aperçois dans la fenêtre montrant le nombre de dose restantes un zéro. Rouge. Le nouveau Diskus prescrit il y a quinze jour est dans le placard. J'avais oublié qu'ils ont lutté toute leur vie pour faire des économies et ne pas gaspiller. On ne change pas quelque chose qui fonctionne encore en apparence au moins. Celui-ci est peut-être vide depuis des mois.

Son fils me dit "oh mais on n'a pas regardé et en plus ils l'utilisent tous les deux..." en m'apportant le nouvel inhalateur. Muguette respire dedans et me dit "ah oui, là ça fonctionne". Quelques minutes après, elle se sent déjà mieux.

Il faut toujours écouter les Muguette quand elles disent que "ça ne fonctionne pas notre bazar". Il faut parfois penser que si ça fonctionnait au début mais que ça ne fonctionne plus, c'est peut-être à cause d'un trop grand souci d'économie... Il faut penser que même si on a bien fait la démonstration du fonctionnement de l'appareil, on peut avoir oublié de montrer la zone de décompte des doses qui, il faut le reconnaitre, n'est pas faite pour les myopes. Et il faut expliquer qu'un inhalateur chacun c'est probablement mieux.

Il n'y a pas eu de consultation facile. Il n'y a que moi qui n'ai pas voulu écouter.


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 27 Février 2013

Un jour, avec mes copains du net, nous sommes allés manger des croissants, des tout petits croissants, des pratiques pour pas en foutre partout, et j'en ai quand même foutu partout et c'était pas de chance parce que j'étais juste en face de la Ministre*Nous lui avons raconté nos histoires, de remplacement, d'installation, nos projets. Nous lui avons expliqué que la gestion d'un cabinet c'était franchement pénible, que plusieurs d'entre nous, pour des raisons personnelles et familiales, ne pouvaient pas s'engager des années dans un lieu et que des salariats seraient une solution. Nous lui avons expliqué que la charge de paperasses : de la sécu, des salaires des employés, des formulaires à remplir, des certificats à tire-larigot etc était vraiment un frein. Faut croire que j'ai vraiment mangé trop salement et que le spectacle l'a tellement choquée qu'elle n'a pas pu nous écouter en même temps et qu'elle a tout oublié. 

Je savais que ce n'était pas notre petite réunion qui changerait quoi que ce soit. Mais elle a fait d'autres rencontres, avec d'autres professionnels, plein même, ces rencontres sont médiatisées. Naivement, je me suis dit qu'il en sortirait quelquechose.

Bon, ben depuis, que s'est-il passé? Rien de concret concernant les stages d'internes, pas grand chose concernant des salariats, pas de piste pour l'installation, pas d'excuse publique non plus sur la difficulté de notre boulot, sur ses risques, sur la nécessité de respecter les médecins si on veut en avoir (le fait de taper du bois sur certains permet de ne pas s'apercevoir qu'il y a des vrais riches).

Mais depuis, on a plus de paperasseries! Des lignes à faire à la main, comme à l'école quand on n'était pas sages.

Maintenant il faut écrire "non substituable" à la main. Au début, j'avoue, je me suis un peu battue avec mes patients, et pis maintenant je laisse. S'ils veulent le non substituable, ils l'ont. De temps en temps, je retente d'en négocier. Mais ils "ont droit à", "ils ont cotisé", "c'est sur que c'est pas pareil". Pourquoi ce serait à moi de batailler et de perdre des minutes précieuses pour ça? Aucune étude ne vient prouver la réelle bioéquivalence. J'ai aucune base pour leur prouver et à la télé, ils disent que les génériques c'est dangereux. Mon manque d'argument ne fait pas le poids. Ah, et cerise sur le gateau, il faudrait écrire "non substituable" DEVANT le nom du médicament. Clairement, sur les ordonnances informatisées, c'est chaud...(Précision suite à commentaire : je prescris souvent en DCI. Le problème est que les gens viennent pour des renouvellements de médocs prescrits depuis longtemps, ou par d'autres et donc c'est à moi de me dépatouiller de cette histoire de génériques. Et puis, pour certains, la dci c'est le générique, parce que c'est le même nom, et malgré les explications, ils ne comprennent pas la différence.)

Et maintenant, il va falloir écrire, à la main encore, sur les prescriptions de pilule 3 et 4G, que je leur ai bien expliqué que c'est dangereux? C'est pas pour le nombre que j'en prescris que c'est grave, c'est pour le principe. Je dois en prescrire 2 par an, chez des nanas chez qui les autres pilules ont vraiment été une catastrophe et qui ont refusé d'autres méthodes. Quand quelqu'un d'autre leur en a prescrit, j'en rediscute et je change. M'enfin, écrire à la main sur mes ordonnances sécurisées que je leur ai bien dit que c'était dangereux... J'ai déjà passé du temps à comprendre pourquoi les autres pilules n'allaient pas, du temps à expliquer que la pilule ne protège pas des MST, à expliquer ce qu'il faut faire quand on l'oublie, et est-ce qu'elle ne voudrait pas un implant ou un stérilet? Et maintenant faudrait que je fasse une rédaction?  (allez signer là, merci) Puisque ces médicaments sont dangereux, qu'on les vire.

J'ai investi dans un ordinateur et dans une imprimante. Maintenant on veut me faire gribouiller. Le Ministère a-t-il été touché par le lobby stylo-Bic?

La vraie question est : où vont-ils s'arrêter? 

Le ministère peut remercier la CSMF pour cette involontaire suggestion "l'absurdité d'une telle mesure qui rend aujourd'hui plus facile de prescrire des opiacés qu'un contraceptif"... 

Il faudrait peut-être compliquer un peu la prescription d'opiacés. Et puis tant qu'on y est pourquoi ne pas justifier chaque prescription d'inhibiteur de pompes à protons, vu que c'est pas toujours nécessaire, qu'on peut délivrer des anti-inflammatoires sans protecteur gastrique? Pourquoi ne pas justifier chaque antidiabétique oral, vu que certains sont plus dangereux qu'efficaces? Pourquoi s'arrêter là?

Il semble que le futur formulaire arrêt de travail sera plus compliqué à remplir que l'actuel, plus de lignes à écrire (le lobby stylo-Pilot?). Alors oui, on peut les faire en ligne aussi. D'une part : quand ça marche. D'autre part : ici ça marche vraiment très mal. La preuve : 30 secondes maximum à la main, 2min30sec au minimum avec l'ordi. Mon choix est fait. En fait, c'est peut-être pour cela qu'ils veulent le compliquer, pour qu'à la main je mettre 3 min à le remplir et là, je devrais me rechronométrer pour comparer...**

A quel moment un médecin a-t-il dit qu'il voulait retourner à l'école primaire faire des punitions? A quel moment l'un d'entre nous a-t-il dit ne pas avoir assez de paperasses à faire? A quel moment s'est-il plaint d'avoir du temps à perdre?***

Je dois manger trop de croissants, ça a bouché mes oreilles, j'ai dû rater ces épisodes...


 

 

* Ou alors c'est la faute de docteursachs à côté de moi, qui derrière ses airs sérieux voulait me raconter son dernier week-end à la plage, et sa dernière soirée déguisé en LadyGaga, et elle nous a fait les gros yeux, comment ça j'invente?

** Oui, parfois j'ai quelques minutes à perdre et je fais des test, pour gagner du temps après

*** Ah, moi, juste au dessus, enfin, c'est quelques secondes hein, sinon je cours après le temps... Et je me fais engueuler par les gens parce que je ne peux pas voir tout le monde. 

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 9 Février 2013

Amelia est originaire d'un pays lointain et parle un français parfait. Son calme et son apparente sérénité m'impressionnent. Elle vient de loin pour consulter dans ce cabinet. Je ne sais pas vraiment pourquoi elle m'a choisie, ni pourquoi elle vient se faire suivre en France d'ailleurs. Aujourd'hui, elle vient pour son frottis. 

Elle a eu trois enfants qu'elle a adoptés. Elle me parle de son couple, de leur impossibilité d'avoir un enfant. Elle semble très détachée de tout ça. Ils sont grands déjà.

Vient le temps de l'examen. Je lui demande d'enlever le bas et de s'installer. Elle est étonnée que je n'utilise pas d'étriers. Je lui explique que ça se fait très bien sans. Je lui détaille chacun de mes gestes. Je pose le speculum puis la préviens que la brosse va frotter le col et que ça peut être sensible. Elle émet un petit "ssh" quand je tourne la brosse que je pose ensuite dans le flacon.

 A l'instant où je retire le speculum, maladroitement je pince le col. Je dépince très vite en me mordant la lèvre, merde, je sors le speculum. Et je m'excuse, sincèrement. Je suis désolée de lui avoir fait mal.

Elle garde son éternel flegme pour me répondre en souriant que c'est l'examen gynécologique le plus doux qu'elle ait jamais eu...

Je reste plantée quelques secondes, le speculum à la main, à me demander comment on a pu l'examiner auparavant pour que ce douloureux pincement de col ait pu être l'examen gynécologique le plus doux de toute sa vie.

 

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 10 Janvier 2013

 

J'avais imaginé plein de choses pour ce réveillon. J'avais repensé à un précédent, où regardant Colmar depuis les forêts, un verre de champagne à la main, je m'étais demandée si je ne faisais pas une erreur en m'installant. Je me sentais seule, face à la plaine, pourtant au milieu de la musique et des cris. Je me sentais loin des miens. Et surtout j'avais une boule énorme au ventre, parce que j'avais peur, sacrément peur. De faire une grosse connerie, que ça ne se passe pas bien, de m'enchaîner pour des années à un endroit auquel je ne m'habituais pas...

 

Le 31, quand la journée de travail s'est terminée, assez tôt, j'ai fait la bise à Jacque pour dire au revoir avant ses vacances. J'aime beaucoup sa remplaçante mais je ne suis pas sure qu'elle souhaitera un jour prendre sa succession. C'est dommage, elle travaille bien. Et je l'aime bien.

Petra et Piotr, avec qui nous avons gravi le macchu pichu et bu des PiscoSour, sont arrivés. Nous avons profité d'un verre de champagne autour du feu. J'ai eu plaisir à discuter avec eux en anglais, à les regarder se parler en allemand, à se remémorer leur mariage et le fameux dessert tchèque : les knodles aux fraises saupoudrées de fromage, en rire, à les écouter parler de leurs projets, après ces neuf mois de tour de monde.

Puis nous avons rejoint la ferme où les autres nous attendaient.

Le repas fût délicieux. Les ravioles aux truffes et foie gras fondaient dans la bouche comme de petits orgasmes. Le Pinot noir apporté par Piotr était étonnamment bon, pour du vin allemand. La multitude des desserts a laissé le choix à chacun de choisir. J'ai préféré opter pour le champagne, je ne suis pas très dessert.

A minuit, enfin presque, les coupes ayant dû être nettoyées, chacun a souhaité aux autres une bonne année. MrPoilu a bien répété que "2013 année de la b...", probablement pour me rappeler que j'ai épousé un poète.

Plus tard, j'ai enfilé mon écharpe, mon manteau et nous avons marché jusqu'au champ. Des feux d'artifice éclataient au loin. J'ai pris Léon dans mes bras parce qu'il avait peur, me tenir la main ne lui suffisait pas. Il ne faisait pas vraiment froid. Je lui ai montré le feu d'artifice, allumé par MrPoilu, qui n'a pas duré bien longtemps. Mais c'était notre feu, juste pour nous. De petites fusées rouges pour une nouvelle année.

J'ai dansé sur des musiques démodées. J'ai joué à envoyer des petits anneaux lumineux sur un lustre. Je suis plutôt douée à ce jeu, plus que Piotr. J'ai embrassé MrPoilu sous le gui. Plusieurs fois.

Plus tard, roulée dans ma couette, par terre dans le couloir pour échapper aux ronflements, maudissant MrPoilu d'avoir bu tant de schnaps, j'ai réfléchi.

 

L'année 2012 a fini mieux qu'elle n'a commencé. Il reste quelques problèmes de boulot et de finances mais les choses se sont arrangées. Je vais enfin pouvoir me détendre un peu. Contrairement à ce que je pensais, ce ne sont pas les prêts qui m'ont enchainée, ce sont mes patients, certains en tous cas, leur gentillesse, leurs sourires, leurs mercis. Pour l'instant, à cause d'eux ou grâce à eux, je n'ai pas envie de partir.

Je ne suis pas un médecin parfait, j'ai encore beaucoup de boulot pour m'en approcher. Je suis fatiguée, je râle, certains jours je fais trop vite car ils sont trop nombreux, je ronchonne chez SuperSecrétaire, je continue de refuser plein de trucs aux patients, j'en perds pour ça, j'en gagne aussi, les nouveaux me correspondent plus. J'aime ce métier, profondément.

J'ai rencontré de belles personnes cette année. De belles amitiés. Des gens que j'ai plaisir à voir, plaisir à appeler, plaisir à lire. J'ai passé avec eux des moments merveilleux. Grâce à eux, je me suis souvenue qu'on pouvait rire de bon coeur, voire pleurer de rire. J'en croise certains toutes les semaines, pour d'autres, il faut que nous planifiions quelques week-ends. Twitter nous permet de rester en contact. J'espère que ça va durer parce que je les aime vraiment beaucoup.

Je reçois régulièrement des nouvelles d'Alibabette, chacun de ses messages me met du baume au coeur. Une amitié de 30 ans, quoi de plus beau? Quels que soient les évènements, les hommes, les peines qui traversent nos vies, elle est toujours là.

Mes parents vieillissent et c'est difficile d'être loin d'eux, le temps s'écoule inexorablement. Frère ne me parle plus et je ne vois pas comment nous pourrions renouer. Peut-être avons-nous besoin d'une pause, mais jusqu'à quand? Frérot viendra bientôt nous voir. La chambre d'amis est prête. J'ai hâte qu'il glande sur notre canapé.

La pluie ne me manque plus. Contrairement à l'odeur de la mer, le bruit des tempêtes et la froideur des embruns sur les joues dont je crois que je ne me ferai jamais à l'absence. 

Je sais maintenant où je me verrais bien vivre, après ici, plus tard, dans quelques années. Je n'en parle pas bien la langue, et j'y serai encore plus loin des miens. Mais MrPoilu et moi en avons discuté, c'est un peu plus qu'un rêve, ce pourrait bien devenir un projet.

 

Je me sens toujours seule et loin. Mais après un premier jour rempli par un immense bretzel sucré, une soupe à l'oignon avec plein de gruyère, un Retour du Roi regardé dans les bras du MrPoilu, des paquets de sms de voeux, du feu dans la cheminée, du champagne encore, j'ai pensé que cette année avait fort bien commencé.

 

 

Je voulais aussi vous remercier. Récemment, quelqu'un m'a dit "tu écris joli avec rien". Je dois dire que ça m'a blessée. Parce que ce n'est pas faux. Mais écrire rien, c'est un peu triste. Et inutile.

Et comme par hasard, alors que je songeais une fois de plus à arrêter ce blog, j'ai reçu plusieurs mails me remerciant, pour des raisons variées, d'écrire. Alors merci à vous, d'écrire, de lire, d'être là.

 

Je vous souhaite une bonne année 2013, en espérant que les vents vous soient favorables. Prenez soin de vous.

 

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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