Publié le 11 Avril 2011

Episode 1

 

La salle d'attente est simple. Quelques dépliants sur la table basse, promouvant la psychologie généalogique, des cartes de visite d'un psychologue, le yoga, au milieu de magazines politiques plus du tout d'actualité.

La porte s'ouvre :

- Bonjour

- Bonjour

Nous nous serrons la main

Je le précède dans le cabinet. 

- Alors qu'est-ce qui vous amène?

- Je ne suis pas d'ici, d'habitude je vais voir quelqu'un par chez moi, je suis là pour quelques jours et là j'ai vraiment trop mal. J'ai mal toute l'année et je vis bien avec mais là pas. C'est beaucoup plus fort. Ca m'empêche de dormir. Dans la fesse et la jambe.

Il me demande de me déshabiller. Je m'allonge. Il glisse une main sous mon sacrum et une sous l'occiput. Quelques minutes passent. J'ai l'impression qu'il ne se passe rien. Il me demande de m'asseoir, il appuie un point dans mon dos. Oui c'est là que j'ai mal. Comment a-t-il deviné?

Il me papouille, me mobilise doucement. J'ai toujours l'impression qu'il ne se passe rien. Ca dure longtemps. J'ai peur que ce soit inutile. Je vais ressortir et ça n'ira pas mieux.

C'est fini.

Il m'explique que ça va aller mieux mais que le problème n'est pas physique. Enfin si bien sûr, le dos est contracturé et raide mais il pense qu'il y a autre chose. Il me dit que je devrais aller parler à quelqu'un. Mon dos n'est qu'un symptôme.

Effectivement. Au boulot, il s'est produit quelquechose d'horrible. Horrible et triste. Une mort d'enfant. Mais je me le suis pris de plein fouet. Je pleure souvent. Je ne parviens plus à travailler. La moindre sirène de pompiers me rend livide. 

Il me conseille des granules à prendre en cas de problème, quand le stress est trop intense. Il me conseille de bien boire.

Je sors de l'immeuble, les larmes se mettent à couler. Il faut vraiment que j'aille voir quelqu'un.

 

 

Episode 2

 

Deux ans plus tard. Même salle d'attente, même professionnel.

- Alors aujourd'hui?

- J'habite ici maintenant. Depuis que nous sommes allés au snow, j'ai mal au bassin. A droite. Je saurais pas trop dire où mais j'ai mal. Tout le temps. J'ai repris la course aussi depuis quelques mois, le cardiologue m'a conseillé de reprendre le sport. Mais j'ai quand même pris 4 kilos.

- Sans manger plus?

- Ah non vraiment pas.

- Un problème cardiaque?

- Boh non, j'ai des palpitations parfois et ils ont vu un truc à l'écho et après l'engrenage, ils ont cherché un canal, enfin bref, finalement rien.

Ca commence de la même façon. Les mains sous ma tête et sous mon sacrum.

Et puis toujours ces petites pressions, cette impression qu'il ne fait pas grand chose. Sauf à un moment, il m'explique un mouvement à faire pour étirer mes psoas. C'est bien là que j'ai mal! Et curieusement bien plus à gauche qu'à droite.

Et il m'explique tranquillement que quand on prend du poids sans volume c'est qu'on fonctionne comme un garçon parce qu'on essaie d'en faire trop et de prouver aux autres et à soi-même ses capacités, que parfois on peut aussi prendre le temps de vivre, ne pas tout considérer comme une bataille à gagner.

Toujours la même consigne : boire beaucoup et se reposer la journée.

J'ai pris congés. Je suis rentrée. J'ai eu mal partout toute la journée. Le lendemain plus rien. 

 

 

Epilogue

 

A la fin, il conseille toujours des plantes ou de l'homéopathie. Je ne prends pas de médicament. Donc ça ou autre chose, bof. Mais la première fois, j'ai acheté les granules, elles m'ont ré-assurée, elles sont encore dans mon sac, périmées peut-être, elles m'ont aidé au début. J'en ai peu pris mais je savais qu'elles étaient là. Je pense que certains auraient pu me coller sous antidépresseur ou anxiolytique. J'ai préféré consulter un psychologue. J'ai recommencé à bosser, doucement. La sirène des pompiers du premier mercredi du mois ne me rend plus malade.

 

A chaque fois, la douleur est partie, avec des manipulations indolores et légères. Beaucoup de délicatesse. Il a trouvé seul les points douloureux. Il met à mal le "souffrir pour guérir" cher à certains (entre autres, les fameuses "piqûres pour la douleur docteur", avoir mal pour avoir moins mal... logique floue, mais héritage du christianisme). Ici pas de craquements, pas de manipulation spectaculaire. C'était pourtant l'idée que j'avais de l'osteopathie.

 

A chaque fois, l'interrogatoire initial a été sobre, je n'ai rien dit de plus que ce que j'ai retranscrit ici. Et pourtant, il a mis le doigt sur ce qui n'allait pas. Il m'a aiguillée vers une autre réflexion. Comment fait-il? Est-il vraiment un mentaliste? C'est à la mode. A-t-il appris à l'école d'osteopathie à voir au delà du visible? Est-il comme cela depuis toujours et fait-il ce boulot pour exploiter cette capacité?

 

Notre formation en médecine actuelle ne nous apprend pas à écouter. Elle nous apprend "l'interrogatoire". Elle nous apprend un examen qui cherche les signes de ce vers quoi l'interrogatoire nous oriente. Elle nous apprend à prescrire des médicaments, des examens complémentaires. Il est rare et difficile de ne pas prescrire, la demande d'ordonnance est importante. Je ne remets pas en question les traitements, s'ils sont nécessaires. Je ne remets pas en question la médecine actuelle, je la pratique.

 

Il existe d'autres médecines, des façons de soigner sans traitement. Je préfère quand ces soignants ont un "vrai" diplôme et qu'ils ne sont pas seulement le rebouteux du village. Mon esprit rationnel aimerait des études sérieuses, savoir si vraiment l'acupuncture aide certaines femmes à être enceintes, si l'osteopathie peut aider dans les dépressions... En attendant, je ne ferme pas la porte. Même si parfois un courrier d'un acupuncteur parlant de "faisceaux d'énergie" me font sourire, si le patient vient après dire qu'il va mieux et qu'il veut reprendre le travail, pourquoi pas?

 

 

 

 

Publié le 6 Avril 2011

Hier soir tard, en rentrant d'un dîner pizza improvisé chez des amis, j'ouvre mon twitter et je vois que GrangeBlanche a posté. Mr Poilu étant en exil sur le balcon pour fumer, j'ai pris le temps de lire. Ca m'a rappelé des souvenirs. (à voir les commentaires d'aujourd'hui, je ne suis pas la seule)

Comme toujours chez GrangeBlanche, c'est bien écrit. Je crois que c'est le premier blog médical que j'ai suivi. A l'époque il se cachait encore derrière Lawrence Passmore. Puis j'ai découvert Jaddo. J'aime lire leurs blogs, et tant d'autres depuis. On peut penser que j'y perds un temps considérable (Mr Poilu me le reproche parfois) mais c'est tout l'inverse.

Certains de ces blogs sont sérieux, d'autres un peu comme le mien plus dilettantes mélangent la médecine, la vie de tous les jours, les films vus, les livres lus... J'aime les suivre. J'aime Twitter aussi. Je ne sais plus pourquoi je m'y suis inscrite, je sais que j'y passe un temps que je pourrais consacrer à de la "vraie vie". Mais ça me fait du bien.

Quand je suis arrivée ici, j'ai été frappée par la différence avec ma région d'origine. Je ne dis pas que la Normandie est une région exceptionnelle où tout le monde rêve de vivre (c'est vrai, il y pleut tout le temps et au premier abord les campagnards sont froids) mais ça me convenait bien à moi. Je remplaçais dans des cabinets que j'aimais. Je mangeais souvent avec mes remplacés. J'avais été stagiaire chez certains. En particulier chez un couple de médecins. J'y étais allée en trainant les pieds, j'en avais marre de faire des kilomètres pour tous mes stages, je l'avais choisi à la répartition "pour rendre service". Dans ma tête ce saspas c'était une punition! Le premier jour, cette femme était très froide, je l'avais déjà croisée à la faculté, elle y était enseignante, je pensais bien que cela serait dur. Au début ça rigolait pas. Et petit à petit, je suis entrée dans leur vie, ils sont entrés dans la mienne. Je les ai remplacés. J'ai logé chez eux. Parfois ils étaient en vacances mais ne partaient pas. Elle préparait des repas qui au milieu d'une journée de boulot étaient merveilleux. Nous discutions pendant qu'elle découpait des endives. L'hiver près du feu, je discutais avec Lui, on parlait des patients, il me faisait réfléchir sur ma pratique, on regardait le catch ensemble. C'est Elle qui a encadré ma thèse. J'ai découvert une femme différente. Lors des gardes de week-end, je me souviens qu'il m'ont une fois appelé pour savoir si j'aimais les huîtres pour m'en rapporter et en leur absence, leurs enfants venaient faire des fêtes dans la maison. Quand Lui a été malade, j'étais là, je le remplaçais, comme je vivais chez eux, j'ai eu mal comme eux, j'en ai fait un ulcère. Je leur dois beaucoup.

Quand j'ai quitté la normandie, j'ai quitté ma famille, mes amis, et cette famille-là. Ces médecins que j'aimais, avec qui j'échangeais, je me formais et qui m'aidaient à faire évoluer ma pratique et ma vie.

Ici c'est plus difficile. J'ai trouvé des remplacements en envoyant des courriers aux cabinets ou par le bouche-à-oreille. Ces médecins ne me correspondent pas. Je ne me reconnais pas dans leur mode de fonctionnement, dans leur vision de la médecine, dans leurs prescriptions. Je souris quand je reçois des rétrocessions calculées au centime près, je les montre à Mr Poilu, on ricane. Jamais aucun d'entre eux ne m'a proposé que nous mangions ensemble*. Nous n'avons pas une relation confraternelle. Je leur suis utile mais nos contacts ne vont pas plus loin que ça. Je me sens professionnellement très seule, dans un coin où la dévotion totale envers le patient et des horaires hallucinants sont encore de mise.

C'est dans ces conditions que je me suis inscrite sur twitter. Puis que j'ai ouvert ce blog. 

Twitter me permet d'échanger très rapidement avec d'autres médecins qui ont une vision de la médecine assez proche de la mienne. Et puis parfois après une consultation où j'ai besoin d'autres avis, je twitte et on me répond. C'est essentiel de ne pas travailler seul. 

Le blog me permet d'exposer mes questionnements comme je le faisais avant avec mes remplacés. Je ne prétends pas avoir un don d'écriture. Je ne deviendrai jamais une star du net. Mais c'est un exutoire. Vos commentaires sont enrichissants. Je découvre vos blogs, vos vies, vos visions de la vie.

Grâce à cela :

- j'ai l'impression d'avoir un réseau professionnel dont les twitts, les commentaires et les posts participent à ma formation médicale, ils m'aident à mieux travailler ;

- j'ai "rencontré" de belles personnes (médecins ou non) desquelles je me sens proche idéologiquement. L'un d'entre eux m'a proposé de m'aiguiller sur des remplacements, certaines (et certain) ont signé avec moi un manifeste pour répondre au Pr Camilleri, un autre m'a envoyé gratuitement une montre-GPS pour mes courses qu'il n'utilise plus (encore merci!), j'ai reçu un mail aujourd'hui avec une aide pour faire ma comptabilité... J'ai aussi envoyé des articles qu'on m'a demandé. Je ressens une solidarité entre nous. Inexplicablement, ils sont plus proches de moi que les gens que je cotoie ici.

Merci à eux! Et merci à vous!

 

 

* Pour moi c'est tout bête mais important. Il n'est pas nécessaire de manger. Juste de passer un peu de temps ensemble. Parler.

 

Publié le 5 Avril 2011

Ca y est c'est fait!!! 

Après plusieurs jours d'angoisse à se questionner si c'était vraiment une bonne idée de signer dans cette région où je n'ai pas envie de vivre, si s'engager sur 20 ans c'est normal, si cette maison n'est pas trop grande pour nous deux... Lundi matin, on l'a donc acheté. Finalement c'est facile de lâcher tant d'argent parce qu'à aucun moment on ne le voit vraiment. Il a bien sûr transité sur le compte mais ce n'est pas une valise pleine de billets comme dans les films. Le notaire nous a demandé en rigolant si nous emménagions de suite parce qu'il parait que certains viennent la voiture pleine et emménagent immédiatement. Ben non, on avait juste préparé le mètre, le bloc, le stylo et le nuancier. Ca remplissait pas l'utilitaire!

On est monté dedans, j'ai laissé Mr Poilu conduire (de ma part, c'est une belle preuve d'amour de prêter ma voiture). Il avait l'air tout content. Pourtant quand on l'a achetée, cette camionnette l'effrayait un peu. Finalement cette voiture nous singularise, au milieu de tous ces gens qui achètent des grosses bagnoles luxueuses et ça nous correspond bien. A l'arrivée, la maison m'a paru immense. On a ouvert la porte, le soleil inondait le salon, le poële était comme dans mon souvenir. Je me suis sentie bien tout de suite. Et tous les doutes se sont envolés. J'ai souri, j'ai regardé Mr Poilu, il souriait aussi. On est sorti sur la terrasse constater qu'il allait vite falloir acheter une tondeuse et arracher des pissenlits.

Il a attrapé le mètre et le nuancier. On s'est baladé à travers les pièces une par une pour faire le point de ce qu'on a à faire et des couleurs qu'on voudrait. On a convenu d'un jaune pour un mur de la cuisine. Après le bureau et le salon, je me suis aperçue que j'avais décalé les références couleur. Alors on a voulu vérifier le jaune. En le voyant, on s'est regardé tous les deux et en même temps on a dit "qu'est ce que c'est que ce truc fadasse?". Je crois qu'au début, on ne voulait pas taper trop fort. Et puis finalement, les couleurs seront de vraies couleurs. Peut-être parce que nous n'avons plus peur d'être ce que nous sommes. Peut-être parce qu'on s'est aperçu que nous qui n'aimons pas les mêmes formes d'art, là on est vite tombé d'accord.

Après une petite promenade à D***y pour commander le congélo-colonne de mes rêves*, le micro-ondes dont nous nous passons depuis des mois et le fer à repasser choisi par Mr Poilu, nous sommes repassés voir si le nouveau jaune flashy irait. Ben oui, et même très bien. Ca nous ressemble. 

Cette maison est comme nous. Simple, fonctionnelle, pas trop grande, ouverte sur l'extérieur. Avec des petites touches colorées, elle me plaira encore plus. 

Depuis ce matin, évidemment, la chaudière supersonique neuve a décidé d'afficher un "problème". Mais bon, je ne laisserai pas une machine gâcher ma bonne humeur.

On a bien fait de l'acheter! Allez j'y retourne. Les travaux ne vont pas se faire seuls.

 

* J'ai de drôles de rêves. Je sais.

Publié le 4 Avril 2011

Ce matin, Gelule a dessiné ceci

Comme Mr Poilu m'attend parce que je suis encore en peignoir (ça manque de glamour mais c'est ça la vraie vie : les peignoirs, les chaussettes, les culottes en coton, l'absence de maquillage...) et que je devrais prendre ma douche, je ne vais rien ajouter à ce sujet. Il est déjà en train de me dire qu'on ne fait pas attendre un notaire! Ils ont déjà pris nos sous alors c'est un peu idiot de devoir aller signer, si tôt!

Publié le 1 Avril 2011

Jacqueline est seule en salle d'attente. Elle semble contente de me voir. C'est bizarre. Je sais qu'en tant que remplaçant on peut tisser des relations particulières mais ce n'est que la troisième fois que je remplace ici. Son visage me dit quelquechose mais pas complètement.

Jacqueline a 56 ans. Elle est pimpante, en tailleur, maquillée, bijoux. Elle est très souriante. Je lui demande comment ça va. Très bien merci. Elle vient pour renouveler son traitement anti-hypertenseur . Elle semble avoir envie de parler mais rien ne vient, elle ne saisit aucune des perches tendues. 

Je l'examine. Alors que je lui demande de se rhabiller et que je repars vers le bureau, elle me demande si je me souviens d'elle.

Mais oui. Ca y est. Mes neurones-mémoire* se sont enfin remis à bosser. Nous nous sommes rencontrées il y a environ 1 an. Elle pleurait et n'avait pas le même visage qu'aujourd'hui, triste et fatigué. Je me rappelle très bien qu'elle avait d'abord été gênée que ce soit moi et puis finalement elle avait tout déballé. Son mari venait de mourir. Ce n'était pas "attendu". Une crise cardiaque, comme ça, brutale. Et elle s'était retrouvée seule. Je l'avais écoutée, elle souffrait. Beaucoup. Le changement est flagrant.

- Vous avez l'air d'aller mieux

- Oui oui

- Et bien c'est une bonne nouvelle

- Oui...  Je peux vous demander quelquechose docteur?

- Oui J'aime quand on m'appelle docteur c'est mon côté snob, demande moi ce que tu veux poulette

- Bien. C'est embêtant à dire vous voyez mais... Oh je ne veux pas que vous me jugiez.

- Ne vous inquiétez pas

- Oui mais bon, c'est dur

- Dites-moi

- Et bien, oh comme c'est difficile. Et bien j'ai rencontré un homme.

- Et il vous rend heureuse?

- Oh oui, il est gentil, je suis bien, je vais mieux.

- Quel est le problème?

- Et bien c'est trop tôt. Je ne sais pas comment le prendraient les gens.

- Est-ce vraiment important?

- Je ne sais pas

- Si vous êtes heureuse, n'est-ce pas ce qui compte?

- Si, mais il y a mes enfants aussi. Ils sont grands mais ils ont perdu leur père et je ne sais pas... Je n'ose pas leur dire. Je... Je ne sais pas comment ils le prendraient. Alors pour le moment, nous nous cachons.

Nous avons parlé longtemps, de toute façon ma salle d'attente était vide. Ca ne repoussait que mon repas devant un nouvel épisode de Glee.

C'est dans ce genre de situation que je me sens au mieux de mes propres capacités. Ecouter, rassurer, faire réfléchir, être juste le miroir à qui on peut parler sans être jugé. Et en même temps c'est la situation la plus difficile, car même si de mon point de vue, cette rencontre lui a été bénéfique, comment prédire la réaction qu'aura son entourage?

Objectivement, Jacqueline semble très heureuse. Vraiment. Il est possible que cette histoire ne fonctionne pas mais cet homme lui fait pour le moment du bien, phrase sans connotation, elle ne m'a pas parlé de sa vie sexuelle mais je vois qu'elle est de nouveau dans la séduction. Ses yeux brillent. Elle rayonne. Après avoir souffert. 

Je ne peux savoir ce qu'en penseront ses enfants ni les commères du village. Il y a ce problème du délai. Un an pour Jacqueline ça semblait trop peu vis-à-vis des autres. Aurait-elle dû pleurer son mari plus longtemps? Je ne le crois pas mais ça n'engage que moi. Elle a fait son deuil. Toutes les étapes apparemment et maintenant elle revit. Peut-être ses enfants n'ont-ils pas fait le leur?Chacun vit son histoire à son rythme. Mais la société ne le voit pas ainsi. La société aime juger alors elle fixe des barrières et des contraintes : pleurer, être triste, pendant une certaine durée (avant c'était le crêpe noire sur la tête pendant 6 mois puis un peu moins encore 6 mois). Et si on transgresse, s'attirer l'opprobe. Ce n'est pas facile dans un petit village de vivre sa vie. Tout le monde regarde et juge la femme qui aura retrouvé trop tôt un amant et le sourire.

Parmi mes lectures, Elisabeth Kubler-Ross m'a beaucoup apporté sur la vision de la mort et du deuil. Il n'y a pas que notre idée pré-conçue par l'occident et nos religions. Ailleurs, la mort peut être une fête et sourire à un enterrement considéré comme une bonne chose. Dans Psychologies ce mois-ci, une enfant se demande s'il est normal d'avoir souri à l'enterrement de sa grand-mère. Peut-être les enfants ont-ils raison de sourire aux enterrements. Se rappeler les bons côtés du défunt, ne pas s'auto-flageller et s'imposer de souffrir plus longtemps qu'on n'en a besoin. Il y a besoin de points de repère, les traditions ont du bon pour mieux vivre le départ de l'être aimé mais entre des points de repère et des contraintes, il y a une marge. Nous devrions avoir l'esprit plus large.

J'espère que Jacqueline est toujours heureuse aujourd'hui, avec cet homme ou un autre, seule peut-être. J'espère que ses enfants ne lui ont pas reproché et qu'elle n'a pas mis un terme à cette relation pour rentrer dans la "norme". J'espère que Jacqueline va bien, tout simplement.

 

 

* Que je rassure mes patients : mes neurones fonctionnent plutôt pas mal pour bosser. J'en suis satisfaite. Mais au milieu de tous mes neurones bosseurs, mes neurones-mémoire sont des feignasses. Ils estiment avoir déjà bien assez travaillé alors ils trient, j'ai beaucoup appris en médecine et j'ai tendance à retenir des trucs qui semblent d'une inutilité remarquable : études sur l'intérêt des DVD chez les 12-18 mois pour apprendre à parler, ... C'est ce qui explique que je ne peux pas me rappeler les noms des gens ni leurs anniversaires. Les dossiers ordi sont pour moi une grande aide, ça me ré-aiguille, une fois que j'ai lu les indices que je me laisse : "1/4/11 : fluorette, certificat de course, gonalgie, voudrait quitter le coin" par exemple, la consultation me revient en tête instantanément. 

Publié le 30 Mars 2011

J'ai épousé un ronfleur.

La première nuit que nous avons passée ensemble, j'ai cru devenir folle. Je me disais que ce devait être l'alcool. (Oui nous avions pas mal picolé, et on picole encore, et je sais que l'alcool c'est mal) Quand j'ai vu les sourires le lendemain de ses copains de chambre qui me demandaient si j'avais bien dormi, j'ai compris. Comme dans ma tête, une histoire de vacances ne pouvait pas durer, j'ai investi dans des boules Quiès et la semaine s'est bien passée.

Et puis l'histoire s'est poursuivie. Comme on ne se voyait que 3-4 jours par mois ce n'était pas bien méchant.

L'histoire a évolué. Dormant (ou essayant de dormir) toutes les nuits ensemble, j'ai fait une otite externe à cause des boules Quiès. La nuit d'un de nos mariages, j'ai dû aller dormir sur le canapé tant le matelas tremblait.

Alors bien sûr, le ronflement est plus important s'il a picolé, s'il est fatigué, s'il est enrhumé. Il ronfle aussi très bien bouche fermée sur le ventre, c'est son super-pouvoir. Nous avons tout essayé, parfois ça aide (humidificateur, antihitaminiques) parfois pas (ne rêvez pas, les sprays anti-ronflement qui coûtent un rein ne servent à rien). Mr Poilu sait qu'il faudrait qu'il perde un peu de poids. Des petits moyens tout ça. Mais ça ne suffit pas.

Comme tout patient, j'ai consulté des forums pour en arriver à la conclusion que rien ne fonctionne. Comme tout médecin, j'ai interrogé des confrères, en particulier un orl qui m'a dit que peut-être on pourrait lasériser la luette. Rien de concluant.

En desespoir de cause, nous sommes allés voir l'orl qui a opéré sa cloison : le Dr Jemelapète (apparemment avant la chirurgie c'était pire, pauvres filles qui l'ont subi...) Une consultation de 4 minutes chrono en main pour dire que la cloison est superbe, qu'il fait un courrier pour aller chez le pneumologue chercher une apnée du sommeil et que je n'ai qu'à m'habituer. Je suis sortie de cette consultation avec comme conclusions : l'orl aime se jeter des fleurs, l'orl aime botter en touche quand il ne sait pas quoi faire, l'orl est un connard qui coûte cher : 52 euros pour 4 minutes, c'est beaucoup, surtout pour ne rien faire. Bref, l'orl ne nous a pas vraiment aidés.

Mr Poilu s'est donc rendu chez le pneumologue qui lui a filé un joli appareil qui faisait bip et de la lumière. Pour ne pas fausser, Mr Poilu a dormi tout seul. Ce doit être la première fois de sa vie qu'il n'a pas réussi à dormir. Quelques temps plus tard, il est retourné chez le pneumologue, le Dr Sherlock, qui lui a dit : vous n'avez pas bien dormi non? Trop fort ce pneumologue. Et puis Mr Poilu est rentré à la maison avec une boîte de Sifrol*. Quand il me l'a tendue, j'ai failli tomber du canapé.

En fait, Dr Sherlock a demandé pourquoi il n'avait pas dormi et lui, plutôt qu'expliquer que la machine l'avait gêné a dit que ça le chatouillait dans les jambes. Mais ça ne le chatouille jamais! Il s'endort dès sa tête posée sur l'oreiller (et ronfle immédiatement aussi). 

Voilà comment on se retrouve en consultant pour un ronflement à prendre un traitement qui crée des ronflements. Le serpent qui se mord la queue...

 

NB : Et non, aucune connotation sexuelle dans ce titre... C'est ballot

* Le sifrol est un médicament utilisé dans le syndrome des jambes sans repos. C'est un antiparkinsonien. Il a de très nombreux effets secondaires : ronflements, rêves anormaux, amnésie, symptômes comportementaux des troubles du contrôle des impulsions et des actes impulsifs comme l'augmentation de la prise de nourriture, les achats compulsifs, l'hypersexualité et le jeu pathologique ; confusion, constipation, idées délirantes, étourdissements, dyskinésie, dyspnée, fatigue, hallucinations, céphalées, hyperkinésie, hyperphagie, hypotension, insomnie, désordres de la libido, nausées, paranoïa, oedème périphérique, pneumonie, prurit et rash et autres hypersensibilités, agitation, somnolence, accès de sommeil d'apparition soudaine, syncope, troubles visuels notamment vue trouble et acuité visuelle diminuée, vomissements, perte de poids, prise de poids...

Publié le 22 Mars 2011

Comme le nerf de la guerre c'est l'argent, un des arguments de ceux qui veulent fouetter les médecins pour qu'ils s'installent là où on le veut et qu'ils arrêtent de faire comme bon leur semble, c'est de dire :

1. qu'ils sont payés par la collectivité

2. que leurs études ont été payées par la collectivité

3. et puisque c'est nous qu'on les paie, ils doivent aller où on veut comme les profs et les juges (dixit Georgette au café du commerce après son 6ème verre de rouge, c'est excusable mais aussi le Pr Camilleri, à jeun* et là c'est grave! Mais c'est facile de parler de choses qu'on ne connait pas)


Le médecin payé par la collectivité

C'est un mythe. Je ne peux que vous conseiller d'aller lire l'article du Dr Dupagne sur Atoute

Le médecin est payé par le patient. Si la sécurité sociale le déconventionne et arrête de le rembourser, le patient continuera de payer car le patient a besoin de soins. Bien sûr, il ira peut-être voir celui qui affichera les tarifs les plus attractifs. Mais on risque fort de se retrouver comme aux USA avec des coûts de consultation bien plus élevés car il faut quand même dire ce qui est, une bonne consultation mérite plus que 23 euros. Nous aurons un système de santé basé sur l'argent et non plus sur le soin. Nous aurons un système que seuls les riches pourront se permettre (ça a déjà commencé, accrochez-vous)

Le médecin a eu ses études payées par la collectivité

En effet, l'apprenti-médecin étudie à la faculté de médecine. La faculté est censée être gratuite en France. En pratique ce n'est pas le cas, tous ceux qui sont passés par la fac, qu'elle soit de médecine ou non, le savent.

L'apprenti-médecin commence à travailler à l'hôpital en 4eme année (DCEM2). Je ne parle pas des mini-stages avant, on tripote des aiguilles et des pansements mais c'est si court comme stage que ça reste anecdotique.

De sa 4ème à 6ème année de médecine, l'apprenti travaille à l'hôpital le matin et va en cours ou les apprend l'après-midi. Le matin, son travail n'est pas négligeable. Il range beaucoup (vraiment beaucoup). Il mâche le travail de ceux qui sont au dessus de lui pour leur faciliter la vie. Si ceux au dessus sont pédagogues, l'apprenti peut apprendre beaucoup. Mais il peut aussi n'être que le larbin et n'obtenir aucune formation en échange.

J'entend déjà ceux qui vont argumenter que l'externe est payé. Ok, parlons-en! Notons juste qu'il est impossible d'avoir un boulot en dehors qui permettrait de ramener des sous pour vivre. Et l'externe est payé gracieusement 100 euros par mois la première année et 200 les 2 suivantes. Alors si on fait la balance de ce qu'il évite comme dépense pour payer quelqu'un qui : rangerait les biologies et les dossiers, ferait les gaz du sang, les électrocardiogrammes, brancarderait... On peut affirmer que l'externe paie largement ses études à l'hôpital (et par là même à la collectivité)

L'étudiant en médecine est financièrement très dépendant de ses parents ou de sa moitié et pas de la collectivité!

Par la suite en tant qu'interne le salaire augmente. Peu. Un salaire d'interne n'est pas proportionnel aux années d'études faites. Cependant on devient indépendant financièrement, c'est déjà satisfaisant. Dans ce cas aussi, l'interne permet à l'hôpital de faire des économies sur les médecins thésés (j'ai bossé aux urgences d'un grand chu, seule, surtout la nuit, encadrement inexistant, responsabilité totale comme si j'avais été un praticien hospitalier mais pour bien moins cher), sur les aides au bloc, sur les brancardiers (oui encore, il y a un déficit en brancardier je pense), sur les infirmières (j'ai parfois fait leur boulot parce qu'elles ne voulaient pas venir mettre un antalgique à quelqu'un qui souffrait et là "c'est la pause enfin!")... Un interne n'a que rarement droit à la pause... C'est à peine s'il ose faire pipi parfois, des fois que ça changerait grand chose au bordel (de ces études on garde une mauvaise habitude qui est de ne pas prendre temps d'aller 5 min aux toilettes, ça entraine une cystite donc antibiotiques puis mycose, bref).

C'est donc un très mauvais argument : l'apprenti docteur est une main d'oeuvre qui permet des économies au système de santé.

 

3. Comme les profs et les juges, on va les muter

Comparer les médecins aux fonctionnaires est une ineptie. Je renvoie au Dr Dupagne. 

J'ajouterai que, d'accord, si vous me faites fonctionnaire, vous m'enverrez où bon vous semblera. Et pas de problème je suis d'accord. Sauf que.

Sauf que pour cela, il faudra me salarier. Ben oui. Ca veut dire que j'aurai une retraite, des congès maternité, des congès payés, des charges sociales payées... j'entrevois le paradis. Un salariat tout simplement! J'aurai des horaires fixes, un salaire fixe, tous les mois. Je n'aurai plus à me battre avec l'ursaf qui calcule n'importe comment, ni avec la sécu qui, si elle me conventionne professionnellement, ne me couvre pas personnellement.

Pour le moment, c'est à moi, avec les 23 euros par consultation de payer :

- les frais du cabinet : la douce voix de la secrétaire, sa présence pour vous accueillir, les chaises, le chauffage, l'électricité, le loyer, l'assurance véhicule pour les visites...

- et ce qui fait que votre feuille de paie fait 2 pages et qui n'est pas compris dans votre salaire : les charges sociales, les cotisations retraite et maladie. 

Au final, sur 23 euros, il reste pas grand chose. Alors 23 euros ça parait beaucoup mais si vous me salariez, ça va grimper! Pas sur que ce soit un bon calcul tout ça.


 

J'ai des pistes pour nos politiques qui parlent sans savoir :

- un guichet unique : pas besoin de courir faire des paperasseries à l'ursaf à la cpam à la carmf et j'en oublie, alors qu'ils veulent tous les mêmes justificatifs et nous envoient des milliers de courriers

- des postes de secrétaires aidés. S'installer à l'heure actuelle sans secrétaire c'est du suicide. Or une secrétaire ça coute cher. Une aide au début ça serait bien et ça permettrait de créer des emplois.

- d'informer sur les aides à l'installation déjà créées et que personne ne connait. Il semble qu'il y en ait beaucoup, vraiment beaucoup (plus d'une centaine apparemment). Mais personne ne les connait et ceux qui les ont créés ne s'en rappellent plus.

- que la sécu nous facilite la vie, qu'elle ne nous entube pas de quelques euros sur les tiers payants, qu'il ne faille pas réclamer pendant des plombes en perdant un temps considérable, qu'elle arrête de nous faire paperasser, temps de travail qui n'est pas payé tant qu'on est libéraux mais on est salarié, tout ça se paira

- qu'on arrête de vouloir envoyer des médecins dans des zones où l'Etat a tout fermé! Voir Gelule Tous mes amis médecins, jeunes, même s'ils préfèrent bosser en campagne, s'installent à la ville ou près d'une ville. Pourquoi? Parce que s'ils sont célibataires, ça bouge plus. parce que s'ils sont en couple, il y a des structures pour accueillir leurs enfants. Pour tous, parce qu'il y a la poste, des activités, parce qu'on n'est pas loin des fameuses ursaf et cpam et que c'est souvent mieux d'y aller!

...

Des idées il y en a plein mais c'est plus facile de clamer haut et fort que les jeunes médecins sont des ingrats que de faire le bilan des échecs des idées politiques de ces dernières années. Il semble qu'au ministère, ces idées passent. Et pour le commun des hommes politiques dont le maire de Trifouilly-les-Oies c'est beaucoup plus électoral de crier que c'est un scandale et de tout mettre sur le dos des médecins plutôt que sur le système en général qu'il faudrait refondre de A à Z, idée qui effraiera la population et sera générateur de grèves en tous genres.

Révolution!

 

* Edit : on me fait remarquer que je suis méchante avec le Professeur Camilleri qui était peut-être, je cite, "fait comme un mickey". Dans ce cas, bien sûr ce n'est pas de sa faute s'il dit des conneries.

 

Edit du 1 avril : Une autre réponse qui va dans le même sens : https://sites.google.com/site/reponseaumonde/

Publié le 21 Mars 2011

J'ai toujours vu ma mère s'investir dans ce en quoi elle croyait. Malgré nos difficultés de communication, malgré nos engueulades, malgré tous les reproches que je lui ai fait, je lui dois de toujours l'avoir vue se dévouer. Se dévouer à ses élèves (je pense que peu de profs aiment leur boulot et leurs élèves comme ma mère les aimait et y consacrait du temps), s'occuper d'apprendre le partage et la religion à des gamins qui préfèreraient être devant leur console, préparer des messes, soutenir ceux qui ont perdu un proche, s'investir (à fond même) dans une association qui réunit ceux qui ont eu la mal-chance d'avoir plusieurs bébés d'un coup, multipliant par là-même les problèmes. Tout ça en étant toujours disponibles pour ses 3 sales gosses qui lui en ont fait baver et un mari qui restera à jamais un ours.

Je pense qu'elle m'a montré qu'on pouvait donner pour ce en quoi on croit. Bouger les choses, à son niveau, en faisant à sa sauce et en étant convaincue que c'est possible. Trouver du temps. Presque créer du temps pour réussir à tout faire. 

A mon tour, je me suis investie, j'ai rempli ma vie. Selon les âges et mes centres d'intérêt, selon le temps disponible, selon l'actualité. J'ai participé à des actions humanitaires, à un club de maths (oui oui, à ma décharge c'était ludique, et je ne bossais pas plus à l'école, le strict minimum), à des actes politiques (je n'ai jamais posé de bloc de béton sur une ligne SCNF, je ne crois pas qu'emmerder des gens qui n'y sont pour rien soit constructif), j'ai encadré de plus jeunes que moi, etc. Et puis arrivée en médecine, j'ai lâché tout ça, je ne pouvais pas mener de front tant de choses. J'ai arrêté la natation aussi.

La médecine est devenue mon occupation principale. Les amis qui ne faisaient pas les mêmes études se sont éloignés. Petit à petit, mon cercle s'est créé avec des apprentis médecins. Je rêvais d'être médecin généraliste de campagne. Je rêvais de relations privilégiées avec mes patients, de confiance, d'une belle médecine. J'étais prête à y consacrer mon temps et ma vie personnelle, mes jours et mes nuits. Surtout ne pas se reposer. Moi-même j'allais mal, cette façon de voir remplissait mon avenir et m'empêchait de sombrer. Plus tard, j'aurais une utilité, plus tard, je me sentirais comblée. C'était un leurre.

Pendant mon internat, un jour quelqu'un m'a trainée à un conseil d'administration d'un syndicat d'internes. J'y ai trouvé ma place et consacré beaucoup de temps. Enormément de temps même à une époque. Je n'étais pas convaincue que je participerais à faire changer l'avenir de la médecine générale mais j'étais sure de l'apport humain de cette aventure et au niveau local, j'ai participé à améliorer la formation des internes, les stages, aplanir les relations avec nos responsables. Devenue remplaçante, j'ai continué sur cette lancée. On m'a demandé d'aider à créer une structure pour les remplaçants, j'ai accepté. Remplacer le jour et syndiquer le soir devenait difficile, ma vie était pleine de médecine. 

Jusqu'au jour où.

Le jour où un drame au cabinet m'a fait comprendre que la médecine ne pouvait être tout. Ce jour-là, le soutien est venu de mes amis. De celui qui ce soir-là m'a serré dans ses bras quand les larmes ont coulé. Qui m'a proposé d'aller marcher près de l'eau et de regarder le soleil se coucher. De celle qui m'a écoutée raconter cette histoire avec un regard compréhensif. S'ils savaient à quel point leur écoute et leur présence m'ont aidée.

J'ai eu beaucoup de difficultés à finir cette semaine de remplacement, je tremblais que la sirène des pompiers retentisse. Après, je ne pouvais plus aller travailler. Je n'y arrivais plus. J'étais dans une impasse. J'ai commencé à voir un psychologue.

J'ai réorganisé ma vie. J'ai cloisonné la médecine. J'ai appris à dire non aux patients, au début à l'extrême je disais non à tout et puis je me suis radoucie, j'ai recommencé la médecine rurale en fixant des limites pour ne pas en devenir esclave. J'ai allégé la fréquence de mes remplacements. J'ai abandonné le syndicat. J'ai réinstallé au centre de ma vie ma famille et mes amis, mes voyages, mes envies. Par la suite, je me suis même mariée. Depuis j'ai ajouté petit à petit des activités, je cours et je suis de nouveau dans une création d'association (médicale en plus c'est un comble)

J'aime toujours pratiquer la médecine générale mais je me tourne vers une médecine semi-rurale car c'est un bon compromis entre mon souhait de faire une bonne médecine et mon besoin de ne pas être qu'un médecin. Vivre un horrible évènement professionnel est plus facilement supportable si on a des collègues présents, si on a d'autres intérêts dans la vie, si on a des amis. Mon idée n'est plus d'aller m'installer seule au milieu de nulle part parce que ce n'est tout bonnement pas possible (pour moi, mais si certains y parviennent tant mieux). Je n'ai plus besoin de me vouer corps et âme à la médecine jusqu'au craquage. J'ai parfois besoin de rester allongée sur le canapé à regarder Hercule Poirot, ce qui peut être assimilé à ne rien faire. Une vie n'a pas forcément besoin d'être pleine à craquer.

J'aime me rappeler ce professeur qui nous avait accueillis au début de mon internat et qui nous avait dit : "un bon généraliste est un médecin qui a une vie à côté du travail". Il avait tellement raison.

L'article du Monde * regrette les médecins d'antan, disponibles 24/24 en rase campagne et corvéables à merci. J'ai remplacé nombre de ces médecins, divorcés, alcooliques, déprimés, en burn-out... Ceux qui tiennent dans la durée sont ceux qui vivent leur vie et qui ont fixé des limites. (A de très rares exceptions chez certains hyperactifs)

De nombreux patients pensent qu'un bon médecin est celui qui est dévoué et disponible tout le temps. Ils sont abusés par des "je vous prends entre deux patients" et ont l'impression d'être bien soignés car pris en charge dans la seconde qui suit le moindre pet de travers. Je pense qu'ils sont dans le faux. Un bon médecin est celui qui sera assez heureux de sa vie pour écouter et examiner ses patients correctement. C'est celui qui prend le temps de se former et de former ses patients en leur expliquant que consulter pour un rhume est une aberration ou qu'un gamin l'hiver c'est souvent malade et c'est normal. C'est celui qui tout simplement est un Homme et pas seulement un médecin.

 

 

A propos des "jeunes médecins, ces feignants qui ne s'installent pas", je vous conseille d'aller lire ici les résultats d'une enquête faite sur des internes en médecine générale par l'ISNAR-IMG qui montre que les jeunes n'ont pas envie d'aller exercer dans le sud, qu'ils veulent faire de la médecine générale et qu'ils ne souhaitent pas tous se cacher à l'hôpital. Mais que des points négligés par les pouvoirs publics comme la proximité d'une crèche ou d'une école mériteraient d'être discutés! Parce que ça dans le monde, on n'en parle pas.

 

* C'est cet article lu ce week-end qui m'a rappelé mon propre cheminement de pensée. Cet article plein d'aberrations lu pendant un week-end de rencontres avec d'autres jeunes généralistes à réfléchir sur des propositions afin de trouver des pistes pour solutionner ce problème de répartition des médecins, entre autres...

 

Publié le 18 Mars 2011

Fin de journée de consultation, je suis fatiguée, j'ai envie de me frotter les yeux, de ce geste ancestral qui veut dire "je veux aller faire dodo maintenant". Mais il n'est pas encore temps de rentrer, il reste une consultation : Ingell.

Sa mère l'accompagne. Elle ne parle pas un mot de français. Ingell se débrouille pour me décrire ses douleurs abdominales. Ingell a une grande mèche devant le visage qui cache ses yeux. Parfois un soufflement buccal fait remonter la mèche qui retombe inexorablement sur son visage. L'interrogatoire n'est pas inquiétant mais ne m'oriente pas beaucoup. Les difficultés linguistiques et la force d'inertie d'Ingell me limitent. J'espère beaucoup de l'examen.

Ingell mets un temps infini à se déshabiller et monte sur la balance, l'obésité est importante. Celle de sa mère aussi d'ailleurs. M'enfin bref, ce n'est pas le moment de divaguer sur la cause des obésités familiales : d'origine génétique ou due à une mauvaise hygiène de vie familiale, débat qui agite le net. A l'examen, je pencherai plutôt pour une constipation. Mon cerveau réfléchit. Je regarde les longs cheveux, les seins, la peau glabre, le surpoids. Je lui demande à quand remontent ses dernières règles. Et au bout de quelques secondes : "meuh je suis un garçon". Là, j'ai envie de devenir une souris et de disparaitre sous terre. Je bafouille des excuses auxquelles je ne crois pas moi-même, comme quoi son prénom m'a induit en erreur, comme quoi j'avais bien vu qu'il était un garçon. Mouahaha. Crédibilité zéro.

Nous retournons au bureau. J'explique que je pense qu'il est constipé. Il me demande Google Traductor (pourtant il va au collège en france mais bon). GT ne traduit pas très bien mais son père est dans la voiture et il parle français. Il part le chercher. Au bout de longues minutes pendant lesquelles sa mère est restée sans bouger sur sa chaise, son père arrive. Il est gros comme sa femme et son fils réunis. Je lui explique. Il me dit que son fils qui n'est d'ailleurs toujours pas revenu fait caca tous les jours. Je doute qu'il connaisse la fréquence des cacas d'un ado de 16 ans... J'imprime l'ordonnance. Ingell réapparait. Après une conférence familiale à laquelle je ne comprends rien, on m'informe qu'effectivement, il ne va pas à la selle tous les jours. Le diagnostic est confirmé.

J'ai confondu un garçon avec une fille. Une succession de facteurs : c'était le dernier patient alors je n'ai pas regardé sur le Mac si je devais appeler un homme ou une femme, j'étais fatiguée (mais bon ça n'excuse pas hein), j'ai été perturbée par un prénom que je ne connaissais pas et par l'absence de caractères sexuels secondaires masculins... Et voilà comment j'ai demandé à un garçon s'il avait des risques d'être enceinte.

Bravo!

 

Publié le 15 Mars 2011

C'est une après midi de consultation comme une autre. Les rendez-vous défilent. Il y a eu un problème en début d'après midi mais ça y est, je jugule le retard. Je me dis que c'est bon, je suis de nouveau dans les temps. Etre dans les temps n'est pas une obsession mais quand on travaille sur rendez-vous, c'est plus respectueux vis-à-vis des patients. Bien sûr, il y a toujours des impondérables, des urgences, des consultations qui nécessitent plus de temps mais dans la mesure du possible, il faut se tenir aux horaires. Un jour j'étais allée à une formation où on nous avait expliqué qu'une trop longue consultation tue la consultation et que ça n'est pas forcément plus bénéfique pour le patient. Ca ne m'empêche pas de souvent déborder. Ici le rythme est très soutenu et il ne faut pas relâcher mon attention, le CocaZero est mon arme, je rentre à la maison le soir sans neurones et incapable de me concentrer sur quoi que ce soit. J'ai connu des consultations sur rendez-vous où les temps de consultation estimés étaient plus longs. Le mauvais côté de la chose est que souvent c'est moi qui attendais parce que finalement malgré toute ma bonne volonté à poser des questions et chercher la petite bête, les patients n'étaient pas disposés à se trouver des maladies pour m'occuper (les ingrats!)

Je vois sur l'agenda électronique que le nom et le prénom du patient suivant sont allemands. Je l'appelle et lui dis bonjour. Il commence à parler, en allemand, non-stop. J'arrive à glisser que je ne parle pas allemand. Il prend un air choqué et toujours en allemand, dit qu'il ne parle pas français et limite, il aimerait ajouter que c'est un scandale, je le vois bien (Je ne parle pas allemand mais certaines phrases me deviennent familières : "moi je parle pas français" en fait partie Tout comme je parviens à Europapark à demander en allemand 2 entrées ou à commander les repas et tant que la serveuse ne me pose pas de questions tout va bien. Si elle me propose ketchup-moutarde, c'est la fin des haricots, je me décompose et me tourne vers Mr Poilu qui me sauve toujours la mise, s'il n'est pas déjà parti gambader au loin avec sa bière)

Il me montre son cou, parle toujours en allemand... Je pense qu'il a mal mais ce n'est pas évident. Peut-être s'est-il blessé en tentant une nouvelle position sexuelle avec Gerda, peut-être a-t-il trop fait de couture la tête penchée, j'en doute mais qui sait, peut-être fait-il une allergie à son T-shirt, peut-être a-t-il eu un accident de voiture... Trêve de suppositions.

Je tourne l'écran du Mac vers lui et je sors mon arme ultime : Google Traductor. Traducmed est peut-être très bien pour la base et l'urgence mais pour la grande majorité des situations que je vois en consultation, ça ne suffit pas. J'aime beaucoup GT. La traduction est immédiate. J'ai souvent des doutes sur la véracité du résultat, vu les gros yeux que les patients font ou l'air dubitatif que la lecture entraîne mais je doute quand même que ça soit si faux que ça. Incompréhensible parfois certes mais ça ne doit pas transformer "comment vous êtes-vous fait mal?" en "quelles sont vos positions sexuelles préférées?" (Oui aujourd'hui, la sexualité m'intéresse beaucoup, je viens de lire une étude là dessus).

Finalement après loooongtemps on s'en sort pas mal. J'explique l'ordonnance à Werner, sans faire de phrases dans un allemand très approximatif et avec un accent déplorable : "zwei tablets per tag, ok?"

Werner est ok, Werner s'en va. J'ai de nouveau un retard phénoménal. Werner je ne te remercie pas.

Depuis mon arrivée ici, je suis souvent confrontée à ce genre de situations. Je suis bien embêtée car je fais des efforts et pendant mon temps libre, je lis L'allemand pour les nuls et je vais sur busuu mais ce n'est pas très facile d'apprendre une langue à 30 ans, je dois vraiment être trop nulle. Le temps me manque aussi pour ça et là j'essaie plutôt d'améliorer mon anglais pour notre futur voyage. 

Mais surtout, ces Allemands qui viennent en consultation vivent en France depuis souvent de longues années. Ils ne sont pas venus par amour de l'Alsace. Ils n'ont jamais appris le français. Ils vivent ici pour les avantages fiscaux que peuvent avoir les frontaliers : travail en allemagne avec salaire plus important et paiement des impôts en france moindres, carte vitale. Ils mettent leurs enfants dans des classes bilingues dans le meilleur des cas ou des classes où on ne parle qu'allemand dans le pire. Je dis le pire car c'est dommage de ne pas profiter d'un tel avantage (oui ça existe, il y avait une classe ici en allemand créée à la demande de ces derniers lorsque tout un lotissement avait été construit pour eux) Ils oublient qu'ils sont en France et ils s'offusquent parce que moi je ne parle pas leur langue. Alors je m'offusque aussi, intérieurement, en apparence je garde un calme olympien.

En Normandie, j'ai vu de nombreux Anglais en consultation. Ils venaient s'installer en France par plaisir et raisons météorologiques (oui en normandie il pleut moins que dans certaines campagnes anglaises). Aucun d'entre eux ne s'est jamais offusqué car je ne parle pas trop mal l'anglais mais surtout la grande majorité d'entre eux apprenaient le français. (faut dire qu'acheter du pain chez Mme Michu sans parler français ça devait pas être facile, le normand n'est pas toujours accueillant)

Alors bien sûr, la normandie et l'angleterre sont séparés par une mer alors qu'ici il n'y a que le rhin, bien sûr j'espère progresser en allemand (je croise les doigts), bien sûr certains d'entre eux parlent un peu l'anglais mais quand même je me demande quelle est ma responsabilité si je n'ai pas bien compris et que je passe à côté d'un symptôme pour un problème de compréhension. Et tant que je ne m'exprimerai pas fluent in deutsch, je continuerai d'avoir peur de passer à côté de quelquechose.