Publié le 11 Avril 2011
Episode 1
La salle d'attente est simple. Quelques dépliants sur la table basse, promouvant la psychologie généalogique, des cartes de visite d'un psychologue, le yoga, au milieu de magazines politiques plus du tout d'actualité.
La porte s'ouvre :
- Bonjour
- Bonjour
Nous nous serrons la main
Je le précède dans le cabinet.
- Alors qu'est-ce qui vous amène?
- Je ne suis pas d'ici, d'habitude je vais voir quelqu'un par chez moi, je suis là pour quelques jours et là j'ai vraiment trop mal. J'ai mal toute l'année et je vis bien avec mais là pas. C'est beaucoup plus fort. Ca m'empêche de dormir. Dans la fesse et la jambe.
Il me demande de me déshabiller. Je m'allonge. Il glisse une main sous mon sacrum et une sous l'occiput. Quelques minutes passent. J'ai l'impression qu'il ne se passe rien. Il me demande de m'asseoir, il appuie un point dans mon dos. Oui c'est là que j'ai mal. Comment a-t-il deviné?
Il me papouille, me mobilise doucement. J'ai toujours l'impression qu'il ne se passe rien. Ca dure longtemps. J'ai peur que ce soit inutile. Je vais ressortir et ça n'ira pas mieux.
C'est fini.
Il m'explique que ça va aller mieux mais que le problème n'est pas physique. Enfin si bien sûr, le dos est contracturé et raide mais il pense qu'il y a autre chose. Il me dit que je devrais aller parler à quelqu'un. Mon dos n'est qu'un symptôme.
Effectivement. Au boulot, il s'est produit quelquechose d'horrible. Horrible et triste. Une mort d'enfant. Mais je me le suis pris de plein fouet. Je pleure souvent. Je ne parviens plus à travailler. La moindre sirène de pompiers me rend livide.
Il me conseille des granules à prendre en cas de problème, quand le stress est trop intense. Il me conseille de bien boire.
Je sors de l'immeuble, les larmes se mettent à couler. Il faut vraiment que j'aille voir quelqu'un.
Episode 2
Deux ans plus tard. Même salle d'attente, même professionnel.
- Alors aujourd'hui?
- J'habite ici maintenant. Depuis que nous sommes allés au snow, j'ai mal au bassin. A droite. Je saurais pas trop dire où mais j'ai mal. Tout le temps. J'ai repris la course aussi depuis quelques mois, le cardiologue m'a conseillé de reprendre le sport. Mais j'ai quand même pris 4 kilos.
- Sans manger plus?
- Ah non vraiment pas.
- Un problème cardiaque?
- Boh non, j'ai des palpitations parfois et ils ont vu un truc à l'écho et après l'engrenage, ils ont cherché un canal, enfin bref, finalement rien.
Ca commence de la même façon. Les mains sous ma tête et sous mon sacrum.
Et puis toujours ces petites pressions, cette impression qu'il ne fait pas grand chose. Sauf à un moment, il m'explique un mouvement à faire pour étirer mes psoas. C'est bien là que j'ai mal! Et curieusement bien plus à gauche qu'à droite.
Et il m'explique tranquillement que quand on prend du poids sans volume c'est qu'on fonctionne comme un garçon parce qu'on essaie d'en faire trop et de prouver aux autres et à soi-même ses capacités, que parfois on peut aussi prendre le temps de vivre, ne pas tout considérer comme une bataille à gagner.
Toujours la même consigne : boire beaucoup et se reposer la journée.
J'ai pris congés. Je suis rentrée. J'ai eu mal partout toute la journée. Le lendemain plus rien.
Epilogue
A la fin, il conseille toujours des plantes ou de l'homéopathie. Je ne prends pas de médicament. Donc ça ou autre chose, bof. Mais la première fois, j'ai acheté les granules, elles m'ont ré-assurée, elles sont encore dans mon sac, périmées peut-être, elles m'ont aidé au début. J'en ai peu pris mais je savais qu'elles étaient là. Je pense que certains auraient pu me coller sous antidépresseur ou anxiolytique. J'ai préféré consulter un psychologue. J'ai recommencé à bosser, doucement. La sirène des pompiers du premier mercredi du mois ne me rend plus malade.
A chaque fois, la douleur est partie, avec des manipulations indolores et légères. Beaucoup de délicatesse. Il a trouvé seul les points douloureux. Il met à mal le "souffrir pour guérir" cher à certains (entre autres, les fameuses "piqûres pour la douleur docteur", avoir mal pour avoir moins mal... logique floue, mais héritage du christianisme). Ici pas de craquements, pas de manipulation spectaculaire. C'était pourtant l'idée que j'avais de l'osteopathie.
A chaque fois, l'interrogatoire initial a été sobre, je n'ai rien dit de plus que ce que j'ai retranscrit ici. Et pourtant, il a mis le doigt sur ce qui n'allait pas. Il m'a aiguillée vers une autre réflexion. Comment fait-il? Est-il vraiment un mentaliste? C'est à la mode. A-t-il appris à l'école d'osteopathie à voir au delà du visible? Est-il comme cela depuis toujours et fait-il ce boulot pour exploiter cette capacité?
Notre formation en médecine actuelle ne nous apprend pas à écouter. Elle nous apprend "l'interrogatoire". Elle nous apprend un examen qui cherche les signes de ce vers quoi l'interrogatoire nous oriente. Elle nous apprend à prescrire des médicaments, des examens complémentaires. Il est rare et difficile de ne pas prescrire, la demande d'ordonnance est importante. Je ne remets pas en question les traitements, s'ils sont nécessaires. Je ne remets pas en question la médecine actuelle, je la pratique.
Il existe d'autres médecines, des façons de soigner sans traitement. Je préfère quand ces soignants ont un "vrai" diplôme et qu'ils ne sont pas seulement le rebouteux du village. Mon esprit rationnel aimerait des études sérieuses, savoir si vraiment l'acupuncture aide certaines femmes à être enceintes, si l'osteopathie peut aider dans les dépressions... En attendant, je ne ferme pas la porte. Même si parfois un courrier d'un acupuncteur parlant de "faisceaux d'énergie" me font sourire, si le patient vient après dire qu'il va mieux et qu'il veut reprendre le travail, pourquoi pas?