Publié le 5 Janvier 2012

Marie, je suis désolée. La situation n'est plus tenable. J'espère que vous ne m'en voudrez pas et que nous continuerons de travailler ensemble. Nous avons tenu cinq jours. Pour moi, cinq jours à avoir peur qu'on m'appelle le matin pour me dire que vous seriez au plus mal ou pire. Pour vous, cinq jours de plus à domicile. Pas assez, à vos yeux.

La première fois que je suis venue, j'ai bien compris que vous ne vouliez plus aller à l'hôpital, parce que la dernière fois sept semaines c'était beaucoup trop long. Vous m'avez interrogée pour savoir si je pouvais vous guérir à la maison. Vous vous fichiez bien de la réponse. De toute façon, vous ne vouliez pas partir.

Pourtant l'alarme a sonné dans ma tête à peine je vous ai vue parler. J'aurais bien aimé vous hospitaliser. Médicalement ç'aurait été souhaitable, de l'oxygène vous aurait fait du bien, un antibio en perfusion aussi.

Votre main était tellement petite et maigre par rapport à la mienne, encore mouillée d'avoir ouvert le portail sous la pluie. Je n'étais pas très bien installée comme ça, assise sur votre lit qui fait pshiiiit à chaque fois que je bouge un peu. Vous êtiez recouverte par un si gros paquet de couverture qu'on ne vous voyait presque plus. J'ai tenu votre main, vos yeux m'ont suppliée. 

Difficile décision.

Vos enfants sont un peu ambivalents et pas tous d'accord entre eux. Ils ont tendance à vous voir en meilleure forme que vous n'êtes et ils ne veulent pas vous brusquer. Mais ils ne veulent pas non plus que vous mourriez à la maison. 

On a continué quelques jours. Quelques jours à croire qu'un miracle serait possible. Quelques jours à craindre le pire aussi.

Mais les choses s'aggravent. Vous cherchez vos dernières ressources pour vous asseoir sur le bord du lit et donner le change. Votre dyspnée empire, respirer devient un effort surhumain, les signes de lutte sont là, votre saturation n'est plus prenable. Hier vous avez même vu des rats courir sur le meuble et d'autres petites bêtes le long des murs. 

Je me demande où est la limite. Je ne peux pas continuer comme ça. Je sais que si j'attend trop, vous allez mourir. Mais je ne veux pas aller contre votre volonté, j'attend votre feu vert. Malgré votre âge, vous êtes un petit bout de femme souriant. Aujourd'hui vous êtes un fantôme. 

Marie, je suis désolée. Aujourd'hui, nous n'avons plus le choix. Vos yeux ne me supplient plus. Votre sourire est las. Vous avez même préparé votre valise hier. Je prend ça comme un accord. J'appelle l'ambulance.

Il pleut encore, on entend les gouttes tomber dehors. 

J'ai bien écrit dans la petite lettre adressée à mes confrères que nous vous retrouverons le plus vite possible. Mais je ne peux garantir qu'ils ne vous gardent que quelques jours. Et c'est ça qui me gêne le plus.

 

 


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 30 Décembre 2011

- Bonjour. Je vous appelle car j'ai reçu un courrier de votre part que je ne comprends pas bien

- Quel est votre numéro?

- XXXXXX

- Ah non, on ne vous a pas envoyé de courrier

- Ben si, il est devant moi, il y a votre en-tête et tout

- ah non, c'est pas nous

- Ben si c'est vous, c'est écrit URSSAF. En plus je ne sais pas si c'est pour me demander des sous ou pas, c'est pas clair.

- C'est pas nous qui vous l'avons envoyé

- Bon, comment je fais alors?

- Ben venez nous voir

- Vous êtes à 700 kilomètres de chez moi, c'est un peu loin pour une feuille

- Comment ça se fait?

- Ca se fait que vous êtes infoutus de transférer mon dossier depuis presque 2 ans maintenant

- Ah oui, c'est vrai. Hihihihihi

- Et je fais quoi?

- Dans l'ordinateur, c'est écrit que vous ne devez pas d'argent et qu'on ne vous a pas envoyé de courrier. Au revoir

 

Je vous jure qu'elle a vraiment ri. Et j'ai vraiment peur.


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Rédigé par Fluorette

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Publié le 29 Décembre 2011

Je m'approche de la salle d'attente et j'appelle Gabriel, je ne vois personne se lever. J'attends, je sais que parfois cette salle d'attente en L me joue des tours. En plus il y a cette grosse plante qui gêne ma vision. J'ai essayé d'appeler assez fort mais ma voix est cassée en ce moment. Du fond, on ne m'a peut-être pas entendue. Je vais tenter d'énoncer plus fort quand je le vois arriver. Il marche lentement. Il me sourit. Il fait partie de ceux que j'ai plaisir à voir. Je sais déjà que, même si le problème est grave, la consultation sera facile. Je lui serre la main puis je referme la porte derrière lui.

Il me demande comment je vais. Je souris en soufflant un "bien" presqu'inaudible. Le docteur est malade, ça le fait rire. Il va bien aussi mais il vient parce qu'il a repris le vélo. Enfin, il a changé, maintenant c'est du vélo d'appartement. Il voudrait savoir si je suis d'accord. Je suis censée me souvenir qu'il faisait du vélo avant les "problèmes de sa femme". Je ne me rappelle pas avoir jamais vu sa femme, je ne me rappelle pas qu'il faisait du vélo. Je pense que ça ne fait pas assez longtemps que je le vois. Je me souviens que j'ai majoré son antihypertenseur la dernière fois. J'ai de gros doutes sur son observance. Je l'ai même noté dans son dossier.

Quand je l'examine, sa tension n'a pas beaucoup baissé. Rien de surprenant en cette période d'excès. J'essaie de faire le point sur le régime. Il me pipeaute, je le sens bien. Pas de sel, pas de sucre, et la marmotte met le chocolat dans l'alu. Il a encore pris du poids. Il avoue qu'il a mangé quelques bredeles. Je réponds qu'il a dû en manger des kilos. C'est vrai mais ce n'est pas sa faute, ils sont posés sur la table! Je réponds "ah bah oui dans ce cas là forcément" au lieu d'un plus adapté "vous avez pensé à les mettre dans le placard?".

Je refais le point. J'explique. Il sait déjà. Il est d'accord avec tout ce que je lui conseille. Il me sourit. Je vois bien qu'il reste encore le Nouvel An et qu'il n'a pas fini de manger. Je renouvelle les traitements. On verra la prochaine fois pour majorer encore, peut-être. Nous discutons du vélo d'appartement, de sa position idéale en face de la télé, de la durée des efforts et de leur fréquence, de la nécessité surtout d'y aller doucement. Il est content, il avait déjà repris mais il a eu mon autorisation. Je lui rappelle que bientôt son médecin sera retraité et que ce sera moi la prochaine fois. Il s'en rappelait très bien, il a l'air content. Il rentre chez lui.

_____________________________


J'aime les "consultations-Gabriel"*. Elles me font du bien. Certes, il faut en poser des questions pour obtenir une réponse claire, il faut répéter et se battre contre des moulins à vent, je sais que le quart de ce que je conseille ne sera pas fait et je ne parle même pas de la prise régulière des traitements ou des prises de sang. Mais j'aime.

J'aime parce que je peux leur parler franchement, les secouer parfois, répondre sans trop réfléchir à mon vocabulaire. Non seulement ils ne m'en tiennent pas rigueur mais ils viennent parfois me voir pour : avoir mon autorisation de faire quelquechose qu'en fait ils font déjà, connaître mon avis sur le traitement instauré par un spécialiste qu'ils ont enfin daigné consulter à ma demande, avoir une explication parce que la-voisine-elle-a-dit-que-si-j'avais-ça-c'était-un-cancer, parler, pleurer, demander mon avis sur une situation familiale, un problème grave où pour une fois ils suivent mes conseils...

Ces consultations-là me font du bien. Parce que je n'ai pas d'effort à faire pour être sympa et que j'ai plus de neurones à consacrer à mon travail. Certains ne se rendent pas compte que si je déploie toute mon énergie à garder mon calme après une réflexion désagréable (ou parce que consulter 2 heures après s'être mouché pour la première fois c'est abusé), je ne peux plus me consacrer à leur problème. Mon cerveau ne doit pas être assez gros.

Plus que tout, j'aime parce que ça me donne l'impression qu'un jour je serai chez moi ici. C'est difficile à expliquer mais je ressentais ça dans presque toutes mes consultations avant, loin, dans ma vie précédente. Ici le contact n'est pas le même. Mon humour (nul très certainement) passe mal, le contact est souvent difficile, je fais attention à ce que dis. Les consultations-gabriel sont mes bouées, celles qui me tiennent à la surface.

Je ne peux pas le dire à mes gabriels, mais j'aime quand ils viennent. Probablement parce que je peux les soigner comme j'aimerais qu'on me soigne.

Et parce qu'un sourire ça n'a pas de prix.




* Comme d'autres ont leur consultations kevin j'ai mes consultations-gabriel

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 22 Décembre 2011

 

Aujourd'hui je voulais poster un vieux truc, écrit il y a longtemps. Et puis ce matin, je suis simplement allée chercher le chèque de mon dernier remplacement et on m'a proposé une installation.

Ca me permet de répondre à cette question qu'on m'a déjà tellement posé : et pourquoi tu ne t'installes pas?

C'est dommage, j'avais écrit une réponse à cette question à un maire qui ne comprenait pas que sa petite ville perde ses médecins petit à petit. J'ai perdu ce courrier. Mon avis sur les problèmes posés par le remplacement et l'installation n'a pas changé. 

Je suis médecin généraliste. Je remplace depuis 4 ans. J'aime ce métier. J'aime les patients. Ce n'était pas ce à quoi je m'étais destinée en rentrant en fac de médecine, mais c'est ce que j'ai choisi, par conviction. Et je ne regrette que rarement ce choix.

J'ai été membre d'un syndicat d'internes puis d'un syndicat de médecins remplaçants parce que je crois en ce boulot. Je crois en son utilité. Je pense qu'un bon système de santé repose sur un bon réseau de généralistes.

Dans l'Eure, la pénurie se faisait sentir fortement. Je remplaçais un médecin bientôt à la retraite et ses patients me demandaient sans cesse si j'allais reprendre le cabinet. Si je disais que non, parfois ils s'énervaient et pouvaient devenir très agressifs : « c'est un scandale, pas un seul jeune médecin pour venir ici, pourtant on est gentil, on devrait les obliger ». Je les comprends. Même si je ne pense pas que la coercition soit une solution.

 

Remplacer régulièrement dans les mêmes cabinets, c'est intéressant. On a les avantages sans les inconvénients. Jaddo l'a très bien expliqué, je ne reviendrai pas là-dessus.

Remplacer c'est utile. Pour celui que l'on remplace. Pour qu'un généraliste tienne la distance, comme il n'est qu'un demi-dieu être humain, il a besoin de vacances et il a besoin d'un remplaçant.

Remplacer c'est apprendre. C'est avoir le temps pendant les périodes de pause d'ouvrir des bouquins, de chercher sur le net.

Remplacer c'est comparer les pratiques des autres et voir de quoi on est le plus proche, de savoir de quelle façon on veut travailler.

 

Après en avoir discuté avec d'autres, l'installation c'est une sacrée contrainte, c'est gérer tous les problèmes soi-même et c'est s'enchaîner :

  • Il y a beaucoup de médecins généralistes femmes. Certaines ont envie d'avoir des enfants et ne souhaitent pas bosser tous les jours, soirs et week-ends sans les voir. Certaines ont un conjoint qui souhaite travailler sans faire des heures de route tous les jours. Ce conjoint risque aussi d'être muté, or s'installer c'est s'engager sur la durée et ça peut poser problème.

  • Je pense que les jeunes n'ont aucune envie de s'installer tout seul. Un de mes remplacés avait essayé de se regrouper avec les confrères des autres villages environnants afin de trouver plus facilement un successeur. Ses confrères ont refusé (je les ai trouvés bien bêtes, ils se plaignaient déjà du surcroit de travail et allaient être un de moins). Il n'a pas trouvé de successeur. Travailler seul dans ce métier c'est dur. Ca fait du bien de pouvoir demander un avis, d'être soutenu en cas de coup dur, de pouvoir s'absenter en cas de problème. Travailler à plusieurs permet aussi d'avoir une secrétaire sur place.

  • S'installer dans une zone très rurale où les écoles, la banque, la poste... sont loin est un frein. Quand on travaille déjà beaucoup, devoir faire des kilomètres pour accéder aux services « de base » est une corvée supplémentaire.

 

Si vous m'aviez posé la question il y a 2 ans, j'aurais répondu que ma situation me convenait telle qu'elle était. Je remplaçais dans des cabinets dans lesquels je me sentais bien. Je n'avais pas les inconvénients : paperasseries, gestion des locaux, gestion financière, secrétaire, femme de ménage...

 

Depuis j'ai déménagé. Depuis un an, j'ai beaucoup de mal à trouver des remplacements. Pourtant j'accepte tout ce qu'on me propose. Et je vais tout faire pour que le site disponible dans d'autres régions le soit aussi ici.

Quand j'en trouve un, les consultations sont souvent sans rendez-vous, ce que je supporte difficilement. Je n'aime pas ouvrir la porte de la salle et y voir tous ces gens entassés, tous enfoncés dans leur manteau (mais enlevez-les, il fait chaud) qui me regardent d'un œil noir ou qui soupirent en levant leur manche pour que je vois bien leur montre (même si parfois ils ont oublié de la mettre, là c'est risible).

J'ai même fait du SOS Médecins. Mais ça va totalement à l'inverse de la médecine en laquelle je crois.

Certains des médecins que j'ai remplacés peinent à me donner le chèque (Note pour eux : c'est hyper mesquin de me dire qu'il manquait 1,2 euro dans l'enveloppe alors que je suis sure du contraire, que j'ai compté 4 fois et que l'enveloppe était parfaitement hermétique).

Certains disent du mal de mes prescriptions quand je quitte le cabinet (Note pour eux : la famille de mon mari est immense et tout me revient aux oreilles! Deuxième note pour eux : les antibiotiques c'est pas automatique!)

 

Au milieu de ça, un groupe de médecins m'a un jour téléphoné. Depuis, c'est le cabinet où je préfère travailler. Ils ne cherchent pas à m'arnaquer, au contraire. Ils sont très contents parce que les patients m'aiment bien (pas tous, évidemment, je dis souvent non). Eux ne disent pas de mal de moi dans mon dos.

Tout n'y est pas comme je le voudrais bien sûr. Mais :

  • ce n'est pas loin de chez moi ni de mon futur chez moi (faut dire qu'on achète à 700 mètres de notre actuel chez-nous),

  • la secrétaire est compétente et sympa (dans cet ordre, j'ai déjà eu des secrétaires sympas mais très mauvaises au niveau professionnel)

  • les consultations sont sur rendez-vous (ce qui ici n'est pas la norme)

  • je peux prendre mon temps pour les visites : pour écouter les personnes âgées me raconter qu'elles étaient allemandes et qu'elles ne parlent pas bien le français, pour me perdre (Note pour les mairies : la numérotation des maisons dans les rues alsaciennes n'a aucune logique, réfléchissez un peu)

  • les locaux sont neufs, c'est plus agréable. Vous avez déjà bossé dans un cabinet où il y a de la moquette sur les murs? Quand Bob, 3 ans, vomit de colère et en projette partout plein la moquette, je m'aperçois qu'il n'y a pas de nettoyant moquette (donc c'est sale depuis quand?)

  • il y a une salle de pause avec un micro-ondes et un canapé. C'est royal. Je me rappelle avec nostalgie les nombreux repas froids pris sur un coin de bureau.

  • l'emploi du temps actuel me permet de bosser 4 jours par semaine. Je veux bien faire de grosses journées, mais j'ai besoin d'une pause en milieu de semaine, et j'aime croire que si je vois mon mari le week-end, entre nous ça pourra durer. Ca me permet de progresser dans ma deuxième carrière de DJ (à DJ Hero2 hein, je ne suis pas une déesse de la nuit)

  • au total il y a 3 médecins et un groupe paramédical dans l'autre aile, et j'aime discuter avec mes collègues en me goinfrant mangeant des bredele ou du chocolat avec un thé. Nos pratiques sont différentes mais c'est enrichissant.

 

Remplacer n'a pas que des avantages. Il faut aussi toujours s'adapter à de nouvelles façons de travailler, se couler dans le moule du médecin qu'on remplace tout en restant soi-même et fidèle à ses convictions. Remplacer c'est entendre « Ah c'est vous? Mais peut-être que vous pourrez quand même remplir ce papier - mettre un traitement de cheval pour mon rhume - m'expliquer ceci? ». Remplacer c'est savoir que certains vont revenir la semaine suivante pour être surs que vous n'avez pas dit n'importe quoi.

 

Depuis décembre, j'ai ma thèse. Je n'ai plus cette excuse pour ne pas m'installer. Ca évitait de se poser la question.

 

Quand ce matin, je suis allée chercher mon chèque, le médecin m'a expliqué qu'il était malade, m'a fait le calcul de son espérance de vie. Il lui reste normalement quelques années avant sa retraite, mais il ne veut pas mourir avant d'y arriver. Il voulait savoir si je serais intéressée. Et je le serais. Il m'en avait déjà parlé pour dans 3 ans, l'échéance est tout simplement plus proche.

 

J'ai envie d'avoir mes patients à moi, éduqués par moi, gentils, qui se déshabillent sans ronchonner, qui déshabillent leur bébé en entier et pas seulement qui lèvent le body.

J'ai envie d'avoir une déco à moi et pas les photos des enfants de celui que je remplace.

J'ai envie d'organiser mon temps de travail comme je le souhaite.

J'ai envie de ne plus angoisser parce que je ne trouve pas de remplacement, parce qu'il n'y a aucun système de mise en relation des remplaçants-remplacés.

J'ai envie d'avoir une trésorerie stable.

J'ai envie d'être vraiment mon propre patron.

 

Mais je dois réfléchir. Suis-je prête à me coltiner toutes les paperasseries? Suis-je prête à supporter le collègue dont la façon de bosser me donne des boutons? Suis-je prête à prendre un prêt pour les locaux?

J'ai encore en tête le rêve de partir ailleurs. Loin. Est-ce que je l'idéalise? Est-ce que c'est une envie de fuir?

Suis-je vraiment prête à m'installer? A cet endroit?

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Rédigé par Fluorette

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Publié le 16 Décembre 2011

Suite du post précédent    

 

En rentrant de vacances, j'ai donc fait des recherches. Etre fruitarien c'est plus restrictif qu'être végétarien. Et ça ouvre sur encore plus de reflexions parce que c'est lié à tout un tas d'autres pratiques, que c'est parfois décrit comme n'étant qu'une étape vers le respirianisme et surtout que ça ne me semble pas compatible avec notre monde moderne.

J'ai tenté de faire un résumé. Ce n'est pas facile. Certains sites sont très tolérants. D'autres plus extrêmistes. Ce que j'expose est ce que j'ai trouvé. Je développe ce que j'en pense au dernier paragraphe. Si un point vous semble faux, j'ai trouvé beaucoup de données contradictoires, n'hésitez pas à préciser certains points ou à donner votre point de vue. (par contre, je supprimerai les commentaires ressemblant à du trolling)


1. DEFINITION

Selon Wikipedia, le « fruitarisme » consiste à ne manger que des fruits, noix, graines et matières végétales qui peuvent être recueillis sans abîmer de plantes (les graines sont remises en cause dans la définition des sites fruitariens). Mais il semble que cette définition est fausse puisque les fruitariens ne mangent pas de graines qui sont potentiellement sources de vie. Le principe derrière ce mode d'alimentation est de ne pas détruire de plantes pour se nourrir, ce qui peut être évité, dans une certaine mesure, si on se contente de récolter les fruits mûrs des arbres. Un fruitarien peut donc manger les haricots, les tomates, les cucurbitacées mais refuse de manger les tubercules (pommes de terre) et les épinards.

Mais ce n'est pas simple. Dans le fruitarisme, il semble qu'il y ait plusieurs courants. En effet, si la plupart semble d'accord pour exclure les tubercules de leur alimentation, il y a discorde autour des avocats par exemple. Certains ne mangent que des fruits sucrés, d'autres qu'un seul type de fruit pendant une longue période selon la saison. Certains tolèrent les légumes : poivrons, courgettes, de façon à augmenter la convivialité autour de la préparation et autour du repas.

Les oranges, ananas et kiwis sont des fruits pourraient être néfastes. Les pommes par contre sont les seuls fruits qui pourraient être mangé seuls, sans autre aliment.

Dans tous les cas, manger cru est une condition sine qua non.

 

2. POURQUOI ETRE FRUITARIEN

Le site frugivore * tend à démontrer que :

- l'homme ressemble au singe qui est frugivore

- l'homme ne mangerait pas de la viande directement sur une carcasse. Pour masquer cette aversion naturelle vis-à-vis de la viande, nous utilisons : cuisson, sauces, épices... L'homme ne possède pas de griffes ou autre arme naturelle pour tuer sa nourriture.

- "fabriquer" de la viande n'est pas écologique

- le lait de vache n'est pas adapté à l'homme. Tous les enfants devraient être allaités pendant 3 ans. On ne devrait pas utiliser de lait de vache et de produits dérivés ni pour les enfants ni pour les adultes.

- les céréales sont difficilement assimilables en l'état de graines, sauf germées

- la cuisson dénature les aliments

D'après le site, être fruitarien ça coûte moins cher : pas besoin d'une cuisine, pas besoin d'ustensiles de cuisson, moins de vaisselle... et c'est aussi plus écolo.

D'autres sites ont une approche plus centrée sur la nature et moins justificative de leur pratique. Yann Fanch** sur fructivore par exemple oriente plutôt son discours sur la recherche de spiritualité. D'autres prennent en compte la souffrance des végétaux et leurs droits à ne pas souffrir, à voyager par leurs graines, à se reproduire. Certains sites défendent même les droits des plantes, un peu comme pour les animaux.

 

* Ce site est rempli d'assertions sans fondement et n'a aucune référence bibliographique solide. J'y reviendrai.

** Yann Fanch est un chaman frugivore-respirien. Un de ses homonymes est musicien breton.


3. EFFETS SUR LA SANTE

Les fruits semblent pouvoir apporter les nutriments nécessaires au fonctionnement de l'organisme. Sur leurs sites ou ceux de leurs rassemblements, les fruitariens n'ont pas l'air complètement amorphes ni déprimés. Ils ont même un corps qui semble en bonne forme et une musculature souvent "normale".

L'un d'eux court même des marathons : son dernier en date est le Leadville Trail Ultramarathon 2011. Si on était un peu à cheval, on pourrait dire qu'il n'est pas vraiment fruitarien puisqu'il mange 20% de légumes... L'exploit reste impressionnant.

Niveau espérance de vie, il semble que certains fruitariens peuvent vivre longtemps, presque centenaires. Cependant les chiffres avancés parfois de 250 ans semblent irréalistes.

Le risque essentiel du régime est la carence en vitamine B12 qui peut entrainer :

- des symptômes digestifs : glossite, stomatite, constipation, diarrhée, anorexie

- des troubles hématologiques : thrombopénie, anémie, leucopénie

- des symptômes neurologiques : ataxie, spasticité, dépression, paresthésies, troubles de la mémoire, démence, dépression...

- chez les bébés de mère carencée : faible poids de naissance, spina bifida

La carence en vitamine B12 peut être mise en évidence par dosage de B12. Quand le dosage est douteux (entre 100 et 400) ou que la personne consomme des compléments d'algues qui faussent le dosage, il faut doser l'homocysteinémie et l'acide méthylmalonique.

Quand la carence est avérée, il est possible de supplémenter par des ampoules de B12. Les végétariens peuvent manger des céréales supplémentées alors que les fruitariens ne le peuvent pas. Les comprimés de B12 contiennent du lactose, ce qui est contraire à l'esprit du végétarisme et du fruitarisme. L'argouse est un fruit riche en B12 donc conseillé.

 

 

 

4. ENCORE PLUS LOIN dans la restriction

 

4.1. Les pommivores

Certains se basent sur l'idée que la pomme peut être le seul composant d'une alimentation et deviennent pommivores. Il est très difficile de trouver des témoignages de ce genre de pratique. (Les recherches sur le net sont parasités par le fait que d'autres sont pommivores à Apple et les termes se mélangent) 

4.2. Les liquivores

Ne se nourrissent que de liquides. C'est un peu l'étape avant le respirianisme.

4.3. Les respiriens

Dans ce courant de pensée, le conseil est le suivant, même si la formulation est présentée comme trop négative : "Pour votre santé évitez de manger et de boire, la nourriture est une drogue, la première bouchée donne déjà une sensation d'ivresse déséquilibrante qui vous coupe du vivant. De plus ce n'est pas naturel d'absorber un corps étranger à notre propre corps qui engendre la confusion et diminue les capacités, ce n'est pas propre d'excréter, ce n'est pas bien de détruire du vivant ou du minéral. On creuse sa tombe avec ses dents : manger et boire est une toxicomanie qui écourte la durée de vie et rend malheureux." Donc "il n'y a en fait pas de règles quand on est respirien-ne on mange si on veut, on boit si on veut, mais on peut s'en passer. C'est la liberté totale et peut-être aussi un chemin vers le rajeunissement si on se le programme, vers l'immortalité, au sens du non-vieillissement car un-e respirien-ne peut mourrir d'un accident de la route."

Les respiriens trouvent dans l'air qui les entourent (lumière, air, sol...) ce qu'il faut pour se "nourrir". Ils pratiquent des activités physiques, dorment très peu (3 à 5 heures par jour) et ne sont jamais malades.  Leur sang serait vert ou bleu-vert. Il est parfois question d'urinothérapie, ce qui signifierait qu'ils boivent leur propre urine.

Les explications avancées pour expliquer la possibilité de vivre sans manger ni boire sont nombreuses et parfois extrêmement farfelues : photosynthèse animale, fusion nucléaire intracellulaire,  survivalisme biologique extrême, origine inconnue dans la glande pinéale, enzymes fixateurs de l'énergie de vie, maitrise de ses propres cellules, origine extraterrienne... Pour plus de détails consulter www.respirianisme.org



5. MES REFLEXIONS

5.1. LE FRUITARISME COMME DEMARCHE ECOLOGIQUE ET ANTI-MALADIES

Le fruitarisme parait être une démarche très positive.

D'une part, quelqu'un qui se sent très écolo dans l'âme peut satisfaire son désir de diminuer sa participation à la pollution de la planète. Cependant, la notion de culture des fruits n'est que rarement abordée et on a souvent l'impression que pour se nourrir, il faut attendre que les fruits tombent de l'arbre. Vu le nombre que nous sommes sur terre, cela parait difficilement réalisable. D'autant plus que de nombreuses ressources sont (à mes yeux) gachées puisque non utilisées : graines, légumes, lait... Dans le même esprit de protection de l'environnement, les organisateurs du dernier fruktifest français ont promu la mobilité des participants par moyens non polluants. Le naturisme est pratiqué aussi, il est justifié par le besoin d'ensoleillement et de chaleur afin de mieux capter l'énergie. 

D'autre part, la multiplication des maladies dont on ne connait pas les causes, qu'on appelle "d'origine multifactorielle" fait se poser beaucoup de questions sur une origine alimentaire (surbouffe, malbouffe, toxiques entre autres). Je comprends qu'on puisse se dire que si on ne mange plus que des fruits (nous avons un a priori très positif dans notre esprit vis à vis des fruits : apport de vitamines, pas de cholestérol...), on se sentira mieux.

Les témoignages des sites internet sont intéressants. Je regrette qu'aucun ne mentionne son mode de vie. On entraperçoit parfois certaines activités professionnelles dont il font leur pub (chamanisme, guérisseurs...). On ne sait pas s'ils ont des familles, s'ils ont des enfants, s'ils parviennent à tenir quand ces mêmes enfants gribouillent un mur ou arrachent un rideau. Ou ne font-ils pas d'enfants par conviction? Les quelques informations relatives à la sexualité expliquent la nécessité de ne pas éjaculer, le plaisir devenant plutôt cérébral et sublimé.

 

5.2. Une dérive?

Beaucoup de points m'ont choquée.

5.2.1. Le risque santé

Tous les sites prétendent que ne manger que des fruits n'entraine pas de carence (hormis la vitamine B12). Cependant, il faut être sacrément vigilant pour avoir des apports corrects.

J'ai du mal à penser qu'on puisse avoir une alimentation équilibrée avec juste des fruits. Est-ce parce que je suis "conditionnée" ou parce que je ne m'y connais pas assez? Ou est-ce parce qu'effectivement ça demande un gros effort pour obtenir tous les nutriments essentiels avec des fruits?

Dans les commentaires de l'article précédent, Valérie parlait du décès de son frère suite à une pneumonie alors qu'il suivait un régime de ce genre (dans une secte)

Certains sites sont très virulents vis-à-vis du lait de vache et à propos de l'alimentation des enfants. Les croyances alimentaires sont parfois dangereuses.

5.2.2. La propagande

Le site frugivore.fr regorge d'éléments qui ressemblent plutôt à de la propagande qu'à de l'information pure. Il ne mentionne aucune étude permettant d'étayer ses assertions. La justification en est qu'on ne se vante pas d'être fruitarien ou respirien car les autres ne le comprennent pas. C'est un peu facile.

"Mais de plus en plus dans les médias, comme sur la radio France Info, on entend parler de respirien-ne-s et d'études faites sur elles et eux : en général ils et elles passent quelques semaines en clinique ou hôpital sous surveillance médicale et vidéo 24h/24. Et effectivement ils et elles n'urinent plus, ne font plus d'excrément et ont le tube digestif vide, leur poids et énergie restent constant, ou diminue un peu à cause du manque d'énergie de vie de leurs conditions d'hospitalisation. Cela défie certaines lois des sciences physiques et de la médecine universitaire. Alors quelques anti-respirianisme réclament sans cesse des études plus poussées, « des protocoles d'études plus rigoureux ». Faut-il rentrer dans leur jeu ? Faut-il accepter leur suspicion de fraude, cette lourdeur ? Faudrait-il encore plus d'études sur les respirien-ne-s ? Les anti-respirianisme resteront de toutes façon de mauvaise foi et refuseront les résultats des études comme ils refusent le débat avec nous."

Je voudrais bien savoir où ces gens ont été hospitalisés, voir leur dossier, comprendre. Savoir aussi qui refusera vraiment les résultats des études éventuelles. Par contre, il est évident que si étude il y a, financement il faut. Or, qui finance habituellement? Les labos ou les industriels. Dans ce cas, n'ayant rien à gagner financièrement à étudier cela, aucune étude ne verra le jour avant bien longtemps.

J'ai relevé quelques inepties pour l'exemple, le site en est truffé :

- "un jeûne permet de guérir une angine en 2-3 jours". Ca tombe bien, une angine guérit sans jeûner en 3 jours. 

- l'auteur justifie le fruitarisme en expliquant que l'homme n'est pas spontanément carnivore. Il prend l'exemple des hommes préhistoriques qui n'auraient pas risqué leur vie en chassant alors qu'ils ne sont pas naturellement équipés comme des prédateurs. Or les cavernes peintes montrant des hommes chassant prouvent le contraire. L'homme a chassé depuis qu'il invente des outils, pour récupérer les peaux ou la graisse et pour se nourrir.

- l'auteur mentionne que la curiosité de l'espèce a entrainé l'exploration de contrées lointaines et a nécessité de s'adaptater pour survivre. Cette adaptation serait responsable de la sédentarisation, des maladies et ainsi du raccourcissement de l'espérance de vie, du ralentissement du développement harmonieux de ses capacités mentales (équilibre sagesse-intelligence) ainsi qu'un appauvrissement génétique. Au contraire, l'espérance de vie s'allonge. Et concernant les capacités intellectuelles, ce n'est pas ce qui est décrit par les neurobiologistes. La science montre plutôt une amélioration des capacités mentales de l'homme. Il est certain que quand je regarde certaines personnes, je ne suis pas très sure qu'ils soient "sages" au sens où l'auteur l'entend. Mais l'homme de cro-magnon l'était-il plus?

- "nos reins ne peuvent éliminer que 2% des toxiques produits par la viande". Je n'ai trouvé ce chiffre nulle part dans des références sérieuses, il n'y a pas de référence sur le site.

- "notre intestin est trois fois plus long que celui des carnivores, la viande va donc se putréfier et nous rendre malades à long terme". La viande étant mâchée puis pré-digéré par l'estomac et les nutriments absorbés dans le duodenum et le grêle, il semble que la putréfaction soit une mauvaise démonstration.

- "Une seule goutte de lait, même cachée dans un gâteau, suffisait à dérégler le processus du métabolisme".

- "Dans les cahiers de la nutrition «Médecine officielle», il est noté que nos chercheurs ont découvert dans le lait de vache une molécule hautement toxique pour l’homme. Des recherches ont été effectuées afin de retirer cette molécule du lait, au lieu d’en retirer tout simplement la vente." A aucun moment, il n'explique quelle est cette molécule. C'est dommage.

- "La vergeoise n'est que du sucre qu'on a coloré". Non, la vergeoise est du sucre provenant du sirop de betterave qui a été recuit, ce qui lui donne cette couleur.

 

5.2.3. Le respirianisme et les délires

Il est difficile dans tous ces sites de faire la part entre le fruitarisme et le respirianisme. Ceux qui sont fruitariens deviennent parfois respiriens. Parfois ils reviennent en arrière et préfèrent continuer d'être fruitarien. On a l'impression qu'être respirien est l'objectif ultime et que revenir "en arrière" est une déception énorme. Or ce dernier est souvent lié à des délires. Ca consiste quand même à se nourrir de "rien". Les patients que je connais qui ne mangent pas meurent. Là non.

La modernité est beaucoup critiquée : "espérons que les perturbations des vents solaires annonceront la fin des communications artificielles modernes (mobiles, wifi, télé, radio, gps...). Pourtant ce sont les mêmes qui se plaignent de ces "artifices modernes" qui utilisent internet pour diffuser leur façon de vivre. Certains témoignages donnent l'impression d'être dans une secte. Une origine extraterrestre est souvent mentionnée. L'un explique sa joie : "je vais vers les anges, les ET, les êtres supérieurs, intérieurement". Ils prétendent capter de l'énergie qui les nourrit provenant de leur environnement : " L'énergie de vie atmosphérique peut être vu par les clairvoyant-e-s et ceux et celles qui ont le troisième œil ouvert : ce sont comme des petites fusées ou comètes blanches d'un centimètre avec un point bleu au centre à l'avant qui tournoient et disparaissent rapidement au bout d'un quart de secondes. On peut aussi voir l'énergie de vie couler lentement des branches des arbres vers le sol sans influence de la gravité."

Les respiriens mentionnent parfois la possibilité d'une vie humaine de 80 à 100000 ans (oui vous lisez bien). Je suis très sceptique vis à vis de tout ça. 

Le dernier point curieux est cette façon que les pratiquants ont de valoriser leur pratique : "c'est la plus grande forme de respect pour nous-mêmes et pour l'écologie" "plus nous consommerons de fruits, plus les fruits seront en abondance autour de nous, ce qui signifie : disparition de la fin dans le monde, disparition de la soif, éradication des maladies dégénératives humaines. Le futur est radieux : les taches du travail humain, ne serviront plus à SURVIVRE (puisque la nourriture est gratuite, car partout) mais servira à des tâches ennoblissantes, de l'intérêt commun, de progrès technologique, scientifique, philosophique, spirituelle. De vivre l'unité la plus parfaite avec la nature et les êtres humains." 

Cela semble malheureusement un voeu pieux. Si chacun mange des fruits, il y aura un problème, il faudra se battre pour ces mêmes fruits. Certains mourront de faim. L'idée est plaisante mais très idéalisée et pas en rapport avec la réalité.


 

6. LE MALAISE

J'ai passé presque une journée à lire et compulser des informations. J'ai arrêté car je commençais à me sentir vraiment mal à l'aise. J'avais peur et en même temps j'étais hyper intéressée (trop?). Je ne sais pas si c'est l'accumulation de sites ou un site en particulier mais ma petite alarme intérieure s'est allumée et j'ai eu du mal à retourner sur ces sites par la suite parce que le malaise m'a marquée.

D'après ce que j'ai lu, le fruitarisme semble une démarche consciente et intéressante. Il n'y a pas de données scientifiques sur le sujet mais il y a des gens à qui ça semble convenir, qui sont en bonne santé et heureux. Je pense avoir été gênée par le lien trop fréquent entre le fruitarisme et le respirianisme. Je pense que tous ceux qui sont fruitaristes ne sont pas dans cette dérive.

Avec le recul, je n'ai pas aimé la sur-valorisation de cette forme d'alimentation. Ils se décrivent en effet comme des gens au dessus des autres parce qu'eux touchent du doigt une spiritualité supérieure que les autres ne sont pas capables d'atteindre. Non pas parce que moi même je ne l'atteins pas, mais parce que ça ressemble à certaines idées sectaires "nous sommes des élus, nous seuls irons au paradis". La promesse est d'atteindre la "santé parfaite" et la "jeunesse éternelle" pourtant "connus depuis des millénaires". Il y a une grosse tendance à la culpabilisation si on ne le fait pas et une sensation d'échec si on n'y parvient pas. Aucun extrêmisme n'est bon. Le risque de dérive est important.

 

 

Je concluerai sur une phrase de mon ami nfkb alors que je me demandais s'il mangerait des chocolats alors que c'est un grand sportif (des chocolats en espérant se faire offrir un thé, oui je suis diaboliquement rusée), " oui, de tout, un peu".


 

 

Sources :

http://www.respirianisme.org/

http://www.fruktifest.org/

http://www.fruitarisme.lautre.net/nutrition.html

www.fructivore.org

frugivore.fr

http://culturesciences.chimie.ens.fr/dossiers-chimie-societe-article-FruitsPolyphenol.html

http://www.vitamines-sante.com/



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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Culture médicale

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Publié le 14 Décembre 2011

Elle est assise sur un banc à côté du téléphone. A côté de Mr Poilu et juste en face de moi. Son sac à dos posé à côté d'elle. J'ai du mal à ne pas la regarder. D'ailleurs, tout le monde la regarde. En coin, plus ou moins discrètement. Mais on ne peut s'empêcher de la regarder.

Ses yeux sont très clairs, un peu lointains. Ses cheveux courts, clairs aussi, secs comme du lin roui. Sa peau est pâle, si pâle qu'on croirait qu'elle n'est pas réelle. Elle porte un débardeur et un bermuda pourtant de petite taille mais trop grands pour elle qui accentuent encore sa maigreur. Car c'est bien ça que tout le monde regarde, sa maigreur. Elle est un livre d'anatomie vivant, les reliefs osseux sont marqués, le trajet de chaque muscle peut être suivi, ses veines sont saillantes, sa peau semble si fine, ses joues sont creuses. Pas un gramme de gras, nulle part. Au milieu des doudous et des gros français en vacances, elle est à part.

Mr Poilu me demande si j'ai bien les billets. Oui, oui. Ils sont posés entre nous, sur notre tas de valises et de sacs. Il fait extrêmement chaud. Avoir traversé Pointe-à-Pitre dans tous les sens dans cette moiteur nous a épuisés. 

Je ne peux m'empêcher de me demander pourquoi elle est si maigre. J'élimine mentalement les pathologies qu'elle pourrait avoir. Elle n'a pas l'air malade. Juste pâle et très maigre. Une malabsorption? Une anorexie? Je ne vois pas d'autre possibilité.

J'ai un peu soif, j'attrape le sachet et je croque un de ces petits fruits que nous venons d'acheter.

Alors elle me parle et me demande ce que c'est. Sa voix semble lointaine. Comme un effort.

- Ce matin ils appelaient ça des pommes d'amour mais dans mon souvenir ça s'appelait...

Elle me coupe :

- Des pommes malakas!

- Oui

- Mais elles sont plus rouges d'habitude?

- Je pense qu'elles ne sont pas mûres, elles ne sont pas très sucrées, ou alors il a trop plu

- Je vous demande ça car je suis fruitarienne

- Ah ok

C'est tout ce que j'ai trouvé à répondre. Les rouages dans ma tête se sont remis à tourner. Quelqu'un qui ne mange que des fruits? C'est possible?

Le bateau est arrivé. La salle entière s'est levée doucement puis est allée s'agglutiner devant les grilles. 

 

_____________________

 

Je prépare un post sur ce sujet, ça m'a beaucoup interpelée et ce que je trouve sur le sujet encore plus. J'ai du mal à finaliser. Beaucoup de données et en même temps pas assez. Ca me prend énormément de temps alors que mes ordonnanciers ne sont toujours pas commandés, que les cadeaux de noël non plus, mais promis ça va venir. 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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Publié le 22 Novembre 2011

 

Je suis une anti-thésarde convaincue. Les thèses produites au quotidien par de jeunes médecins en attente d'une validation de leur cursus produisent des travaux peu utiles voire inintéressants parfois. Nous ne sommes pas formés à la recherche. Ces travaux, même lorqu'ils sont intéressants, ne méritent pas l'appellation pompeuse de "thèse". J'ai moi-même réalisé un travail qui, s'il m'a beaucoup apporté pour mon exercice et ma façon d'appréhender les femmes en consultation grâce aux rencontres et recherches que j'ai faites en le préparant, ne fera pas avancer la médecine dans son ensemble. Personne ne la lira jamais. C'est le devenir de milliers de thèses médicales finissant dans les tiroirs des bibliothèques universitaires.

Récemment, l'un de nous a fourni une thèse qui peut prétendre à cette appellation : un travail de recherche, un travail étayé, un travail constructif qui par le sujet qu'elle étudie nous concerne tous, soignants et patients. La quantité de données compulsées est énorme. L'écriture est fluide. La thèse est magnifique (lien orientant malheureusement vers une version censurée). J'ai la chance de l'avoir téléchargé avant la censure, avant qu'on lui impose de modifier son travail. 

Il parle d'audace dans son avant-propos, il en a en effet beaucoup. Dénoncer un système en place est toujours difficile. Surtout que nous sommes formatés pour que ça n'arrive pas. A l'hôpital, recevoir les labos est obligatoire puis c'est une habitude prise et une espèce d'ambivalence justifiant tout : ce n'est pas parce qu'ils me paient à manger que je dois prescrire leur médicament... Ne soyons pas naïfs, si ça ne fonctionnait pas, il n'y aurait plus de visiteurs médicaux.  

Comme Louis-Adrien Delarue, j'ai croisé des gens qui m'ont fait réfléchir et montré que réfléchir par soi-même était bon*. Bon pour nous, bon pour nos prescriptions, bon pour les patients. J'ai mis plus de temps que lui pour comprendre les rouages du système.

Aujourd'hui, j'ai lu les questions qui lui ont été posées lors de sa soutenance. Je n'aurais pas eu son courage pour soutenir un travail d'une telle force. 

Bravo à lui, bravo pour le travail réalisé. Et merci. Son diplôme, même s'il l'obtient sous condition de censure, a un parfum de première victoire. Il y a encore du chemin mais ça donne de l'espoir. 

 

Je m'aperçois après coup que tout le monde a déjà commenté ou écrit, je publie quand même ce billet, parce qu'il me semble que face à une telle situation, il ne faut pas censurer les messages de soutien sous le prétexte qu'ils seraient trop nombreux.

 

* Bien sûr, réfléchir, c'est bon. Mais pendant nos études on apprend l'inverse : retenir bêtement des tas de trucs inutiles et surtout, ne pas remettre en question les dogmes.

 

PS : Il y a eu le jour de la publication de ce post de très gros problèmes de serveur (car une climatisation a laché), les commentaires n'ont pas été publiés, j'en suis désolée

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Publié le 10 Novembre 2011

Elle s'assoit, elle semble fatiguée.

- Bonjour madame, qu'est ce qui vous amène?

- Oh ben pas grand chose. Ça va pas trop fort.

- Pas trop fort, c'est à dire?

- Vous vous rappelez mon mari, vous l'avez vu?

- Euh...

- Ben il est mort, juste après.

- ...

On pourrait entendre un moucheron voler. J'essaie de me souvenir. De toutes mes forces mais ça ne revient pas. Pourtant j'ai reconnecté tous mes neurones qui faisaient une petite sieste. Bordel, moi et ma foutue mémoire, ou plutôt mon absence de mémoire. Montrez moi un visage ça va, mais les noms, pfiou. Alors je lui demande son prénom pour ouvrir le dossier. Là ça y est, ça remonte à plus de deux ans, j'ai écrit "j'ai expliqué au patient que je veux qu'il aille aux urgences, il refuse catégoriquement". Pourtant j'avais essayé de négocier. Deux jours plus tard, nouveau mot dans le dossier "j'ai téléphoné, il ne veut pas y aller, il préfère attendre le retour de son médecin traitant". 

- Ah oui je me rappelle maintenant. Je voulais qu'il aille à l'hôpital. Je lui avais donné le courrier.

Elle n'a pas l'air de m'en vouloir. Mais elle s'en veut, elle se dit qu'elle aurait dû l'obliger. Ils s'étaient même disputés à ce sujet, il ne voulait plus lui parler. Elle me raconte sa mort, brutale. Il n'avait pas 50 ans. Elle me parle de leur fille encore trop jeune. Elle a beaucoup à dire sur le boulot, les difficultés, l'impression d'être mal considérée malgré toutes ces années à s'investir, ses envies de "partir" comme elle dit mais sa fille est là alors non. Elle me parle, elle me parle. De tout, de rien, du mal-être, de son mari. A moi, qui me souviens de cet agriculteur têtu qui malgré mes demandes, malgré mes menaces a préféré attendre...

Et finalement elle sort son portefeuille, paie, me dit merci et s'en va.



J'ai eu besoin d'une pause après ça. Je me suis bénie de mes mots dans le dossier. J'ai béni mes neurones de se rappeler si bien alors que ça fait longtemps. Je me suis demandée si j'avais fait assez, vu le résultat on peut penser que non, mais dans mes souvenirs j'ai vraiment tout essayé. Je me rappelle très bien ce qu'elle m'avait dit au téléphone, après que j'ai usé tous mes arguments, que je n'étais que remplaçante. M'aurait-il plus écouté si j'avais été installée? Je ne suis même pas sûre. Il n'a pas écouté sa femme non plus. Pourquoi? Et pourquoi être venu consulter si c'était pour ne pas suivre ce que je lui conseillais?

Et puis une dame a frappé à la porte, comme quoi j'étais en retard dans les rendez-vous et qu'ils m'attendaient. Je crois avoir été désagréable et l'avoir renvoyée en salle d'attente. J'ai pris le temps de respirer, de ré-afficher un sourire sur mon visage et je suis allée chercher le suivant.

 

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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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Publié le 6 Novembre 2011

31 Octobre. Il fait froid. Le déguisement pour ce soir est prêt. Le parcours de l'effroi du château nous attend. Mais avant, il faut finir les visites.

Je roule. Je retourne chez celui qui a demandé ma venue car il souffrait bien trop et il fallait réévaluer sa morphine. A mon arrivée, à travers la porte vitrée, je l'ai vu dévaler les escaliers pour m'ouvrir, puis je l'ai suivi alors qu'il gambadait jusqu'à son lit pour ensuite m'ordonner d'enlever les agrafes. Il n'a pas de morphine mais je pense qu'il est complètement psy. Je n'avais pas la pince alors je suis retournée au cabinet en chercher une. Demain c'est férié, au moins ce sera fait.

En revenant j'aperçois un immense oiseau planer au dessus d'un champ. J'ai un doute à cause du brouillard qui tombe mais non, mon imagination ne me joue pas de tour, c'est bien une cigogne. Elle n'a probablement pas pu partir. L'hiver sera difficile à passer seule. Tiens, une autre. C'est déjà ça, elles seront deux. 

Dans le village, surprise, je les aperçois, elles sont 2 ou 3 posées par toit. Le village en est couvert. Je me gare pour les regarder. Elles se sont regroupées. Elles sont tellement nombreuses, il y en a partout. Je me souviens les explications entendues cet été, la période de migration finissant en septembre.

Comment se fait-il qu'elles ne soient pas encore parties?

C'est un moment rare que le regroupement des cigognes avant leur départ. Encore plus lorsqu'elles ont tardé et que leurs silhouettes se découpent sur les toits dans le brouillard. Curieusement ce soir la lune est rousse. Je m'attendrais presque à voir surgir les loup-garous...


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Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma petite vie

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Publié le 27 Octobre 2011

Je suis interne, c'est la fin de mon deuxième semestre. J'ai l'honneur d'être en stage aux urgences du CHU, stage où personne ne veut aller mais que j'ai choisi pour une histoire de distance avec mon appartement et de vacances. Et ils nous ont promis une formation de qualité, permise par "une seniorisation active et des cas intéressants adressés en centre de référence". Promesse démentie dès les premiers jours et rendant regrettable ce choix. Cependant, j'ai pris beaucoup d'autonomie. Je manie bien le téléphone et les menaces pour obtenir des examens ou des lits ou encore des avis de spés.

 
Il est 8 heures. L'heure des transmissions. Comme d'habitude, je suis arrivée un peu avant pour avoir le temps d'enfiler ma blouse et remplir mes poches de toutes ces affaires indispensables à ma pratique, incroyable comme elle pèse lourd avec tout ça. Et puis quand les médecins du jour sont en retard, ceux de la nuit partent plus tard, ce n'est pas très sympa. J'arrive devant le panneau, je soupire. Il est déjà plein, la journée va être longue.

Tout le monde arrive, petit à petit. On se dit bonjour, ceux qui finissent ont les traits tirés, les cheveux en bataille et sentent le café. Je suis contente de voir que Tony, mon infirmier préféré super compétent, est là, c'est déjà ça. 8h10, GrosChef n'est pas là. Je demande qu'on commence. Quelques patients sont en train de partir, leurs problèmes étaient gérés, ils attendaient qu'il fasse jour. Norbert en salle 3 cuve. Pour une fois, il n'a pas eu besoin de suture. Il repartira quand il sera réveillé, il criera en secouant son sac plastique qu'il n'est pas un animal et je penserai à ElephantMan. On aérera un peu le couloir, ça fera du bien à nos odorats. Deux mamies attendent d'être transférés en chirurgie pour des fractures de cols fémoraux. Des douleurs abdominales attendent l'avis du chirurgien viscéral déjà bippé. Il y a déjà quelques patients qui n'ont pas été vus. Les transmissions sont finies, ceux qui sont de repos partent au vestiaire. C'est à ce moment que GrosChef arrive, à 8h28. Il voudrait qu'on reprenne au début. Je ne suis pas d'accord et les autres sont déjà partis. De toute façon, dans cinq minutes, il aura disparu. Et en effet, quand j'attrape le chariot pour faire le point avec Tony, nous sommes seuls pour faire le tour. Il y a un patient qui l'inquiète, nous commençons par celui-là. Je fais le point avec les externes sur leurs patients, je ré-aiguille, j'essaie de les faire réfléchir. Nous venons de changer et la nouvelle fournée n'est pas très motivée. J'essaie de vider ces urgences mais plus je vide, plus ça se remplit.

A 11 heures, un des patients me pose problème. Il est envoyé par un hôpital périphérique pour un avis de chef, ce que je ne suis pas. Je finis par trouver GrosChef dans son bureau, avec d'autres chefs en train de boire des Senseo. Bien sûr, personne ne m'en propose. L'un d'entre eux finit de raconter une blague, mon problème est bien moins urgent. C'est pas comme si les urgences étaient pleines et que j'étais débordée. Ils rigolent tous, pourtant la blague était nulle. Je décris le cas, il n'excite personne. Je repars sans réponse. Quand il me voit lui sourire et hausser les épaules, Tony comprend et me tapote le dos. Il me conseille d'aller boire un verre d'eau. On fait un peu gaffe depuis la pyélonéphrite d'une de mes co-internes.
A midi tapante, GrosChef passe me dire qu'il va manger avec ses collègues de l'autre côté de la rue, à l'internat. Qu'il n'y ait plus un seul chef ne leur pose pas problème. Selon moi, pour ce que leur "présence" change, ils peuvent bien tous aller manger. 
A 13h15, Tony me fait la bise et s'en va en me souhaitant bon courage. On attend un déchocage annoncé par le smur. Je ne stresse plus pour ça depuis longtemps mais je prend quelques minutes pour aller aux toilettes, on ne sait jamais. En attendant, j'enchaine les entorses, plaies et autres problèmes urgents trainant pourtant depuis plusieurs semaines. Je vois les gyrophares à travers les fenêtres fumées. J'ouvre les portes du déchoc, j'écoute le résumé du médecin, qui m'a d'abord demandé où était mon senior, j'ai souri, j'examine le patient, j'hurle dans le couloir que j'ai besoin d'une infirmière. L'une d'elles arrive, c'est une nouvelle, elle n'est pas encore au point niveau course dans le couloir. J'appelle le scanner. Je cherche mes externes pour m'aider à brancarder, tous semblent avoir disparu, ils doivent être dans la même dimension parallèle que les brancardiers. Je brancarde seule, ça me rappelle que j'ai mal au dos, heureusement que c'est pas loin. Mais si on m'avait demandé mon avis avant les travaux, les couloirs seraient droits, ce serait plus simple et ça éviterait d'abimer les coins de murs. Je potine avec le radiologue en attendant que la machine ait fini, il m'informe de la prochaine soirée à laquelle je n'irai probablement pas. Les réas acceptent mon patient, c'est toujours ça.
A 15h, une collègue des urgences médicales me propose d'aller manger. J'attrape un externe pour lui proposer. Ils y sont déjà tous allés. J'ai une soudaine envie de mordre. Alors que je suis presque dehors, une famille me demande des nouvelles d'une femme que je n'ai jamais vue mais qui était là hier. Je leur demande de voir avec l'accueil où elle peut être passée. Ils sont scandalisés que je ne m'occupe pas d'eux.
A l'internat, il n'y a plus grand chose à manger. Je trouve un peu de pain, des carottes râpées et des yaourts. C'est con, j'avais faim. Au moins, il y a de l'eau.
15h20, à mon retour, c'est de nouveau Beyrouth... J'ai un petit coup de mou mais je continue. C'est répétitif. Mais ça progresse. Presque tous les patients ont une destination à côté de leur nom. Je n'aime pas laisser des trucs en cours pour les suivants, je suis plutôt contente là.

A 17h55, GrosChef s'assoit en salle de soins sur un siège tournant et fait le con. Il fait des réflexions salaces à une des infirmières. Il secoue son stétho. La relève arrive. GrosChef commente toutes mes transmissions. Il n'a pas vu ni touché un seul patient de la journée, il se permet de dire "je t'avais dit de demander ça" et de regarder les autres comme si j'étais débile. Il ajoute en se levant que la journée a été dure et qu'il est fatigué. Il sort de la pièce en criant "bon courage".

Connard.

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Rédigé par Fluorette

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