Les marées

Publié le 1 Octobre 2013

Le froid est revenu, signifiant la fin de l'été. Les jours raccourcissent et la nuit est tombée. A travers la vitre, je vois le chat qui miaule, je lui ouvre et me penche pour le caresser. Cet ingrat file sous ma main et court se ruer sur ses croquettes sans m'accorder un regard. Je reste quelques secondes pensive, me demandant l'intérêt de nourrir un animal qu'on ne peut toucher. Puis je me dirige vers le halogène et d'un clic éclaire le coin du canapé. J'attrape le plaid gris et m'y enroule.

Dehors, la pluie commence à tomber. L'eau s'écoule dans les gouttières, créant une mélodie douce à mes oreilles. Je la vois ruisseler sur la baie vitrée, déformant les lumières des éclairages publics.

Je me cale bien dans le canapé et caresse la couverture du livre en détaillant la photo. Une femme seule face à la mer. Je relis le post-it que ma mère a collé "J'ai bien aimé ce livre. Peut-être l'aimeras-tu aussi. Bonne lecture et bon courage pour tout. Maman". Je soupire. Pour tout... Maman, si tu savais tout. Associé, les insomnies, la boule au ventre, les palpitations, les émotions...

Le chat se nettoie sur le fauteuil en velours. Il est dans sa bulle. Je n'existe pas. Il ne me voit pas.

Il était une fois un homme. Barbu et bienveillant. Il vivait sur une île, dans une maison de pierre.

Je suis déjà sur l'île, j'entends la mer qui claque contre la falaise faisant rouler les galets, je vois l'écume qui s'échoue dans la crique. J'observe les mouettes voler. J'entends le bruit des casiers à homards quand on les sort de l'eau et qu'on les claque sur le fond du bateau. Je suis protégée par mon ciré mais j'ai les mains rongées par le sel et mon bonnet humide ne tient plus mes oreilles au chaud.

Le chat a négligemment glissé du fauteuil et me regarde avec insistance, ouvrant étrangement la bouche pour miauler silencieusement. Je dis non, baisse les yeux vers mon livre. Je sens son regard et finis par me lever pour ouvrir la porte. La pluie a redoublé d'efforts. L'eau ruisselle dans les gouttières, sur les branches des arbres, s'étale sur la table de jardin... Le chat regarde dehors, me regarde, hume l'air humide et finalement décide de ne pas sortir. Je ferme la porte avant d'aller mettre l'eau à chauffer.

Pendant que le thé infuse, je retourne sur l'île, appuyée contre la table, tenant le livre d'une main et le pouce de l'autre main dans la bouche. Les actes que nous commettons par amour sont les meilleurs de tous. Grâce à eux, le monde mérite que l'on s'y attarde. Mmmh, oui peut-être... J'emporte le thé au salon.

Le tic-tac de l'horloge me berce. Le vent fait crépiter le feu. Le bruit de l'eau est continu. C'est si cristallin qu'on dirait des tintinnabulements. Le chat est venu se blottir entre mes pieds, sur le plaid. Surtout pas trop près, que je ne puisse pas le toucher.

Quand elle découvrit qu'elle ne pouvait avoir d'enfants, Abigaïl ne pleura pas. Elle s'assit, les mains sur les genoux, pour considérer la chose. Il y a une explication. Je ne sais pas laquelle - mais il y en a une. Un ferme hochement de tête.

Je t'aime toujours.

Je sais.

Elle lui tapota la main.

Moi aussi je t'aime toujours.

Et ce monde est toujours merveilleux.

Ainsi, pas de culpabilité. Sa femme est heureuse. Tout ce qu'il voulait depuis qu'il vit Abigaïl pour la première fois.

La gorge me serre. La maison craque. LePoilu me manque. Sa chaleur. Sa présence. Son sourire. Encore douze jours. Plus que douze jours. Ces déplacements considérés comme des honneurs faits à l'"élite de Multinationale". Ne pas trop y penser.

Abigaïl renifle. Elle connut le désespoir. Elle perdit toute foi dans le monde et n'eut plus rien à quoi se raccrocher. Oh comme elle voulait que ces histoires de Folklores et Mythe fussent vraies. Et puis il y eut Jim. Dieu soit loué pour Jim. Dieu soit loué pour ses mots magnifiques, son sourire nerveux. Dieu soit loué pour la façon dont il prononça son prénom - soigneusement, admirablement, comme on dit merci quand on le pense du fond du cœur. Il était sérieux, sûr et fiable. Elle adorait le voir entrer dans une pièce. Un feu, tout simplement. Sans lui, aurait-elle jamais trouvé la lumière? Sans lui son cœur, du moins, serait mort.

Les souvenirs reviennent. La déprime. Un hiver difficile. Les falaises, le froid, la pluie. Et au printemps, un premier regard. Un tam-tam. Hotel California. Des baisers. Des mojitos, évidemment. Son sourire. Sa main dans la mienne depuis.

Il pleut toujours. Tellement. Je me lève, choisis une bûche, la pose sur les braises, contemple leur rougeoiement.

Un feu oui, tout simplement.

Mes yeux picotent et se ferment. Ma main a de plus en plus de mal à tenir le livre. Je ne saurai pas ce soir qui est l'homme-poisson. Je ferme le livre, je repousse le plaid doucement autour du chat.

Il y a plus en ce monde que l'existence que nous vivons. Il y a tout un autre monde, sous les vagues.

Garder l'espoir.

Les extraits sont de Susan Fletcher, dans Les reflets d'argent. Chez Plon. Merci maman.

Rédigé par Fluorette

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lucas arthur 11/11/2015 19:13

Merci beaucoup pour ce sujet.
mes meilleures salutations :)

Aveyro 21/10/2013 20:35

"L'Homme-poisson me pose la question suivante : qu'est-ce qui fait une bonne histoire Tu racontes de bonnes histoires.
J'y réfléchis. Puis je dis il faut qu'il y ait du bonheur -des gens qui le trouvent. Il faut un paysage qui nourrisse l'esprit, et soit si parlant qu'on ait l'impression d'y être. Il faut de l'amour. Peut-être un peu de tristesse. Et il faut un voyage, d'une façon ou d'une autre." (S. Fletcher)

Merci Fluorette pour le voyage, la lecture de ce livre, la lecture de tes histoires.

Fluorette 25/10/2013 13:38

Merci pour ce mot, qui me touche.
Oui il faut tout ça. Un voyage, quoi qu'il arrive.
Merci.

Benoit 02/10/2013 22:14

Plein de pensées qui t'accompagnent depuis le grand ouest.

Fluorette 06/10/2013 13:50

C'est réciproque. Je pense souvent à vous.

Babeth 02/10/2013 11:22

Au fait, ça se mange le chat?
Si j'avais pas été un peu occupée en ce moment je serais bien venue te tenir compagnie (et piquer la place du chat, il n'a rien à faire sur le fauteuil en velours d'abord!).
Des bises "virtuelles", en attendant les vraies :-)

Fluorette 02/10/2013 16:48

En temps de guerre, ça se bouffe oui. En plus, là ils sont un peu gras...
LePoilu lutte terriblement pour lui faire comprendre que le fauteuil ce n'est pas pour lui. Mais je crois qu'il fait exprès de ne pas comprendre...
Biz

Elfyeth 01/10/2013 14:30

Comme toujours votre post est touchant, rempli d'émotion. C'est comme si on était avec vous! Vous devriez peut-être un jour écrire un livre, c'est un régal de vous lire. Le pouce dans la bouche, je connais! Rien de mieux pour se détendre, mais aussi pour comprendre en profondeur ce que l'on est en train de lire. Bon courage… on pense à vous.

Fluorette 02/10/2013 16:46

Oui, un vrai livre, une vraie histoire, après celui qui est déjà en cours :)
Merci