Partager l'article ! La culpabilité de ne pas travailler assez: Fin de ma huitième semaine. Avant-dernière consultation de la journée, la trentiè ...
Fin de ma huitième semaine.
Avant-dernière consultation de la journée, la trentième-deuzième* : Mme Z me demande à la fin de la consultation comment faire quand elle est malade. Je ne comprend pas bien, je lui demande de m'expliquer. Comme elle avait mal depuis longtemps, qu'elle a appelé hier et qu'elle n'a eu rendez-vous qu'aujourd'hui, elle voudrait savoir comment faire pour avoir un passe-droit le jour où elle aura une urgence. Je lui explique que nous avons choisi de travailler sur rendez-vous, que si l'urgence est réelle, nous ajoutons mais que nous ne pouvons faire plus. Certains viennent de loin pour ça car ils ne veuvent plus attendre des heures en consultation libre. La grande majorité des "urgences" sont des rhumes ou des fièvres ayant commencé une heure avant l'appel ou mieux, un problème persistant "depuis 3 semaines mais là on part en vacances, vous comprenez..."
Dernière consultation, la trente-troisième : Mme Y a eu de la fièvre et aujourd'hui, son nez et ses yeux coulent. Elle est scandalisée de ne pas avoir eu rendez-vous avant "quand même, pour moi!". Mme Y a eu un cancer, ça fait déjà un long moment qu'elle est en rémission mais le centre anti-cancéreux l'a bien conditionnée**. Elle doit consulter dès qu'elle est un peu malade, tout de suite! Je soutiens ma secrétaire, trente heures de délai me semblent raisonnables pour un rhume. Je lui explique que mes journées ne sont pas extensibles et que je ne peux pas faire plus. Je me justifie et ça m'énerve de le faire car je pense que je n'ai pas à le faire. Par la suite, je cède sur les antibiotiques en injection car je n'en peux plus.
En rentrant je me dispute avec MrPoilu car j'en ai marre des consultations inutiles et des reproches divers et variés. Il n'y est pour rien. Mais il ne comprend pas que je sois si fatiguée.
J'arrive au cabinet à 7h40 le matin, le temps de préparer le thé, de regarder des bios, de ranger 2-3 paperasseries, la matinée commence déjà. Selon l'organisation du jour, je visite ou je consulte. J'essaie de boire et d'aller aux toilettes souvent. Je mange vite, des plats préparés le plus souvent, que je déconseille à mes patients car trop salés. Je règle les problèmes de la SCM, demie-dalle par demie-dalle. Je rentre le soir entre 19h30 et 21h, épuisée.
Sur mon jour de repos, je dors un peu, je gère cette put* de SCM et son déficit colossal en plus de ma propre compta et de mes conflits urssafiens entre autres. Et j'essaie de me forcer à penser à autre chose et de distraire mon esprit.
Je ne peux pas faire plus. Et de toute façon je sais que plus je ferai, plus la demande sera importante. L'offre crée la demande.
Je fais mon boulot du mieux que je peux mais après 8 semaines, j'ai déjà un mal de dos qui ne part pas. J'ai pris une heure pendant mes visites jeudi pour aller chez le kiné parce que ressembler à robocop n'aide pas à bosser, c'est un peu mieux mais bof. J'ai de nouveaux patients qui arrivent parce que je suis "la nouvelle" et parce que nous travaillons sur rendez-vous. Trois de mes confrères partiront à la retraite prochainement. Je n'ai pas le temps de mener tous les combats que j'aimerais. J'ai des tas de posts en cours sur la politique actuelle de santé que je ne parviens pas à boucler. Je ne trouve pas de remplaçant pour mes vacances en septembre et ça m'angoisse. J'ai rendez-vous au conseil de l'ordre pour "discuter" mais je sais que j'irai pour me faire remonter les bretelles parce que j'ai déjà ouvert trop ma bouche pour une "tout fraiche installée" comme ils me l'ont écrit, pourtant j'ai encore tellement à dire. J'aimerais prendre des cours d'apiculture. J'aimerais rentrer chez moi, là-bas près de l'eau, avant la date lointaine prévue mais ce n'est pas possible.
J'essaie d'appliquer ce que je dis aux gens "prenez soin de vous, personne ne le fera à votre place" mais je ne suis pas très douée. Je ne parviens pas à m'ôter cette culpabilité du "comment fait-on si vous n'êtes pas là?" et "la médecine est un sacerdoce". Il faut encore travailler là dessus.
Ce week-end, je suis d'astreinte, donc joignable 24/24, mais je vais essayer de prendre soin de moi. Je vais commencer par aller me moquer de MrPoilu qui doit profiter de son nouveau casque audio pour regarder des DragonBall en douce, à 30 ans. Héhéhé.
Bon week-end à tous
* Je fais en ce moment trop de consultations à mon goût. Trop de demandes, difficiles à réguler par téléphone, les gens ayant tendance à dramatiser la situation pour voir quelqu'un rapidement. Des patients très exigeants peu éduqués par mon prédécesseur et mes associés. J'atteins les limites au niveau volume de travail pour un travail de qualité.
** D'ailleurs, j'en profite pour remercier les centres quels qu'ils soient pour ces petites phrases "consultez votre médecin tout de suite" (sans remettre en cause par la suite quand ce n'est plus nécessaire puisqu'il n'y a plus de chimio) ou "on fera tout pour que votre douleur soit à zéro". En tant que médecin de base, c'est à nous après de jongler avec ça.
- Je ne vais pas faire la prise de sang monsieur, je ne trouve pas de veine
- Mais si elle est là! Là! dit-il en appuyant avec son gros doigt dans le gras
- Je ne veux pas piquer monsieur
- Mais piquez-moi!
Je pique là où il montre Et c'est raté...
- Ben forcément vous n'avez pas piqué où il fallait, je la sentais moi!
Mon blog raconte des histoires de patients, ma vision de la médecine, mon évolution dans ce boulot et dans ma vie.
Vous pouvez vous reconnaitre dans les histoires de patients racontées ici. Chacun d'entre nous le peut. Ces histoires sont des archétypes, les gens sont les mêmes partout. Un médecin est soumis au secret médical. Les noms sont toujours de mon invention. Je modifie les lieux et les dates pour qu'aucune identification ne soit possible. Je ne parle que de pathologies ou d'histoires courantes qui peuvent nous toucher tous. Certains textes sont anciens, d'autres plus récents. Certains sont romancés, d'autres moins, mais ma vision des évènements déforme la réalité. Je doute que nous nous croisions vraiment un jour même si le monde est parfois petit. Si vous vous sentez concernés par un texte, n'hésitez pas à me contacter.
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