La culpabilité de ne pas travailler assez

Publié le 25 Février 2012

Fin de ma huitième semaine. 

Avant-dernière consultation de la journée, la trentième-deuzième* : Mme Z me demande à la fin de la consultation comment faire quand elle est malade. Je ne comprend pas bien, je lui demande de m'expliquer. Comme elle avait mal depuis longtemps, qu'elle a appelé hier et qu'elle n'a eu rendez-vous qu'aujourd'hui, elle voudrait savoir comment faire pour avoir un passe-droit le jour où elle aura une urgence. Je lui explique que nous avons choisi de travailler sur rendez-vous, que si l'urgence est réelle, nous ajoutons mais que nous ne pouvons faire plus. Certains viennent de loin pour ça car ils ne veuvent plus attendre des heures en consultation libre. La grande majorité des "urgences" sont des rhumes ou des fièvres ayant commencé une heure avant l'appel ou mieux, un problème persistant "depuis 3 semaines mais là on part en vacances, vous comprenez..."

Dernière consultation, la trente-troisième : Mme Y a eu de la fièvre et aujourd'hui, son nez et ses yeux coulent. Elle est scandalisée de ne pas avoir eu rendez-vous avant "quand même, pour moi!". Mme Y a eu un cancer, ça fait déjà un long moment qu'elle est en rémission mais le centre anti-cancéreux l'a bien conditionnée**. Elle doit consulter dès qu'elle est un peu malade, tout de suite! Je soutiens ma secrétaire, trente heures de délai me semblent raisonnables pour un rhume. Je lui explique que mes journées ne sont pas extensibles et que je ne peux pas faire plus. Je me justifie et ça m'énerve de le faire car je pense que je n'ai pas à le faire. Par la suite, je cède sur les antibiotiques en injection car je n'en peux plus.

En rentrant je me dispute avec MrPoilu car j'en ai marre des consultations inutiles et des reproches divers et variés. Il n'y est pour rien. Mais il ne comprend pas que je sois si fatiguée.

 

 

J'arrive au cabinet à 7h40 le matin, le temps de préparer le thé, de regarder des bios, de ranger 2-3 paperasseries, la matinée commence déjà. Selon l'organisation du jour, je visite ou je consulte. J'essaie de boire et d'aller aux toilettes souvent. Je mange vite, des plats préparés le plus souvent, que je déconseille à mes patients car trop salés. Je règle les problèmes de la SCM, demie-dalle par demie-dalle. Je rentre le soir entre 19h30 et 21h, épuisée.

Sur mon jour de repos, je dors un peu, je gère cette put* de SCM et son déficit colossal en plus de ma propre compta et de mes conflits urssafiens entre autres. Et j'essaie de me forcer à penser à autre chose et de distraire mon esprit. 

 

Je ne peux pas faire plus. Et de toute façon je sais que plus je ferai, plus la demande sera importante. L'offre crée la demande.

Je fais mon boulot du mieux que je peux mais après 8 semaines, j'ai déjà un mal de dos qui ne part pas. J'ai pris une heure pendant mes visites jeudi pour aller chez le kiné parce que ressembler à robocop n'aide pas à bosser, c'est un peu mieux mais bof. J'ai de nouveaux patients qui arrivent parce que je suis "la nouvelle" et parce que nous travaillons sur rendez-vous. Trois de mes confrères partiront à la retraite prochainement. Je n'ai pas le temps de mener tous les combats que j'aimerais. J'ai des tas de posts en cours sur la politique actuelle de santé que je ne parviens pas à boucler. Je ne trouve pas de remplaçant pour mes vacances en septembre et ça m'angoisse. J'ai rendez-vous au conseil de l'ordre pour "discuter" mais je sais que j'irai pour me faire remonter les bretelles parce que j'ai déjà ouvert trop ma bouche pour une "tout fraiche installée" comme ils me l'ont écrit, pourtant j'ai encore tellement à dire. J'aimerais prendre des cours d'apiculture. J'aimerais rentrer chez moi, là-bas près de l'eauavant la date lointaine prévue mais ce n'est pas possible.

J'essaie d'appliquer ce que je dis aux gens "prenez soin de vous, personne ne le fera à votre place" mais je ne suis pas très douée. Je ne parviens pas à m'ôter cette culpabilité du "comment fait-on si vous n'êtes pas là?" et "la médecine est un sacerdoce". Il faut encore travailler là dessus.

 

Ce week-end, je suis d'astreinte, donc joignable 24/24, mais je vais essayer de prendre soin de moi. Je vais commencer par aller me moquer de MrPoilu qui doit profiter de son nouveau casque audio pour regarder des DragonBall en douce, à 30 ans. Héhéhé.

Bon week-end à tous

 


 

* Je fais en ce moment trop de consultations à mon goût. Trop de demandes, difficiles à réguler par téléphone, les gens ayant tendance à dramatiser la situation pour voir quelqu'un rapidement. Des patients très exigeants peu éduqués par mon prédécesseur et mes associés. J'atteins les limites au niveau volume de travail pour un travail de qualité.

** D'ailleurs, j'en profite pour remercier les centres quels qu'ils soient pour ces petites phrases "consultez votre médecin tout de suite" (sans remettre en cause par la suite quand ce n'est plus nécessaire puisqu'il n'y a plus de chimio) ou "on fera tout pour que votre douleur soit à zéro". En tant que médecin de base, c'est à nous après de jongler avec ça.

 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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27/03/2012 13:03

Courage courage !!!
Installée depuis un peu moins d’un an je ressens parfois cette culpabilité dont tu parles…..je ne consulte que 7 demi-journées et me suis parfois entendu reprocher de ne pas être là tous les
jours….
Mais je balaye vite cette culpabilité en me rappelant que ce mode de fonctionnement est pour moi essentiel pour conserver une écoute et un travail que j’espère de qualité.
Les patients s’adaptent pour la plupart, certains vont ailleurs, d’autres arrivent…….
J’espère arriver à garder cet équilibre qui me permet de venir travailler avec plaisir ( moi aussi avec ma réserve de thé !)
J’espère que tu trouveras rapidement le tien.
Ne te laisse surtout pas bouffer, lève le pied, tu ne tiendras pas longtemps. Et puis plus tu en donnes plus ils en voudront.
Courage!

docles2A 12/03/2012 08:14

pour les rdv nous demandons que les renouvellements soiente demandés 8 jours avant sinon le pharmacien dépanne (il a le droit); Pour les gens pressés nous gardons 1 à 2 rdv par demi journée que la
sevretaire remplit la demi journée d'avant seulement;
pour les horaires ,j'ai les mêmes que ceux de la secrétaire alors que mes collegues continuent 30 minutes de plus mais STOP. A toi de fixer des limites qui feront raler les gens mais qui te feront
du bien!!
bon courage

Radéchan 03/03/2012 01:49

La vie après le travail c'est la vraie. Le boulot c'est un rôle qu'on joue.

T'as compris le fond, la forme va suivre d'elle-même ;)

Fluorette 05/03/2012 21:41



C'est la forme la plus dure...



BabydoOc 29/02/2012 19:57

Ben voilà, tu as résumé une bonne part de ce qui me fais peur dans l'installation (et la médecine libérale en générale). En ce moment, même mes conversation avec des amis tournent sur le sujet des
"médecins qui veulent pas prendre plus de patients mais comment on va faire nous si on est malade il nous faut bien un médecin quand même?". Je n'ai pas de solution. Je vois bien les propositions
ci-dessus, je ne sais pas si je serais capable de me les appliquer à moi-même, trop formatée par les années d'études à entendre que je suis corvéable à merci. J'espère que toi tu en seras capable.
Lève le pied, vraiment. Y a une vie après le travail. Et elle est importante.

Fluorette 02/03/2012 06:46



Il y a une solution : l'éducation. Mais nous ne devrions pas être les seuls à la faire. La campagne antibio ne suffit pas.


La vie après le travail c'est la vraie. Le boulot c'est un rôle qu'on joue.



Malou 27/02/2012 12:21

Je pense qu'après la campagne de santé sur la limitation des anti biotiques... Il devrait y avoir une campagne sur comment soigner les maux bénins du style : "Un rhume c'est rien n'embêtez pas
votre médecin !!!"
Plus jeune une fille de médecin me racontait que son père "prescrivait" une boite de mouchoirs pour ses enrhumés...
Il m'est arrivé parfois d'avoir des consultations "inutiles" pour ma fille maux de tête tournis pleurs... et bien meilleure mine chez le médecin... la honte..
Les gens râleront toujours c'est un fait que vous vous épuisiez à la tache jusqu'au burn out ou l'AVC ou que vous aménagiez votre temps... Quitte à mettre quelques affiches perso sur les murs de la
salle d'attente afin d'"éduquer" vos patients en plus c'est instructif ça évite de devenir hypocondriaque via internet ( vidéo sympa : bref j'ai été aux urgences).. A mon tour même si je ne vous
connais pas et que je ne suis pas de la profession de vous dire :
Prenez soin de vous
Malou

Fluorette 02/03/2012 06:43



Il y aurait un énorme post à faire sur l'éducation des patients. Ils ne sont pas seuls responsables. Mais le bon sens a disparu pour céder la place à une inquiétude exacerbée et un besoin d'être
rassuré.


Merci