Werner, 56 ans

Publié le 15 Mars 2011

C'est une après midi de consultation comme une autre. Les rendez-vous défilent. Il y a eu un problème en début d'après midi mais ça y est, je jugule le retard. Je me dis que c'est bon, je suis de nouveau dans les temps. Etre dans les temps n'est pas une obsession mais quand on travaille sur rendez-vous, c'est plus respectueux vis-à-vis des patients. Bien sûr, il y a toujours des impondérables, des urgences, des consultations qui nécessitent plus de temps mais dans la mesure du possible, il faut se tenir aux horaires. Un jour j'étais allée à une formation où on nous avait expliqué qu'une trop longue consultation tue la consultation et que ça n'est pas forcément plus bénéfique pour le patient. Ca ne m'empêche pas de souvent déborder. Ici le rythme est très soutenu et il ne faut pas relâcher mon attention, le CocaZero est mon arme, je rentre à la maison le soir sans neurones et incapable de me concentrer sur quoi que ce soit. J'ai connu des consultations sur rendez-vous où les temps de consultation estimés étaient plus longs. Le mauvais côté de la chose est que souvent c'est moi qui attendais parce que finalement malgré toute ma bonne volonté à poser des questions et chercher la petite bête, les patients n'étaient pas disposés à se trouver des maladies pour m'occuper (les ingrats!)

Je vois sur l'agenda électronique que le nom et le prénom du patient suivant sont allemands. Je l'appelle et lui dis bonjour. Il commence à parler, en allemand, non-stop. J'arrive à glisser que je ne parle pas allemand. Il prend un air choqué et toujours en allemand, dit qu'il ne parle pas français et limite, il aimerait ajouter que c'est un scandale, je le vois bien (Je ne parle pas allemand mais certaines phrases me deviennent familières : "moi je parle pas français" en fait partie Tout comme je parviens à Europapark à demander en allemand 2 entrées ou à commander les repas et tant que la serveuse ne me pose pas de questions tout va bien. Si elle me propose ketchup-moutarde, c'est la fin des haricots, je me décompose et me tourne vers Mr Poilu qui me sauve toujours la mise, s'il n'est pas déjà parti gambader au loin avec sa bière)

Il me montre son cou, parle toujours en allemand... Je pense qu'il a mal mais ce n'est pas évident. Peut-être s'est-il blessé en tentant une nouvelle position sexuelle avec Gerda, peut-être a-t-il trop fait de couture la tête penchée, j'en doute mais qui sait, peut-être fait-il une allergie à son T-shirt, peut-être a-t-il eu un accident de voiture... Trêve de suppositions.

Je tourne l'écran du Mac vers lui et je sors mon arme ultime : Google Traductor. Traducmed est peut-être très bien pour la base et l'urgence mais pour la grande majorité des situations que je vois en consultation, ça ne suffit pas. J'aime beaucoup GT. La traduction est immédiate. J'ai souvent des doutes sur la véracité du résultat, vu les gros yeux que les patients font ou l'air dubitatif que la lecture entraîne mais je doute quand même que ça soit si faux que ça. Incompréhensible parfois certes mais ça ne doit pas transformer "comment vous êtes-vous fait mal?" en "quelles sont vos positions sexuelles préférées?" (Oui aujourd'hui, la sexualité m'intéresse beaucoup, je viens de lire une étude là dessus).

Finalement après loooongtemps on s'en sort pas mal. J'explique l'ordonnance à Werner, sans faire de phrases dans un allemand très approximatif et avec un accent déplorable : "zwei tablets per tag, ok?"

Werner est ok, Werner s'en va. J'ai de nouveau un retard phénoménal. Werner je ne te remercie pas.

Depuis mon arrivée ici, je suis souvent confrontée à ce genre de situations. Je suis bien embêtée car je fais des efforts et pendant mon temps libre, je lis L'allemand pour les nuls et je vais sur busuu mais ce n'est pas très facile d'apprendre une langue à 30 ans, je dois vraiment être trop nulle. Le temps me manque aussi pour ça et là j'essaie plutôt d'améliorer mon anglais pour notre futur voyage. 

Mais surtout, ces Allemands qui viennent en consultation vivent en France depuis souvent de longues années. Ils ne sont pas venus par amour de l'Alsace. Ils n'ont jamais appris le français. Ils vivent ici pour les avantages fiscaux que peuvent avoir les frontaliers : travail en allemagne avec salaire plus important et paiement des impôts en france moindres, carte vitale. Ils mettent leurs enfants dans des classes bilingues dans le meilleur des cas ou des classes où on ne parle qu'allemand dans le pire. Je dis le pire car c'est dommage de ne pas profiter d'un tel avantage (oui ça existe, il y avait une classe ici en allemand créée à la demande de ces derniers lorsque tout un lotissement avait été construit pour eux) Ils oublient qu'ils sont en France et ils s'offusquent parce que moi je ne parle pas leur langue. Alors je m'offusque aussi, intérieurement, en apparence je garde un calme olympien.

En Normandie, j'ai vu de nombreux Anglais en consultation. Ils venaient s'installer en France par plaisir et raisons météorologiques (oui en normandie il pleut moins que dans certaines campagnes anglaises). Aucun d'entre eux ne s'est jamais offusqué car je ne parle pas trop mal l'anglais mais surtout la grande majorité d'entre eux apprenaient le français. (faut dire qu'acheter du pain chez Mme Michu sans parler français ça devait pas être facile, le normand n'est pas toujours accueillant)

Alors bien sûr, la normandie et l'angleterre sont séparés par une mer alors qu'ici il n'y a que le rhin, bien sûr j'espère progresser en allemand (je croise les doigts), bien sûr certains d'entre eux parlent un peu l'anglais mais quand même je me demande quelle est ma responsabilité si je n'ai pas bien compris et que je passe à côté d'un symptôme pour un problème de compréhension. Et tant que je ne m'exprimerai pas fluent in deutsch, je continuerai d'avoir peur de passer à côté de quelquechose. 


Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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heidi70 02/04/2012 15:11

:-) je comprends ce problème, vivant en Suisse... on a des patients suisse-alémaniques qui ne parlent pas non plus français alors qu'ils habitent dans une région francophone!
Par ailleurs, je suis partie à Europapark avec des collègues, pour la plupart françaises et qui se sont montrées choquées que dans le parc tout le monde ne parle pas français! Elles ne trouvaient
pas normal que dans ce parc, situé tout près de la France, il n'y ait pas que des francophones... ^_^

Voyageek 21/03/2011 16:56


Google translation pallie sacrément bien les problèmes de langues. Ca m'a été utile en Turquie, notamment, où l'anglais est une notion encore bien imprécise.

Je viens justement d'écrire un article sur mon blog sur la barrière de la langue contournée par le sens des signes. Dans un milieu sans enjeu médical, c'est très suffisant.

Antoine.


Souristine 19/03/2011 11:15


Ben disons que je n'en ai vraiment aucune notion. Comme je fais en sorte de toujours m'adresser au patient (même avec l'interprète) je me rends compte que je mime beaucoup de choses...
Le plus difficile que j'ai eu à faire à été d'expliquer, via interprète, à une future maman irakienne qui avait déjà 2 MFIU au compteur que ce n'était pas parce que l'échographiste de la mater'
était "méchante" qu'elle avait dit que son foetus risquait de mourir... Il y avait des signes écho gravissimes en faveur d'une aneuploïdie (T13 ou 18 probablement, avec malfo cardiaques, anasarque
etc...)
Ce jour-là j'ai bien failli pleurer, à cause de la situation dramatique mais aussi de frustration de ne pas pouvoir mieux me faire comprendre, et mieux la soutenir.


Fluorette 20/03/2011 12:44



Pour une situation déjà difficile avec des mots, c'est plus difficile sans. Certes, des petits gestes aident mais on ne me fera pas croire que quelques mots ça n'aide pas


Et c'est parfois bouleversant.


Jolie histoire



Souristine 18/03/2011 22:58


Pas d'anglais dans ma banlieue normande, mais je me dis de plus en plus souvent que je vais essayer d'apprendre l'arabe, parce que les consultations avec interprète familial improvisé c'est trèèès
frustrant...


Fluorette 18/03/2011 23:09



Dès qu'il y a un interprète tu ne peux pas poser toutes les questions que tu voudrais et tu ne sais pas ce qui est vraiment traduit. 


L'arabe c'est encore plus difficile non?



Anne-Sophie 17/03/2011 17:03


Je compatis, j'ai pourtant fait allemand première langue au lycée, mais j'ai toute une famille de réfugiés qui viennent d'arriver, le Papa parle allemand (enfin un peu, j'ai l'impression par moment
que le serbo-croate s'y mèle un peu, ou alors mon allemand est encore pire que ce que je croyais !). Qu'est-ce que je rame et qu'est-ce que je m'inquiète, d'avoir mal ou pas compris un truc
important...