Visiteuse
Publié le 17 Février 2011
L'heure des consultations est presque finie, la sonnette retentit. Zut, tu pensais n'avoir plus qu'un patient et aller courir après.
Tu ouvres la porte de la salle d'attente, le patient rentre. Tu la vois, c'est une visiteuse médicale. 45 ans, sourire tellement figé que tu as l'impression qu'ils ont raté son botox, brushing foufou sur cheveux secs tant ils ont été décolorés, un énorme sac qui déborde de dépliants. Tu lui dis que tu ne reçois pas les visiteurs médicaux. Elle te supplie presque de lui accorder cinq minutes. Elle te dit que c'est pour les contraceptions. Tu es faible et fatiguée, tu acceptes. Tu regrettes déjà. Tu t'en veux d'avoir oublié de mettre le panneau comme quoi tu ne les reçois pas sur la porte. Tu as vraiment la tête ailleurs cette semaine.
Tu fais sortir ton dernier patient. Tu soupires. Tu n'as pas envie de la voir.
Tu la fais entrer. Tout de suite, elle occupe l'espace. Elle étale ses affaires par terre. Elle te parle comme si vous vous connaissiez depuis toujours. Tu prends ton air blasé mais tu sais que tu n'arrives pas à prendre l'air blasé. De toute façon, elle s'en tape. Elle est là pour te montrer sa came et te la faire accepter. Elle s'appuie sur le bureau. Tu es dans le fond de ton fauteuil, en position de repli. Elle te montre le dépliant pour la fameuse pilule. Tu regrettes de ne rien avoir lu sur le sujet. Pourtant en cours de communication, on t'avait dit que ça marchait les positions corporelles. Apparemment non. Il faut vraiment que tu postes ton abonnement à Prescrire.
L'argumentaire est toujours le même : "Cette pilule est extraordinaire! C'est le premier estradiol naturel. Vous vous rendez compte? On se rapproche de la nature, 4 dosages sur un mois. Quel bonheur pour les femmes (et pour les poches du labo). Regardez ces petits diagrammes comme ils sont merveilleux et comme ils montrent que cette pilule est formidable! (il est très facile de fausser les diagrammes avec des échelles différentes, on peut tout faire dire aux chiffres en bidouillant bien) La vie est plus belle avec que sans. Pour les jeunes c'est super parce que c'est 28 comprimés or c'est toutes des têtes de linotte. D'ailleurs je l'utilise et ma fille aussi (tu te rappelles que toutes les visiteuses de labo t'ont toujours raconté qu'elles utilisaient la pilule qu'elle vendaient, pourtant celle là tu l'aurais cru ménopausée, le botox peut-être) et depuis nous sommes ravies."
Tu te rappelles la sortie de jasmine que tu as préféré ne jamais prescrire et qui est maintenant sur la liste des médicaments sous surveillance. Tu es restée sur des valeurs sures, sur lesquelles on a du recul, comme d'habitude. Les trucs tout nouveaux tout beaux tu n'es jamais emballée. L'expérience t'a donné raison, comme pour ce merveilleux médicament qui faisait maigrir les diabétiques, l'acomplia.
Elle a une logorrhée verbale. Tu aurais dû chronométrer ces fameuses cinq minutes accordées. A une époque tu l'as fait et puis tu as arrêté de les recevoir, même 5 minutes c'était trop long, tu ne leur dois rien.
Elle veut te donner un dépliant, tu ne les prends jamais, sinon ils partent de toute façon à la poubelle. Elle a une autre pilule à te montrer. La seule chose qui t'intéresse c'est la date de sortie du miniMirena. Elle ne sait pas : "bientôt". Bon, il y a 3 ans c'était déjà bientôt.
Tu ne l'écoutes pas vraiment. Elle parle trop. Elle s'en va enfin.
Tu fais des recherches. Prescrire a dit de cette pilule "n'apporte rien de nouveau", il vaut mieux continuer de prescrire ce dont tu es sure. Tu scotches le panneau sur la porte. Il est temps d'aller manger. Enfin.