Sophie et la vitamine D

Publié le 25 Janvier 2011

Ce matin, je regarde Sophie Davant. Oui, cette semaine je suis femme au foyer carrément desespérée, donnez moi du boulot bordel. Cette semaine, je ne peux donc pas rencontrer de patients sensationnels qui me donneraient matière à article. Bref, passons. Alors je regarde Sophie Davant, j'ai la culture que je peux.

 

Thème du jour : la vitamine D protègerait du cancer du sein. (Faites sonner les trompettes! Nous avons LA solution!)

Explication : la vitamine D permet aux cellules (et pas seulement celles des os) de réaliser l'apoptose et de mourir. Or une cellule cancéreuse est une cellule qui ne veut pas mourir (pour faire simple). Donc une carence pourrait empêcher la mort de ces cellules et faciliter la création de cellules cancéreuses.

Conclusion du topo fort court et peu fourni (d'ailleurs nombre de télespectateurs avaient des questions, mais on n'avait pas le temps, fallait passer à la suite) : allez chez votre généraliste demander un dosage de votre vitamine D. J'ai failli tomber du canapé.

J'ai à titre professionnel fait doser des quantités de vitamine D chez des femmes, à 98% revenues sous la norme. En discutant avec mes anciens maîtres de stage, c'est assez nouveau comme pratique, un peu dans l'air du temps. L'une d'elle m'avait d'ailleurs expliqué que cela pouvait occasionner des fatigues chroniques et qu'elle le dosait presque systématiquement mais elle ne savait d'où elle tenait cette information.

Je me suis dit que plutôt que passer l'aspirateur, j'allais me pencher sur le sujet. (Après, vu la complexité des données, j'ai regretté, passer l'aspi c'était plus simple)

Bref rappel des faits sûrs et avérés de façon simple et rapide :

La vitamine D est indispensable à l'être humain.

Le risque d'une carence en Vitamine D est le rachitisme chez l'enfant (mollesse des os et déformations osseuses) et l'ostéomalacie chez l'adulte (fractures et douleurs osseuses).

Le lait maternel en contient malheureusement peu. C'est pour cela qu'on en donne à tous les petits en supplément.

La vitamine D provient :

  1. - De l'alimentation. La vitamine D alimentaire se trouve essentiellement dans les poissons dits gras (maquereaux, saumon, hareng...), les laitages, certaines viandes... Volontairement, je ne mentionne pas l'huile de foie de morue ou d'autres poissons, sérieusement qui en boit? De plus ces huiles de poissons sont riches en vitamine A et le risque d'hypervitaminose A est important.
  2. - D'une transformation. La vitamine D est synthétisée par la peau qui transforme un cholestérol en ergocalciférol (Vit D2) ou cholécalciférol (Vit D3) grâce au rayonnement des UVB. La Vit D3 est ensuite métabolisée par le foie puis le rein en Vit D (1,25dihydrocholecalciferol)

La vitamine D permet l'absorption des calcium et phosphore dans le tube digestif et leur réabsorption dans les reins, ainsi que la résorption osseuse. A dose physiologique elle fixe le calcium sur les os. A dose trop importante, elle provoque un relargage de calcium dans la circulation.

 

Après on est dans le flou!

 

Les carences et les apports :

Les normes admises actuellement sont des taux sanguins supérieurs à 30 ng/ml. Si on dose la vitamine D chez tous nos patients, il semble qu'une très grande majorité soit carencée (mais aucun chiffre trouvé).

La première cause de carence est le manque d'exposition au soleil dans nos pays développés car nous sommes peu à l'extérieur, il y a peu de soleil et l'hiver nous sommes tout emmitouflés dans nos gros manteaux bonnets, écharpes, gants, pas un seul bout de peau ne dépasse.

Certains suggèrent que lors de l'évolution, c'est à cause du manque de soleil que notre peau s'est éclaircie lors des migrations de l'Afrique vers le Nord afin de permettre une meilleure synthèse de la vitamine D (puisque cette dernière est nécessaire à l'expression de plus de 200 gènes).

Les peaux sombres sont d'ailleurs plus touchées par les carences en vitamine D. La synthèse leur est moins facile.

Une exposition 3 fois par semaine de 15 minutes entre 11h et 15h pendant l'hiver (en France) est conseillée, sans protection solaire et pour une peau claire. Il faut au moins les deux bras et le visage dégagés. Ce qui, par ce froid, est impossible. Les lampes dites « lumière du jour » ne délivrent pas d'UVB et ne sont donc d'aucun secours. Mais attention si on s'expose plus de 15 minutes, il faut utiliser une crème solaire d'indice minimum 15 (c'est le stress, ai-je dépassé 15 minutes? Aurai-je un cancer de la peau?)

 

La deuxième cause de carence est alimentaire. Aucun d'entre nous ne mange assez de poissons ni de laitages (ou encore d'huile de foie de morue) pour atteindre les objectifs qui sont d'ailleurs fort variables (Les végétaliens sont à risque majeur de carence profonde : pas de poissons, pas de laitages). Les apports en vitamine D sont actuellement de 120 à 300 UI/j alors que les apports recommandés varient de 400 à 1000 UI/ jour... Déjà on s'aperçoit qu'il y a une grande variabilité dans les recommandations.

En France, en 2005, l'HAS conseille une complémentation en vitamine D en cas de grossesse se déroulant l'hiver, soit pour les accouchements prévus de mars à juin. Elle est aussi conseillée lorsque l'exposition au soleil est impossible, en cas de risque de chloasma gravidique.

Le collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) conseille la prescription systématique d'une dose unique de vitamine D de 100 000UI au début du septième mois de grossesse car les besoin sont accrus. La supplémentation en vitamine D est fortement recommandée lors du 3e trimestre de la grossesse et systématique pour le jeune enfant. Cela a permis la disparition des hypocalcémies néonatales sévères par carence vitaminique maternelle et celle du rachitisme carentiel commun du petit enfant, du moins dans notre pays.

En revanche, je n'ai pas trouvé de recommandation du CNGOF en ce qui concerne l'allaitement. Pourtant, les apports en vitamine D lors de cette période sont majorés de façon importante et l'ampoule apportée au septième mois ne suffit pas à assurer les besoins de la maman en vitamine D pendant l'allaitement. Le Comité de nutrition de la Société Française de Pédiatrie mentionne qu'il faut apporter au moins 1000UI de vit D par jour à la mère après accouchement. (durée des apports? si elle n'allaite pas est-ce utile?)

Sur les sites canadiens et américains, les apports recommandés (données Osteoporose Canada) sont identiques pour les moins de 50 ans en bonne santé

Cependant ils sont plus importants pour les plus de 50 ans ou chez ceux souffrant d'osteoporose : de 800 UI à 2000 UI par jour avec apport de 1200 mg de calcium.



En gros qu'est-ce que je risque avec mon manque chronique de vitamine D?

Sur internet, on trouve des études diverses et variées tendant à prouver que la vitamine D diminue l'incidence des cancers (sein, côlon, prostate, ovaire, reins, vessie), ralentit la progression des troubles des fonctions supérieures, diminue l'insulinorésistance, la liste qui suit n'est pas exhaustive :

  1. 1. L'étude du Dr Pamela von Hurst tendrait à montrer qu'une supplémentation en vitamine D accroitrait la sensibilité à l'insuline chez les patients diabétiques.
  2. 2. Une méta-analyse montrerait que des apports en vitamine D diminue le risque facturaire de façon proportionnelle aux apports.
  3. 3. Lien cancer-vitamine D : http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/16380576?dopt=Abstract
  4. 4. Dans cette étude, les faibles niveaux de vitamine D étaient associés à un déclin cognitif substantielle de la population âgée, étudié sur une période de 6 ans, rétrospectif.
  5. 5. En 1998, le Dr Uttiger concluait que nous avons besoin de plus de vitamine D que nous n'en recevons.
  6. 6. Le Dr Fanck C Garland semble avoir dédié toutes ses recherches à la vitamine D. Je n'ai trouvé aucun accès direct aux études (mais là j'ai un peu mal aux yeux). Mais il prône d'augmenter les limites supérieures des apports recommandés car ceux-ci seraient bien trop inférieurs aux réelles nécessités du corps humain. 

Il n'est pas le seul. Ce qui me pose problème, c'est qu'avec les normes actuelles, une bonne partie de la population est déjà carencée, alors ça signifie que tout le monde le serait?

Le doute :

Nombre des études que j'ai consultées me semblent critiquables. Nombre d'entre elles sont liées à l'industrie pharmaceutique (Pfizer, Merck, Lili, Procter et Gamble...), ce qui permet de douter de leur fiabilité. En effet, ne leur serait-il pas profitable que l'on conseille de supplémenter la totalité de la population?

Je suis même étonnée de n'avoir pas trouvé d'études provenant de l'industrie agro-alimentaire, car il y a là derrière un marché prometteur et juteux mais je suis mauvais langue.

Cependant, l’International Agency for Research on Cancer (IARC), dans son rapport publié en 2008, juge qu’il est prématuré de revoir à la hausse les apports nutritionnels recommandés en vitamine D, ainsi que le taux sanguin de 25 hydroxycholecalciférol considéré comme adéquat.

Aucune étude prospective ne semble avoir été réalisée. Mais je n'ai pas accès à toutes les sources de données.

 

Conclusion

Au final, beaucoup d'études penchent pour un intérêt d'avoir des apports corrects en vitamine D. Le problème actuel est que nous ne savons pas définir ce que "valeurs correctes" signifie.

Pour le moment, c'est un peu comme pour les dépistages. A titre collectif, on ne peut rien conclure. A titre individuel, nous pouvons peser le pour et le contre d'un dosage et d'une supplémentation. Ou tout simplement supplémenter l'hiver en partant du principe que le risque de surdosage n'existe qu'exceptionnellement et pour des taux très élevés de vitamine D sanguine?


Vos avis :

En tant que médecin, que faites-vous? Dosez-vous? Supplémentez-vous? Qui? Sur quelles bases?

En tant que patient, prenez-vous de la vitamine D? Sous quelles formes? A quelle fréquence?

Aimez-vous l'huile de foie de poissons?

 

 

A titre personnel, l'hiver je prends une ampoule d'Uvedose (chez qui je n'ai pas d'action) tous les 3 mois. J'ai la peau très claire et je ne m'expose jamais au soleil. Je pense que ça m'aide. C'est empirique et absolument injustifié d'un point de vue médical.

Je vais enfin pouvoir passer l'aspirateur.

NB : je n'ai aucun lien avec l'industrie pharmaceutique. Je n'ai pas censuré de données. Cependant, certaines m'ont probablement échappé. Si vous avez des liens à me communiquer, n'hésitez pas. Merci

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Culture médicale

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nfkb0 03/09/2011


aujoourd'hui on peut même s'accorder pour donner deux trois ampoules sans réaliser de dosage vu la grande marge thérapeutique, la haute probabibilité d'insuffisance et le coût du dosage.


anne 04/09/2011


Certes... mais peut etre avez vous plus vu de dosages que moi, lors de vos prises de sang pré ou post op..
d'où deja un certain " rodage" intellectuel.
J'avoue avoir fait un petit bond, lorsque j'ai vu les premiers dosages en carence grave arriver... chez des jeunes femmes ou ado en bonne santé, ayant à " manger", et allant au soleil. :-)

j'ai vu une femme de 75 ans, carencée ( limite inf ) bien que prenant une supplémentation à 800 UI/ jour.
( plaintive, douleurs osseuses, ostéoporose importante etc... mise sous antalgiques and co ).. ne se plaint plus de rien aprés 3 ampoules.
le dosage dans ce cas là me parait " interressant", du moins au début.

erratum : la pression qui fait blanchir l'ongle du pouce ( indice trouvé dans un article de la mayo clinique / pas vu cela en francais )
ma doc date un peu ( 2008 en moyenne, en anglais, car il n'y avait pas grand chose en francais à l'époque ) : j'ai vu passer récemment un trés bon texte francais qui reprenait tout cela , mais je
ne sais plus quelle revue.


anne 06/09/2011


article récent en francais retrouvé : http://www.grio.org/documents/actualites-professionnelles-250-1310456244.pdf


Docmam 15/09/2011


Merci pour ce billet ! Remplaçant actuellement dans un cabinet où je vois passer beaucoup de dosage de vit D je me posais la question du pourquoi et du comment...
J'avoue pour ma part que je pense rarement à doser la vit D, et que je pense à en prescrire aux femmes enceintes et aux enfants uniquement...
Sinon d'un point de vue personnel... j'essaie de manger du saumon et de prendre régulièrement le soleil, mais l'un comme l'autre ne sont pas des denrées fréquentes chez moi.
Sans raison bien évidente, je préfère prescrire de la vitamine D plutôt que de bourrer les gens de calcium, j'ai l'impression justement qu'il y a moins de pression des lobbies agro alimentaires à
ce niveau...


aster 01/10/2011


Je viens de découvrir ce blog et j'aime beaucoup!

Pour ce qui est de la vitamine D on me l'a dosée car j'ai la peau très claire et mon dermatologue m'interdisait plus ou moins de m'exposer au soleil (il m'a expliqué que ça jouait un rôle dans
certains cancers, enfin il m'a sorti un peu les mêmes arguments).
Résultat: j'ai trop de vitamine D! Pas beaucoup trop, juste un peu plus que la normale.
Je bois peut être beaucoup de lait (mais le lait 1er prix qui n'est absolument pas enrichi en vitamine D), j'aime beaucoup le poisson mais je n'en mange pas énormément.

Je commençais à craindre l'hypercalcémie, j'en trouvais plus ou moins des signes (je crois que le syndrome de l'étudiant en médecine n'en épargne aucun), mon médecin m'a rassurée, mais m'a quand
même dosé le calcium qui était tout à fait normal. Elle m'a aussi dit que ce dosage était un effet de mode (ce qu'on nous a aussi dit en cours d'endocrino), en tout cas c'est peut être pas à doser
chez tout le monde sans raison.