Souffler les bougies

Publié le 26 Juin 2012

 

A chaque fois que je rentre dans ta chambre, il fait trop chaud. Aujourd'hui, ils veulent savoir s'il faut augmenter tes perfs sous-cutanées. Déjà, s'ils arrêtaient de te caler sous des paquets de couverture, ça serait royal. Ca fait dix fois que je le dis et le prescris EN MAJUSCULE. J'ai l'impression que tout le monde s'en tape. La dernière fois, j'ai kidnappé la couette, donc là ils t'ont trouvé une couverture. Alors je vire la couverture. Je peux quand même pas passer faire ça tous les jours. Pis s'ils fermaient un peu le volet aussi, on n'atteindrait pas les 40 degrés. C'est bien le soleil mais moi dès mon entrée dans ta chambre, j'ai soif. Et moi je bois, hein, pas comme toi. T'as juste besoin du drap, et encore. Avec cette chemise de nuit d'hiver, t'as besoin de rien d'autre.

J'arrive toujours à te faire avaler quelques gouttes avec le canard. J'ai tellement peur que tu t'étouffes. Tu manges plus depuis quelques jours. C'est de pire en pire mais tu es toujours là. Non pas que je veuille que tu partes, non, je t'aime bien. En plus tu m'aides bien, t'es toujours à ta place, t'es la seule que je suis pas obligée de pister dans la maison de retraite pour l'examiner. Parfois, ils doivent se cacher tes colocs, dans le placard secret. Mais toi, t'as l'air tellement fatiguée, comment tu pourrais?

Je caresse ta main pour te réveiller doucement. Je relève la tête du lit. Je prends ta main dans les miennes et me penche vers toi pour te chuchoter "bonjour, madame rosie, c'est le docteur". Tu entrouves les yeux et tu fais "ah le docteur" en soupirant, tes doigts se resserrent sur ma main. Voilà, toujours comme ça. Je remets ta tête sur ton oreiller pour que tu sois mieux installée. Je te regarde dans les yeux. Des yeux qui sont absents. Je te demande comment tu vas, tes réponses sont lentes. Ca va. Tu n'as pas mal. Je caresse tes cheveux en te parlant doucement. Ils sont tout doux. Je t'explique que je vais te découvrir, je lâche doucement ta main, je regarde tes jambes qui se recroquevillent de plus en plus. Je les effleure, pas d'oedème, pas de douleur. Je remets le drap sur tes jambes. J'examine ton ventre, pas de pli cutané, je cherche des oedèmes des lombes, je t'ausculte. 

Je reprend ta main. Je te demande si tu as soif. Non, là pas vraiment. Tire moi la langue Rosie. Ouais bon, d'accord, elle est bien mouillée ta langue. Pour une fois, tu vas échapper au canard.

C'est vrai, tu bois pas beaucoup, m'enfin de là à augmenter les perfs, ils veulent te transformer en bibendum ou quoi?

T'as jamais mal en plus. T'es une patiente parfaite. Mais tu me fais mal. Comment on peut rester toute la journée comme ça, à attendre. Et pis à attendre quoi? Qu'est-ce que tu peux bien attendre? Qui?

Parfois j'imagine ce qu'a pu être ta vie. Toi, j'ai pas eu beaucoup le temps de te connaitre. Tu m'as pas parlé de ta jeunesse, du vélo au bord de la rivière, des enfants, de la guerre, de la peur, du sang, des difficultés financières, des douleurs de dos à force de se baisser ramasser les patates, j'imagine un peu. Mais c'est toujours différent. Pis peut-être que c'était pas comme ça du tout. Ca m'aurait plu de les entendre tes histoires.

J'ai déjà allégé les traitements. J'ai décidé qu'on ne t'emmerderait plus avec des prises de sang. Ta famille est d'accord. Ils viennent moins te voir d'ailleurs depuis que ça ne va plus. C'est dur pour eux aussi, je peux comprendre. Moi je viens pas très souvent, mais j'essaie de rester un peu. Sauf si l'infimière me presse.

C'est toujours dur de lâcher ta main. Surtout que tu me tiens fort. Tant de force dans un bras si maigre. Parfois j'ai envie de te faire un bisou sur le front. Mais je me retiens hein, c'est moi le doc, je suis forte, j'ai pas de sentiments. D'ailleurs, c'est ce que tout le monde attend de moi. Pis un bisou, c'est un peu déplacé, tu admettras.

Tu t'éteins doucement. Comme une bougie. Tu éclaires encore un peu. Jusqu'à quand?


Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

Repost 0
Commenter cet article

jiem 19/03/2013 10:39

Ben moi je ne suis pas très d'accord avec l'avant dernier paragraphe. Un petit bisou, ca dit : au revoir, à bientôt Rosie, pour moi vous êtes une personne et non pas "la 28 avec ses perf". Beaucoup
de mes mamettes en consultation me font la bise, au début ça fait bizarre, mais après tout pourquoi pas ? Jiem.

Babeth 01/07/2012 23:31

C'est dur de trouver la bonne distance, et en effet la frontière est mince entre empathie et sympathie. Finalement, ça me rassure de voir que les médecins peuvent se poser les mêmes questions que
les auxiliaires de vie!

christelle 29/06/2012 19:37

oups .. vous m'avez mis la larme a l'oeil ....
il y a un tempas pas si loin ,j'étais aide soigante dans une maison de retraite .... j'aurais aimé vous y croiser ...
j'ai comme vous pris des mains murmurer des mots a l'oeil et jamais compter les bisous distribués ....je n'étais pas qu'une blouse mais une petite fille qui aurait aimé , que les femmes en blouse
pense a elle comme a une personne pas comme a un dossier ....
faire son travail avec son coeur , distribuer de la douceur et de l'attenton , c'était mon code de conduite
merci pour Mme Rosie ...
le médecin a un coeur et une âme et j'en suis bien heureuse , ils ont la chance de vous avoir ....
j'aurais bien aimé travailler avec vous ....

Fluorette 09/07/2012 20:24



C'est agréable de travailler avec des gens qui aiment leur métier. Parfois ce n'est pas le cas, c'est plus difficile. Tenir des mains, c'est important.



Knackie 26/06/2012 15:06

Radéchan>> Les cours de la fac sur l'empathie m'inspire une chose: LOL.

Ce n'est pas ton rôle de lui faire ce bisou...ce que tu fais en lui tenant la main, en enlevant les couvertures, en griffonnant son dossier c'est déjà beaucoup et elle en a certainement conscience,
sinon elle ne serrerait pas si fort.

Radéchan 26/06/2012 13:17

Vous n'avez pas de cours à la fac sur la différence entre empathie et sympathie ? Tu ne sais pas ce que deviennent les médecins qui jouent à la maman des patients ? J'ai mis comme email celui de ma
femme, qui a fait 10 ans de médecine générale à jouer la maman (quasi tous ses patients l'appelaient par son prénom par exemple) avant de s'effondrer tellement les patients lui en demandaient de
plus en plus, avec une ingratitude absolue et des reproches en cas de refus de ceci ou de cela, n'hésite pas à lui envoyer un mail, elle pourra te raconter son parcours, cela t'aidera à trouver la
bonne distance, pour te protéger si tu comptes travailler en libéral plus de 5 ans, et t'épanouir. Cordialement.