Roger, 90 ans

Publié le 20 Janvier 2011

 

Je suis interne en gériatrie. C'est mon premier semestre. J'ai 15 lits à gérer. Dans un de ces lits, je découvre Roger.

Roger a 90 ans. Cela fait maintenant un mois que Roger est allongé dans ce lit, jaune comme un citron, avec sa perfusion sous-cutanée. Il n'ouvre jamais les yeux. Il ne bouge pas. Il grommelle et semble avoir mal souvent et surtout quand les aides-soignantes font sa toilette.

Tous les matins, je rentre dans sa chambre, je lui dis bonjour, je lui prends la main et je lui demande comment il va et s'il a mal. Je lui parle un peu, du temps qu'il fait, des visites qu'il a eu la veille. Roger ne me répond jamais. Roger ne semble pas nous entendre. Roger me semble tellement loin de nous. Je repasse le voir l'après-midi quand il est seul. Quelques minutes à chaque fois.

Je décide d'arrêter de lui faire des bilans. Je ne vois pas l'intérêt de lui faire mal en le piquant pour constater que ses bilans hépatiques et rénaux sont toujours plafonnés, ce qui ne change aucunement sa prise en charge. Je continue la perfusion sous-cutanée et j'augmente doucement la morphine. Tout le monde sait que Roger va mourir : sa famille et les soignants sont « préparés ».

Mais Roger ne meurt pas.

Roger a une grande famille. Ses enfants et petits-enfants passent tous les jours chacun leur tour. Roger n'est jamais seul.

Cela fait presqu'un mois que Roger est mon patient.

Comme il a toujours l'air de souffrir pendant la toilette malgré la morphine, je demande le passage d'un spécialiste en soins palliatifs. Cette toute petite femme a un sourire lumineux. Elle m'explique comment ré-adapter le traitement. Je lui demande si nous pouvons faire quelquechose de plus pour lui car cela fait maintenant deux mois qu'il est là sans être là.

Elle me dit que parfois les patients attendent quelquechose ou quelqu'un.

Après l'adaptation du traitement, Roger semble aller mieux. Il ne gémit plus.

Mais Roger ne meurt pas.

Je continue d'aller le voir tous les matins, de lui parler, de lui tenir la main. Mes externes ne comprennent pas, mes chefs, eux, ne rentrent jamais dans sa chambre. Pourquoi perdre 10 minutes sur la visite pour faire ça? A moi, ces minutes semblent importantes. J'entends leurs soupirs quand nous rentrons dans la chambre, je sens leur désapprobation quand je lui prends la main. Je finis par aller voir Roger en fin de visite après les avoir envoyés terminer les papiers.

15 jours plus tard, Roger est toujours là, plus maigre et toujours aussi jaune.

Je me décide à parler à sa famille, à leur demander s'ils pensent qu'il attend quelqu'un. Sa fille pense qu'il attend peut-être son frère, qui a 94 ans et ne pourra jamais venir de l'autre bout de la france.

Ce soir-là, je vais voir Roger, je prend sa main et je lui explique que son frère ne viendra pas, qu'il est trop vieux et ne peut plus se déplacer.

Puis, il est tard, je rentre chez moi.

Le lendemain matin, avant d'entrer au staff, une infirmière me dit que Roger est mort.

 

Je ne sais pas pourquoi, après deux mois et demi, Roger est mort cette nuit-là.

La machine était fatiguée et deux mois et demi sans manger c'est très long. La machine a lâché. Je ne sais pas s'il attendait vraiment son frère. J'ai trouvé la coïncidence curieuse.

Depuis, j'ai lu des livres d'Elisabeth Kubler-Ross, qui relate quelques histoires de ce genre. Il est possible que Roger nous entendait lui parler. Il est possible qu'il attendait son frère. Je ne saurai jamais.

Ce que je sais c'est que je ne regrette pas de lui avoir consacré ces quelques minutes journalières, qui me semblaient insuffisantes mais déjà trop d'après certains.

Je continue de tenir la main de mes patients en fin de vie. Je continue de leur parler et je conseille à leurs familles de faire de même.

Je pense que j'aimerais qu'on me parle quand ce sera mon tour.

 

 

Edit : Je remercie tous ceux qui sont passés me lire. Je remercie ceux qui, par leurs commentaires, m'encouragent à continuer dans cette voie. Pour ne pas oublier qu'en face, ce sont des êtres humains et pas seulement "des cas". Merci à ceux qui me confirment qu'un regard, une parole, un toucher ne sont pas inutiles. 

Rédigé par Fluorette

Publié dans #Patients

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cyberdoc82 27/06/2012 23:41

Merci Fluorette pour ton lien vers l'article de David Servan-Schreiber. je l'ai partagé avec la femme de ma vie. Nous sommes entièrement d'accord avec ce qu'il écrit.
J'ai découvert David avec son dernier livre " on peut se dire au revoir plusieurs fois". Ce livre m'a beaucoup touché, il y écrit qu'au moment où on lira son livre , il sera peut être parti
définitivement. C'est ce que j'ai vécu et je croit bien que des larmes ont coulé sur mes joues quand j'ai refermé la dernière page de son livre.

heidi70 02/04/2012 13:17

Comme beaucoup l'ont écrit avant moi, ton texte est émouvant et juste...
Elisabeth Kübler-Ross m'a aussi beaucoup aidée à prendre soin de la personne en fin de vie, pour ma part, en tant qu'infirmière...
Et merci pour ton humanité et surtout, bravo d'avoir pensé à parler à la famille, afin de découvrir ce qui pouvait retenir M.Roger à la vie.

Docmam 14/09/2011 23:47


Très joli récit et très touchant. Je tiens souvent des mains, et des fois sans rien dire parce que des fois... il n'y a plus rien à dire.
Merci de nous rappeler que ce n'est pas inutile; et bravo pour ton blog !


Julie V 18/04/2011 19:44


Interne de premier semestre en gériatrie également...
Je connais tout ce que tu racontes, nous sommes de la même espèce et j'en suis infiniment heureuse. Même si souvent ça brise que de se dire "si c'était moi" ou "si c'était ma grand-mère". On leur
doit ça.

Bien à toi,
JVDB


Fluorette 19/04/2011 08:32



Même si dans d'autres situations, il semble qu'il vaille mieux se protéger et en pas faire "éponge" des sentiments des patients, se projeter à la place de l'autre permet de rester humain. Ce
n'est pas facile


Bonne continuation et bon courage.



mosqueron 24/01/2011 11:12


Merci à vous de réagir en médecin mais aussi en HUMAIN et d'avoir encore et toujours de l'amour et de la compassion pour votre prochain que vous cotoyez et soignez mais que vous ne connaissez pas.
Mais vous rentrez dans l'intimité de ces gens et vous le faites avec dignité et respect.


Fluorette 24/01/2011 15:55



Tous vos commentaires me touchent. Certains mots ressortent : humanité, respect, dignité... En effet, nous entrons dans l'intimité des patients. A toutes les périodes de leur vie, nous devons les
respecter.