Regarder s'envoler les oies sauvages

Publié le 17 Février 2012

7h30. Il a neigé, j'ai plaisir à prendre un café avec Mr Poilu, pour le seul jour de la semaine où je pars quelques minutes après lui. 

Arrivée au cabinet, la liste des visites est courte. J'en profite pour faire du tri dans ma trousse à injectables, incroyable comme ça périme vite. Je fais le point sur les stocks. Il manque beaucoup de choses mais s'il y a une grosse épidémie de purpura fulminans, c'est bon, on peut traiter tout un village. J'écris consciencieusement la liste pour la pharmacie. Je passe quelques coups de fils. Je calcule rapidement si je peux faire le chèque de la SCM pour l'urssaf. A mon avis, le compte n'étant qu'en négatif de 4000 euros, ça doit passer. Si un jour on m'avait dit que j'aurai ce genre de raisonnement, je ne l'aurais pas cru.

Je traine ma mallette jusqu'à la voiture. Je n'ai pas oublié mon téléphone à la maison pour une fois.

Quand j'arrive à la maison de retraite, je récupère ma patiente dans le hall et la suis dans les couloirs, c'est lent de suivre un déambulateur. Mais aujourd'hui, je peux enfin l'examiner, hier j'étais passée à l'heure du goûter et elle ne voulait pas monter. J'en profite pour voir un patient dont je dois renouveler les médicaments. Je souhaite une bonne journée à l'infirmière et je repars sur les routes glissantes.

Sur la route le téléphone sonne. C'est quelqu'un des impôts des entreprises qui veut savoir pourquoi mon changement d'activité est enregistré au CFE mais pas à l'INSEE. C'est une bonne question à laquelle je ne sais pas répondre.

La patiente suivante va bien. Ca change, elle a plutôt tendance à appeler quand la situation est à la limite de la catastrophe après avoir attendu "pour ne pas me déranger". Ca part d'une bonne intention mais c'est souvent dangereux. Sa décompensation cardiaque semble être une histoire classée provisoirement mais elle ne se sent pas encore en forme pour venir au cabinet. Nous discutons un peu en regardant les mésanges venir picorer devant la fenêtre.

Je vais ensuite voir une grand-mère chez qui j'ai oublié d'aller hier. Je ne parviens pas à alléger son ordonnance. Je ne comprends pas pourquoi elle a autant de psychotropes. Rien dans son dossier ne l'explique. Et ses neurones ne peuvent rien dire d'autre que "ne m'enlevez surtout pas un médicament".

Sur le retour, je m'arrête sur le bord d'un champ pour regarder un troupeau d'oies sauvages. Je me demande où elles étaient jusqu'à présent. Peut-être que la neige les oblige à sortir de leurs cachettes pour trouver à manger. Hier j'ai vu des biches et un soir de la semaine dernière, un renard. Le froid rend les animaux téméraires.

Je rentre au cabinet et range quelques paperasses. Je lis les courriers. J'appelle le fils de celle dont les fonctions supérieures et l'avenir m'inquiètent. Il ne se rendait pas compte que c'était à ce point. Bon, on va avoir du pain sur la planche. Surtout lui, niveau dossiers et demandes administratives diverses.

Je croise mes associés dans le couloir. L'un d'eux veut me gaver de chocolats, je décline l'offre. J'attrape mon panier repas et file dans le cabinet d'en face manger avec mes collègues. C'est mon rituel de la semaine. Ca me permet de manger à heure fixe une fois dans la semaine, avec des gens sympas. Ca fait du bien parfois. Cette fois-ci, il y a un intrus qui passe tout son repas la tête baissée à envoyer des sms. A la fin du repas, je ne sais toujours pas qui c'est.

Après avoir raté une occasion de se taire en parlant des "vieilles de 30 ans", le plus jeune de mes collègues me demande si je peux lui faire une ordonnance de prise de sang. Je lui propose de la faire avant mes consultations.

La salle d'attente est encore vide. C'est le calme avant la tempête.

14 heures, le premier est là. C'est la première fois qu'on se voit. Il est diabétique. Il est peu compliant. Il ne comprend pas l'intérêt de la prise de sang trimestrielle. Il veut par contre faire son test hémocult. Le dépistage est très ancré ici.

Je reçois ensuite rapidement la biologiste d'un des laboratoires du coin. Comme nous faisons des prises de sang, ils viennent chacun leur tour m'expliquer la certification, la nécessité d'écrire les noms sur les tubes etc

Mr A vient juste pour qu'on contrôle sa tension. Il va bien, il est déjà venu il y a peu.

En fait il vient avec Mme A dont le dernier hémocult est positif. Evidemment, c'est l'angoisse. J'explique, j'essaie de dédramatiser, d'expliquer que les hémorroides faussent le test. Mais tant que la coloscopie ne sera pas passée, elle aura peur.

Mr B est psychotique. Il a des douleurs très bizarres dont je ne sais pas vraiment quoi penser. Mon examen ne retrouve aucune des douleurs alléguées. Je temporise.

Mr C vient renouveler son traitement pour sa tension. Il a des crampes qui le gênent beaucoup. Il fume depuis longtemps. Comme tous, il me demande s'il existe un traitement miracle pour arrêter. Je mets en garde contre les soi-disant miracles. Sa tension n'est pas très bien équilibrée. Je ré-explique l'intérêt d'éviter le sel. Je ne retrouve pas ses pouls. Il ira faire un tour chez l'angiologue.

Il est accompagné de son fils qui vient pour son acné. Ca gêne plus ses parents que lui semble-t-il.

Mme C me demande si je peux renouveler sa pilule. Je lui dis qu'elle n'a pas rendez-vous et que ça nécessite une consultation. Elle regarde ses pieds et dit qu'elle n'en a plus. En l'interrogeant,     j'apprends qu'elle est sous adepal, à 45 ans, et que sa soeur est traitée depuis quelques mois pour un cancer du sein. Intéressant. Elle est aussi hypertendue. Elle ne vient jamais en consultation et fait toujours renouveler sa pilule sur le comptoir. Intéressant. Elle décrit ce qui ressemble à un asthme d'effort, mais bon elle est "juste gênée". Intéressant. J'explique le changement de pilule, la nécessité de se revoir pour refaire le point sur tout ça et de prendre soin d'elle.

Mme D vient renouveler son traitement contre son urticaire chronique. Elle me demande si j'ai un traitement radical. Non, pas plus que les spécialistes déjà consultés.

Mme E est là pour la lecture de son tubertest réalisé il y a 72 heures pour son agrément. C'est négatif.

Mme F demande le renouvellement de sa tension et de son diabète. Elle a mal aux chevilles. D'après moi c'est l'usure due à son âge qui en est responsable. Elle voudrait arrêter le tabac mais m'explique qu'elle n'y parviendra jamais. Le reste est équilibré.

Mr G a une scapulalgie depuis qu'il a pris quelques heures sur sa retraite pour défaire une bordure en béton à la masse. Il a une tendinite.

Mr H me parle de son otalgie persistante malgré le traitement de la semaine dernière. A l'examen le tympan est toujours dégueulasse. Je traite et demande un avis orl.

Il en a profité pour amener sa fille qui vient de tomber sur le coude et a mal. L'examen montre qu'elle a mal là où elle est tombée. Il n'y a pas d'impotence ni d'hématome. Je leur dis. Il répond qu'il s'en doutait. Je me demande pourquoi l'avoir amenée alors.

Mr I m'a posé un lapin.

Mme J a une tendinite de la main. 

Mr K vient renouveler ses traitements contre le diabète. Il a une TA sacrément élevée. En cherchant un peu, j'apprends qu'il a mangé 3 bretzels couverts de sel aujourd'hui, comme souvent. Il ne veut pas faire la prise de sang de contrôle. Mais il exige une ordonnance de stilnox d'avance, ce que je refuse. Il me le reproche avec l'habituel "vous voulez encaisser des consultations". Je ne cède pas. Je ne suis pas sure que nous nous reverrons.

Mr L vient se faire vacciner contre la méningite, ce qu'on lui a conseillé depuis qu'il a été hospitalisé pour une opération de neurochirurgie.

Mlle M vient pour une douleur de gorge qui guérira toute seule. Malgré les perches tendues, elle attendra d'être sur le pas de la porte déjà ouverte pour me poser des questions sur sa contraception.

Mr N est là pour sa désensibilisation, mais la date a été un peu décalée. La dernière fois nous nous sommes plutôt occupés de la bronchite en cours.

Sa mère a amené sa soeur qui est asthmatique aussi et qui tousse. Ce n'est pas méchant mais l'asthme était stable jusque là.

Mme O, hémodialysée après plusieurs rejets, a des crampes. Le moral est meilleur que la dernière fois mais ce n'est pas la grosse marade. Et ça se comprend, vu la situation.

Mme P vient faire une prise de sang, elle est allée chez le gynéco. La grossesse que je lui avais annoncée récemment est un oeuf clair. Après la maladie de son mari, ça fait beaucoup. Pour moi aussi. Je ne trouve pas les mots.

Mr Q me demande d'ôter les points suite à l'ablation de son kyste cutané. Il en profite pour me tenir au courant des réflexions de son urologue sur l'augmentation de son PSA depuis sa prostatectomie. Il craint les rayons. Il craint surtout cette rechute. 

Mr R vient parce qu'il tousse. Il n'a qu'un rendez-vous mais il a amené sa fille qui tousse aussi. Tout ça va guérir tout seul avec ou sans poudres de perlimpimpin. L'être humain est résistant.

Mlle S accompagnée de sa mère a des douleurs de règles. On discute antalgie et pilule. Pour la pilule elle va réfléchir. Elles veulent quelques explications sur le vaccin conte le cancer du col. Je fais le topo. C'est long mais j'entrevois la fin.

C'est sans compter sur Mme S qui profite d'avoir accompagné sa fille pour me montrer son bras. Elle a une compression du nerf cubital ancienne et fluctuante. Je ne peux rien lui proposer de plus.

Je leur souhaite une bonne soirée.

Je ferme le cabinet. Il est 21 heures. Je rentre à la maison. 

En arrivant, je m'excuse dix fois de rentrer si tard pour la saint valentin. Le repas est prêt. Mr Poilu me fait un bisou et me dit "ce n'est pas grave, j'ai mis du champagne au frais". En buvant, je lui raconte ma journée.

J'aurais préféré rester regarder s'envoler les oies sauvages cet après-midi.


Rédigé par Fluorette

Publié dans #Ma médecine

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Sophie 04/03/2012 23:17

Les petites manoeuvres pour attendrir l'assistante et avoir un rendez-vous en urgence je connais.

Je déteste les patients qui daubent mes confrères qui ne les ont pas pris, alors qu'ils ne consultent jamais. Mes patients sont prioritaires et je trouve cela normal.

Surtout que dans de rares cas une ordonnance suffit pour calmer la douleur, dans les cas restants il faut un geste local et là entre l’anesthésie qui ne prend pas, le stress à gérer on en a pour
plus de 15 minutes. Et comme du dit le temps n'est pas extensible, les autres attendent, tu sais que tu as prévu du temps parce qu'il t'en faut et tu refuses de bâcler un soin alors tu te stresses
...

Une fois j'ai eu une dame au téléphone qui se plaignait que ma collègue parte en vacances : "mais c'est pas encore la toussaint !", même pendant les vacances scolaires, quand t'es mère de 3
enfants, on te traite de lâcheuse !

Bon courage pour trouver une remplaçante !

Fluorette 05/03/2012 21:41



J'ai trouvé pire cette semaine. Le patient qui a eu la secrétaire au tél, qui a eu un rendez-vous pour le lendemain ou le jour après, et qui se pointe juste après qu'elle soit partie en faisant
"je peux pas tenir, la toux c'est trop horrible"...


J'ai plein d'appels pour les remplacements! (en même temps vu ce que je rétrocède ce serait malheureux) Merci



sab69 24/02/2012 11:02

Ne pouvant pas m'installer avant un an du fait du travail de mon conjoint j'ai pris ma décision : j'arrête les rempla.
Je ne peux plus, je suis écoeurée par le clientélisme des médecins, par la prescription systématique de cochonneries parce que c'est plus facile que d'expliquer... Je pense que hier un patient m'a
achevé : un Mr qui n'a jamais eu d'arrêt de travail de sa vie, 49 ans, maçon, 2 hanches à la limite de la prothèse, un rachis dégradé +++, je le vois pour un énième lumbago, je lui propose 15 jours
d'arret pour faire les séances de kiné qu'il n'a pas le temps de faire depuis 6 mois.... et la il refuse... je lui dit de revenir si besoin et que mon remplacé lui accordera et la j'apprend que
non!!! Mon remplacé ne veux pas lui accorder plus d 3 jours car soit disant il ne peux pas à cause des "quotats"!!!! Depuis quand on se cache derrière des quotats!! C'est à nous de fixer la durée
d'arrêt et les médecins conseils sont souvent compétents ils savent bien que avec ce genre de patients l'entretient du dos est primordial, je suis sure que si ce Mr est controlé, le médecin conseil
maintiendra l'arret. Bref par contre mon remplacé n'a apparemment pas entendu parlé des quotats d'antibiotiques car j'ai presque envie de pleurer quand je vois des nourrissons de moins de 6 mois
qui ont tous déja recu de la céphalosporine de 3eme génération pour des rhinopharyngite!!!

Bref je cherche un poste en soin aigu, 2 CV envoyés ce jour. Bon courage à toi, et STP,ne craque pas, on a suffisamment de patients qui ont vraiment besoin de nous pour expliquer au nez qui coule
que la prochaine fois qu'il veut un spray pour le nez il peut aller le chercher à la pharmacie et ne pas encombrer notre consult. Tant que le médecin aura une réponse médicamenteuse pour la
pathologie qui guérie toute seule le patient viendra chercher un traitement alors qu'il doit à l'origine juste venir chercher un diagnostic et une prise en charge adaptée!! COURAGE JE QUITTE LE
NAVIRE

sab69 22/02/2012 11:35

Ton blog est un baromètre pour moi!! Vais je m'installer ou trouver un poste à l'hôpital??? Est ce que ca vaut vraiment le coup??? J'ai les mêmes croyances que toi! Mais je les perds petit à
petit!! Et je me demande à quoi ça sert que j'évite les antibios pour les viroses puisque les patients n'ont qu'à consulter le collègue de la porte à coté qui dégainera l'antibio aussi vite que son
ombre!! Courage à toi, en tout cas l'avenir de la médecine gé m'inquiète.......

Fluorette 22/02/2012 14:57



Malgré tous les problèmes que je rencontre (et que je listerai bientôt pour que ça n'arrive pas à d'autres), s'installer a un gros avantage : tu fais comme tu veux. 


C'est difficile de garder ses convictions en ce moment. Entre des patients exigeants, des consignes de prescription de la sécu, des instances supérieures incapables... Mais tu peux aussi en
t'installant choisir de pratiquer comme toi tu l'entends. Et tes patients te choisiront et resteront pour ça. Ceux qui voudront des antibios à tour de bras iront voir ailleurs. 


Tiens moi au courant :)



DOCDUTRAVAIL 20/02/2012 14:13

Quelle belle journée ! que du stress positif tout cela, personnellement j'en redemanderai, avec une pause "nature" au mileu, j'envie parfois ce type de journées, à la fois variées, enrichissantes,
beaucoup de contact (et du vrai), pour moi Médecin du Travail c'est parfois trés diffèrent et cela peut frôler la monotonie mais n'empèche j'aime autant mon métier. Bon courage !

Zigmund 19/02/2012 18:38

il serait intéressant de savoir combien de médecins ont pu regarder passer les oies sauvages. j'ai utilisé ton post comme base pour un des miens, parce qu'à bien y réfléchir, derrière la santé de
nos patients , le passage des oies sauvages est un symbole important...

Fluorette 19/02/2012 18:53



Prendre le temps de regarder les oies, de surveiller les cigognes, les abeilles... est le meilleur moyen de se prémunir contre le stress. Donc de vivre bien et d'être de meilleurs médecins.


Ils sont de plus de bons indicateurs de comme va notre climat. Ces derniers mois, pour faire simple, c'est un peu le bordel.